— On le nomme le révérend père Raphaël, continua cette fille, il est Italien, mais il a passé sa vie en France, il se plaît dans cette solitude et il a refusé du pape dont il est parent plusieurs excellents bénéfices ; c’est un homme d’une grande famille, doux, serviable, plein de zèle et de piété, âgé d’environ cinquante ans et que tout le monde regarde comme un saint dans le pays.
Le récit de cette bergère m’ayant enflammée davantage encore, il me devint impossible de résister au désir que j’avais d’aller en pèlerinage à ce couvent et d’y réparer par le plus d’actes pieux que je pourrais toutes les négligences dont j’étais coupable. Quelque besoin que j’aie moi-même de charités, j’en fais à cette fille, et me voilà dans la route de Sainte Made-des-Bois, c’était le nom du couvent où je me dirigeais.
Quand je me retrouvai dans la plaine, je n’aperçus plus le clocher, et n’eus pour me guider que la forêt ; je n’avais point demandé à mon instructrice combien il y avait de lieues de l’endroit où je l’avais trouvée jusqu’à ce couvent et je m’aperçus bientôt que l’éloignement était bien autre que l’estimation que j’en avais faite. Mais rien ne me décourage, j’arrive au bord de la forêt, et voyant qu’il me reste encore assez de jour, je me détermine à m’y enfoncer, à peu près sûre d’arriver au couvent avant la nuit… Cependant aucune trace humaine ne s’offrit à mes yeux, pas une maison, et pour tout chemin un sentier très peu battu que je suivais à tout hasard. J’avais au moins fait cinq lieues depuis la colline où j’avais cru que trois au plus devaient me rendre à ma destination, et je ne voyais encore rien s’offrir, lorsque le soleil étant prêt à m’abandonner, j’entendis enfin le son d’une cloche à moins d’une lieue de moi. Je me dirige vers le bruit, je me hâte, le sentier s’élargit un peu… et au bout d’une heure de chemin depuis l’instant où j’ai entendu la cloche, j’aperçois enfin quelques haies et bientôt après le couvent. Rien de plus agreste que cette solitude ; aucune habitation ne l’avoisinait, la plus prochaine était à plus de six lieues, et de toute part il y avait au moins trois lieues de forêts ; elle était située dans un fond, il m’avait fallu beaucoup descendre pour y arriver, et telle était la raison qui m’avait fait perdre le clocher de vue dès que je m’étais trouvée dans la plaine. La cabane d’un frère jardinier touchait aux murs de l’asile intérieur, et c’était là qu’on s’adressait avant que d’entrer. Je demande à ce saint ermite s’il est permis de parler au père gardien… il me demande ce que je lui veux… je lui fais entendre qu’un devoir de religion… qu’un vœu m’attire dans cette retraite pieuse et que je serai bien consolée de toutes les peines que j’ai prises pour y parvenir, si je peux me jeter un instant aux pieds de la vierge et du saint directeur dans la maison duquel habite cette miraculeuse image. Le frère, m’ayant offert de me reposer, pénètre aussitôt dans le couvent et comme il faisait déjà nuit, et que les pères étaient, disait-il, à souper, il fut quelque temps avant que de revenir. Il reparaît enfin avec un religieux :
— Voilà le père Clément, mademoiselle, me dit le frère, c’est l’économe de la maison, il vient voir si ce que vous désirez vaut la peine que l’on interrompe le père gardien.
Le père Clément était un homme de quarante-cinq ans, d’une grosseur énorme, d’une taille gigantesque, d’un regard farouche et sombre, le son de voix dur et rauque, et dont l’abord me fit frémir bien plus qu’il ne me consola… Un tremblement involontaire me saisit alors, et sans qu’il me fût possible de m’en défendre, le souvenir de tous mes malheurs passés vint s’offrir à ma mémoire.
— Que voulez-vous, me dit ce moine assez durement, est-ce là l’heure de venir dans une église ? vous avez bien l’air d’une aventurière.
— Saint homme, dis-je en me prosternant, j’ai cru qu’il était toujours temps de se présenter à la maison de Dieu ; j’accours de bien loin pour m’y rendre, pleine de ferveur et de dévotion, je demande à me confesser s’il est possible, et quand ma conscience vous sera connue, vous verrez si je suis digne ou non de me prosterner aux pieds de l’image miraculeuse que vous conservez dans votre sainte maison.
— Mais ce n’est pas trop l’heure de se confesser, dit le moine en se radoucissant ; où passerez-vous la nuit ? nous n’avons point d’endroit pour vous loger ; il valait mieux venir le matin.
A cela je lui dis toutes les raisons qui m’en avaient empêchée, et sans me répondre davantage il fut rendre compte au gardien. Quelques minutes après j’entendis qu’on ouvrit l’église, et le père gardien, s’avançant lui-même à moi vers la cabane du jardinier, m’invita à entrer avec lui dans le temple.
Le père Raphaël, dont il est bon de vous donner une idée sur le-champ, était un homme de l’âge que l’on m’avait dit, mais auquel on n’aurait pas donné quarante ans ; il était mince, assez grand, d’une physionomie spirituelle et douce, parlant très bien le français quoique d’une prononciation un peu italienne, maniéré et prévenant au-dehors autant que sombre et farouche à l’intérieur, comme je n’aurai que trop occasion de vous en convaincre incessamment.
— Mon enfant, me dit gracieusement ce religieux, quoique l’heure soit absolument indue et que nous ne soyons point dans l’usage de recevoir si tard, j’entendrai cependant votre confession, et nous aviserons après aux moyens de vous faire décemment passer la nuit jusqu’à l’heure où vous pourrez demain saluer la sainte image que nous possédons.
Cela dit, le moine fit allumer quelques lampes autour du confessionnal, il me dit de m’y placer, et ayant fait retirer le frère et feutrer toutes les portes, il m’engagea à me confier à lui en toute assurance ; parfaitement remise avec un homme si doux, en apparence, des frayeurs que m’avait causées le père Clément, après m’être humiliée aux pieds de mon directeur, je m’ouvris entièrement à lui, et avec ma candeur et ma confiance ordinaires je ne lui laissai rien ignorer de tout ce qui me concernait. Je lui avouai toutes mes fautes, et lui confiai tous mes malheurs, rien [ne] fut omis, pas même la marque honteuse dont m’avait flétrie l’exécrable Rodin.
Le père Raphaël m’écouta avec la plus grande attention, il me fit répéter même plusieurs détails avec l’air de la pitié et de l’intérêt… et ses principales questions portèrent à différentes reprises sur les objets suivants :
1° S’il était bien vrai que je fusse orpheline et de Paris.
2° S’il était bien sûr que je n’avais plus ni parents, ni amis, ni protection, ni personne à qui j’écrivisse.
3° Si je n’avais confié qu’à la bergère le dessein que j’avais d’aller au couvent, et si je ne lui avais point donné de rendez-vous au retour.
4° S’il était constant que je fusse vierge et que je n’eusse que vingt-deux ans.
5° S’il était bien certain que je n’eusse été suivie de personne, et que qui que ce fût ne m’eût vue entrer au couvent.
Ayant pleinement satisfait à ces questions et y ayant répondu de l’air le plus naïf :
— Eh bien, me dit le moine en se levant, et me prenant par la main, venez, mon enfant ; il est trop tard pour vous faire saluer la vierge ce soir, je vous procurerai la douce satisfaction de communier demain aux pieds de son image, mais commençons par songer à vous faire ce soir et souper et coucher.
En disant cela, il me conduisit vers la sacristie.
— Eh quoi, lui dis-je alors avec une sorte d’inquiétude dont je ne me sentais pas maîtresse, eh quoi, mon père, dans l’intérieur de votre maison ?
— Et où donc, charmante pèlerine, me répondit le moine, en ouvrant une des portes du cloître donnant dans la sacristie et qui m’introduisait entièrement dans la maison… Quoi, vous craignez de passer la nuit avec quatre religieux ? Oh, vous verrez, mon ange, que nous ne sommes pas si bigots que nous en avons l’air et que nous savons nous amuser d’une jolie fille.
Ces paroles me firent tressaillir : ô juste ciel, me dis-je à moi-même, serais-je donc encore la victime de mes bons sentiments, et le désir que j’ai eu de m’approcher de ce que la religion a de plus respectable, va-t-il donc être encore puni comme un crime ? Cependant nous avancions toujours dans l’obscurité ; au bout d’un des côtés du cloître, un escalier se présente enfin, le moine me fait passer devant lui, et comme il s’aperçoit d’un peu de résistance :
— Double catin, dit-il avec colère et changeant aussitôt le patelin de son ton contre l’air le plus insolent, t’imagines-tu qu’il soit temps de reculer ? Ah ! ventrebleu, tu vas bientôt voir s’il ne serait peut-être pas plus heureux pour toi d’être tombée dans une retraite de voleurs qu’au milieu de quatre récollets.
Tous les sujets d’effroi se multiplient si rapidement à mes yeux que je n’ai pas le temps d’être alarmée de ces paroles ; elles me frappent à peine que de nouveaux sujets d’alarme viennent assaillir mes sens ; la porte s’ouvre, et je vois autour d’une table trois moines et trois jeunes filles, tous six dans l’état du monde le plus indécent ; deux de ces filles étaient entièrement nues, on travaillait à déshabiller la troisième et les moines à fort peu de chose près étaient dans le même état…
— Mes amis, dit Raphaël en entrant, il nous en manquait une, la voilà ; permettez que je vous présente un véritable phénomène ; voilà une Lucrèce qui porte à la fois sur ses épaules la marque des filles de mauvaise vie et là, continua-t-il en faisant un geste aussi significatif qu’indécent… là, mes amis, la preuve certaine d’une virginité reconnue.
Les éclats de rire se firent entendre de tous les coins de la salle à cette réception singulière et Clément, celui que j’avais vu le premier, s’écria aussitôt, déjà à moitié ivre, qu’il fallait à l’instant vérifier les faits. La nécessité où je suis de vous peindre les gens avec lesquels j’étais, m’oblige d’interrompre ici ; je vous laisserai le moins possible en suspens sur ma situation.
Vous connaissez déjà suffisamment Raphaël et Clément, pour que je puisse passer aux deux autres. Antonin, le troisième des pères de ce couvent, était un petit homme de quarante ans, sec, fluet, d’un tempérament de feu, d’une figure de satyre, velu comme un ours, d’un libertinage effréné, d’une taquinerie et d’une méchanceté sans exemple. Le père Jérôme, doyen de la maison, était un vieux libertin de soixante ans, homme aussi dur et aussi brutal que Clément, encore plus ivrogne que lui, et qui, blasé sur les plaisirs ordinaires, était contraint, pour retrouver quelque lueur de volupté, d’avoir recours à des recherches aussi dépravées que dégoûtantes.

