Ce n’était pas évident de lui en parler. D’abord, il fallait trouver le bon moment, et ensuite, il fallait trouver le courage, et enfin, il fallait trouver les mots. Mon cœur battait la chamade dès notre arrivée à la gare. J’avais littéralement des frissons à l’entrée de la villa, qui était superbe soit en passant. Elle était perchée en haut d’une colline verdoyante, avec une piscine donnant sur une vue imprenable sur le golfe de Saint-Tropez. Il n’y avait que cinq ou six voisins tout au plus. D’ailleurs, je me rappelle que nous avions tout de suite remarqué à quel point ils étaient tous commères. Une bonne douzaine d’yeux nous guettaient à notre arrivée. De ceux qui scrutent, mais ne disent rien, ni bonjour ni merde, si vous voyez le genre.
Il fallait absolument détendre l’atmosphère pour préparer Steph à ce qui va suivre. Aussi, après une exploration rapide de toutes les pièces de la villa, c’est sur le canapé du salon que nous avons fait l’amour à la va-vite. Rien de bien extraordinaire, une pipe, une missionnaire et nous voilà ressorties pour les courses de la semaine. Steph est un excellent cuisinier. Il met un point d’honneur à préparer nos repas lui-même. Une promenade enchantée, un verre au bord de la piscine, un dîner romantique éclairé par des chandelles sous un ciel étoilé, une nouvelle partie de jambes en l’air, un sommeil réparateur et un petit déjeuner préparé avec amour par mon amoureux. Voilà qui me met en bonne condition pour en discuter avec lui.
Ce n’était vraiment pas facile. Je tournais et tournais autour du pot, ma voix tremblait, mes mains aussi. J’ai parlé pendant pas moins d’une heure, et plus j’en disais, plus je voyais la colère et l’incompréhension monter dans les yeux de Steph. Enfin, bref… je vous épargne les détails, il a tiré la gueule pour le reste de la journée. Et encore, j’ai dû manger des restes de la veille au souper. Nous avons fait chambre à part. J’ai fait la bêtise de vouloir lui parler encore le lendemain matin, et l’on s’est engueulé. Notre couple allait droit dans le mur.
Vous connaissez les cinq étapes du deuil, n’est-ce pas ? Le déni, la colère, le marchandage, la dépression, et enfin l’acceptation. La colère fonctionne un peu sur le même principe. J’ai eu droit au déni cette nuit-là et à la colère le lendemain. Nous mangions chacun dans son coin, des tartines pour ma part. Mais le soir, il m’avait préparé une belle assiette de légumes grillés à la Provençale. La discussion n’a repris qu’au petit déjeuner du surlendemain. Je pense que c’est là qu’il avait entamé la phase du marchandage. Il m’aimait, et je suis sûre qu’il n’avait pas le moindre doute sur mes sentiments envers lui. Cependant, il voulait des réponses aux centaines de questions qui se battaient dans sa tête. Il voulait comprendre ce que je recherche, ce que je ressens. Il voulait me comprendre. Et je répondais à toutes ses questions sans aucune retenue. Que je voulais redécouvrir ma sexualité. Que je voulais explorer tous les tabous, l’amour entre femmes, ou en groupe, le BDSM, l’exhibition et l’interdit. Je voulais visiter tous les clubs libertins, assister à des tournages pornos. Et je voulais, par-dessus tout, écrire des romans érotiques qui transgressent tous les tabous.
Et nous voilà dans la phase dépression. En ce qui concerne Steph, cela a pris la forme d’une journée entière de silence. Je pense que c’était plutôt une journée de réflexion. Steph est le genre d’homme très raisonnable. Il ne fait rien sans avoir pris largement le temps d’y penser et de peser le pour et le contre. Et enfin, vint la phase cruciale, celle que j’espérais de tout mon cœur : L’acceptation. Je n’ai pas eu exactement ce que j’espérais, mais c’était déjà beaucoup mieux qu’une rupture et un foyer brisé. Une acceptation, certes, mais à ses propres conditions.
« Donc, tu te définis comme libertine », m’a-t-il lancé. Et j’ai répondu que je le suis. « Sauf que, moi, je ne le suis pas. Du coup, tu es une libertine mariée à un homme non libertin. Nous nous connaissons depuis notre plus jeune âge, je n’ai jamais aimé que toi, et je ne pense pas pouvoir aimer qui que ce soit d’autre. Si c’est ta liberté sexuelle que tu veux, je ne vois qu’une seule solution pour que ça continue à marcher entre nous. Je te donne carte blanche pour vivre tous tes fantasmes. Tu pourras faire ce que tu veux, quand tu le veux, avec qui tu veux. Tu n’auras aucun compte à me rendre. Tu ne me raconteras rien, je ne veux rien savoir à moins que je te le demande. Ma seule condition est que ça reste loin de chez nous. Dans notre foyer, dans notre entourage familial et social, tu restes celle que j’ai toujours connue et aimée. Je ne te jugerai pas, je ne te ferai aucune crise de jalousie, en espérant que cela soit juste un caprice passager. Tu pourras écrire tous les romans de cul que tu veux. Mais, sous un pseudo. Tu as carte blanche pour tout, à condition que nous préservions l’unité de notre famille. »
Je n’en demandais pas plus. J’en ai pleuré de bonheur. Nous avons passé l’une des meilleures soirées de toute ma vie. Nous avons parlé comme s’il me rencontrait pour la première fois. Et pour la première fois depuis notre arrivée dans cette belle villa, nous avons enfin nagé dans cette piscine, nous y avons même fait l’amour. Ce n’était pas facile de le convaincre de faire l’amour à la belle étoile. Lui, qui ne le faisait qu’entre quatre murs, porte fermée à clé.
Le lendemain, pendant que nous nous prélassions au bord de la piscine, je me suis dit qu’il était temps de passer à l’action. Alors que j’entendais le camion des poubelles approcher, j’ai dit à mon chéri que je m’occupais moi-même de la sortir cette fois-ci. Je me suis mise debout, et tout en le regardant droit dans les yeux, j’ai retiré le haut de mon maillot, j’ai fait tomber le bas, j’ai attrapé la poubelle jaune et je l’ai traîné jusqu’à l’entrée de la résidence. Complètement, à poil sous les yeux ébahis de Steph, des camionneurs et de tous les voisins. J’ai même cru en avoir foutu une crise cardiaque à plus d’un. Et je suis retournée à ma place près de la piscine tout en roulant du cul pour un effet maximum.
« Ah ouais… t’es comme ça ? » s’exclama Stéphane.
« Eh oui, dorénavant, c’est comme ça ! » réponds-je. « Et au fait, pour mes prochains romans, je m’appellerai Dahlia Moore. »


