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Les infortunes de la vertu – Marquis de Sade

Donatien Alphonse François Marquis de Sade (1787)

A ces mots auxquels Dalville ne me donna pas le temps de répondre, deux valets me saisirent par ses ordres, me dépouillèrent et m’enchaînèrent avec mes deux compagnes, que je fus obligée d’aider dès le même soir, sans qu’on me permît de me reposer de la marche fatigante que je venais de faire. Il n’y avait pas un quart d’heure que j’étais à cette fatale roue, quand toute la bande des monnayeurs, qui venait de finir sa journée, vint autour de moi pour m’examiner ayant le chef à leur tête. Tous m’accablèrent de sarcasmes et d’impertinences relativement à la marque flétrissante que je portais innocemment sur mon malheureux corps ; ils s’approchèrent de moi, ils me touchèrent brutalement partout, faisant avec des plaisanteries mordantes la critique de tout ce que je leur offrais malgré moi. Cette douloureuse scène finie, ils s’éloignèrent un peu ; Dalville saisissant alors un fouet de poste, toujours placé à portée de nous, m’en cingla cinq ou six coups à tour de bras sur toutes les parties de mon corps.

— Voilà comme tu seras traitée, coquine, me dit-il en me les appliquant, quand malheureusement tu manqueras à ton devoir ; je ne te fais pas ceci pour y avoir manqué, mais seulement pour te montrer comme je traite celles qui y manquent.

Chaque coup m’emportant la peau et n’ayant jamais senti de douleurs aussi vives ni dans les mains de Bressac, ni dans celles des barbares moines, je jetai les hauts cris en me débattant sous mes fers ; ces contorsions et ces hurlements servirent de risée aux monstres qui m’observaient, et j’eus la cruelle satisfaction d’apprendre là que s’il est des hommes qui, guidés par la vengeance ou par d’indignes voluptés, peuvent s’amuser de la douleur des autres, il est d’autres êtres assez barbarement organisés pour goûter les mêmes charmes sans autres motifs que la jouissance de l’orgueil, ou la plus affreuse curiosité. L’homme est donc naturellement méchant, il l’est donc dans le délire de ses passions presque autant que dans leur calme, et dans tous les cas les maux de son semblable peuvent donc devenir d’exécrables jouissances pour lui.

Trois réduits obscurs et séparés l’un de l’autre, feutrés comme des prisons, étaient autour de ce puits ; un des valets qui m’avaient attachée m’indiqua la mienne et je me retirai après avoir reçu de lui la portion d’eau, de fèves et de pain qui m’était destinée. Ce fut là où je pus enfin m’abandonner tout à l’aise à l’horreur de ma situation. Est-il possible, me disais-je, qu’il y ait des hommes assez barbares pour étouffer en eux le sentiment de la reconnaissance, cette vertu où je me livrerais avec tant de chantres, si jamais une âme honnête me mettait dans le cas de la sentir ? peut-elle donc être méconnue des hommes, et celui qui l’étouffe avec tant d’inhumanité doit-il être autre chose qu’un monstre ? J’étais occupée de ces réflexions que j’entremêlais de mes larmes, lorsque tout à coup la porte de mon cachot s’ouvrit ; c’était Dalville. Sans dire un mot, sans prononcer une parole, il pose à terre la bougie dont il est éclairé, se jette sur moi comme une bête féroce, me soumet à ses désirs, en repoussant avec des coups les défenses que je cherche à lui opposer, méprise celles qui ne sont l’ouvrage que de mon esprit, se satisfait brutalement, reprend sa lumière, disparaît et feutre la porte. Eh bien, me dis-je, est-il possible de porter l’outrage plus loin et quelle différence peut-il y avoir entre un tel homme et l’animal le moins apprivoisé des bois ?

Cependant le soleil se lève sans que j’aie joui d’un seul instant de repos, nos cachots s’ouvrent, on nous renchaîne, et nous reprenons notre triste ouvrage. Mes compagnes étaient deux filles de vingt-cinq à trente ans qui, quoique abruties par la misère et déformées par l’excès des peines physiques, annonçaient encore quelque reste de beauté ; leur taille était belle et bien prise, et l’une des deux avait encore des cheveux superbes. Une triste conversation m’apprit qu’elles avaient été l’une et l’autre en des temps différents maîtresses de Dalville, l’une à Lyon, l’autre à Grenoble ; qu’il les avait amenées dans cet horrible asile où elles avaient encore vécu quelques années sur le même pied avec lui, et que pour récompense des plaisirs qu’elles lui avaient donnés, il les avait condamnées à cet humiliant travail. J’appris par elles qu’il avait encore au moment présent une maîtresse charmante mais qui, plus heureuse qu’elles, le suivrait sans doute à Venise où il était à la veille de se rendre, si les sommes considérables qu’il venait de faire dernièrement passer en Espagne, lui rapportaient les lettres de change qu’il attendait pour l’Italie, parce qu’il ne voulait point apporter son or à Venise ; il n’y en envoyait jamais, c’était dans un pays différent que celui qu’il comptait habiter, qu’il faisait passer ses fausses espèces à des correspondants ; par ce moyen ne se trouvant riche dans le lieu où il voulait se fixer, que de papier d’un royaume différent, son manège ne pouvait jamais être découvert, et sa fortune restait solidement établie. Mais tout pouvait manquer en un instant, et la retraite qu’il méditait dépendait absolument de cette dernière négociation où la plus grande partie de ses trésors était compromise ; si Cadix acceptait ses piastres et ses louis faux, et lui envoyait pour cela d’excellent papier sur Venise, il était heureux le reste de ses jours ; si la friponnerie se découvrait, il courait risque d’être dénoncé et pendu comme il le méritait. Hélas, me dis-je alors en apprenant ces particularités, la providence sera juste une fois, elle ne permettra pas qu’un monstre comme celui-là réussisse et nous serons toutes trois vengées. Sur les midi on nous donnait deux heures de repos dont nous profitions pour aller toujours séparément respirer et dîner dans nos chambres ; à deux heures on nous renchaînait et on nous faisait tourner jusqu’à la nuit sans qu’il nous fût jamais permis d’entrer dans le château. La raison qui nous faisait tenir ainsi nues cinq mois de l’année, était à cause des chaleurs insoutenables avec le travail excessif que nous faisions, et pour être d’ailleurs à ce que m’assurèrent mes compagnes, plus à portée de recevoir les coups que venait nous appliquer de temps en temps notre farouche maître. L’hiver, on nous donnait un pantalon et un gilet serré sur la peau, espèce d’habit qui nous enfermant étroitement de partout, exposait de même avec facilité nos malheureux corps aux coups de notre bourreau. Dalville ne parut point ce premier jour, mais vers minuit, il fit la même chose qu’il avait faite la veille. Je voulus profiter de ce moment pour le supplier d’adoucir mon sort.

— Et de quel droit, me dit le barbare, est-ce parce que je veux bien passer un instant ma fantaisie avec toi ? Mais vais-je à tes pieds exiger des faveurs de l’accord desquelles tu puisses exiger quelque dédommagement ? Je ne te demande rien… je prends et je ne vois pas que de ce que j’use d’un droit sur toi, il doive résulter qu’il me faille abstenir d’en exiger un second. Il n’y a point d’amour dans mon fait, c’est un sentiment qui ne fut jamais connu de mon cœur. Je me sers d’une femme par nécessité, comme on se sert d’un vase dans un besoin différent, mais n’accordant jamais à cet être, que mon argent ou mon autorité soumet à mes désirs, ni estime ni tendresse, ne devant ce que je prends qu’à moi-même et n’exigeant jamais d’elle que de la soumission, je ne vois pas que je sois tenu d’après cela à lui accorder aucune gratitude. Il vaudrait autant dire qu’un voleur qui arrache la bourse d’un homme dans un bois parce qu’il se trouve plus fort que lui, lui doit quelque reconnaissance du tort qu’il vient de lui faire ; il en est de même de l’outrage qu’on fait à une femme, ce peut être un titre pour lui en faire un second, mais jamais une raison suffisante pour lui accorder des dédommagements.

Dalville qui venait de se satisfaire sortit brusquement en disant ces mots et me replongea dans de nouvelles réflexions, qui comme vous croyez bien n’étaient pas à son avantage. Le soir il vint nous voir travailler et trouvant que nous n’avions pas fourni dans le jour la quantité d’eau ordinaire, il se saisit de son cruel fouet de poste et nous mit en sang toutes les trois, sans que (quoique aussi peu épargnée que les autres) cela l’empêchât de venir cette même nuit se comporter avec moi comme il avait fait précédemment. Je lui montrai les blessures dont il m’avait couverte, j’osai lui rappeler encore le temps où j’avais déchiré mon linge pour panser les siennes, mais Dalville jouissant toujours ne répondit à mes plaintes que par une douzaine de soufflets entremêlés d’autant de différentes invectives, et me laissa là comme à l’ordinaire aussitôt qu’il s’était satisfait. Ce manège dura près d’un mois après lequel je reçus au moins de mon bourreau la grâce de n’être plus exposée à l’affreux tournent de lui voir prendre ce qu’il était si peu fait pour obtenir. Ma vie ne changea pourtant point, je n’eus ni plus ni moins de douceurs, ni plus ni moins de mauvais traitements.

Un an se passa dans cette cruelle situation, lorsque la nouvelle se répandit enfin dans la maison que non seulement la fortune de Dalville était faite, que non seulement il recevait pour Venise la quantité immense de papier qu’il en avait désirée, mais qu’on lui redemandait même encore quelques millions de fausses espèces dont on lui ferait passer en papier les fonds à sa volonté sur Venise. Il était impossible que ce scélérat fît une fortune plus brillante et plus inespérée ; il partait avec plus d’un million de revenu sans les espérances qu’il pouvait concevoir ; tel était le nouvel exemple que la providence me préparait, telle était la nouvelle manière dont elle voulait encore me convaincre que la prospérité n’était que pour le crime et l’infortune pour la vertu.

Dalville s’apprêta au départ, il vint me voir la veille à minuit, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps ; ce fut lui-même qui m’annonça et sa fortune et son départ. Je me jetai à ses pieds, je le conjurai avec les plus vives instances de me rendre la liberté et le peu qu’il voudrait d’argent pour me conduire à Grenoble.

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