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LE DIABLE AU CORPS

Raymond Radiguet

 

*****

 

Jacques ne comprenait rien à l’attitude de sa femme. Marthe, plutôt bavarde, ne lui adressait pas la parole. S’il lui demandait : « Qu’as-tu ? » elle répondait : « Rien. »

Mme Grangier eut différentes scènes avec le pauvre Jacques. Elle l’accusait de maladresse envers sa fille, se repentait de la lui avoir donnée. Elle attribuait à cette maladresse de Jacques le brusque changement survenu dans le caractère de sa fille. Elle voulut la reprendre chez elle. Jacques s’inclina. Quelques jours après son arrivée, il accompagna Marthe chez sa mère, qui, flattant ses moindres caprices, encourageait sans se rendre compte son amour pour moi. Marthe était née dans cette demeure. Chaque chose, disait-elle à Jacques, lui rappelait le temps heureux où elle s’appartenait. Elle devait dormir dans sa chambre de jeune fille. Jacques voulut que tout au moins on y dressât un lit pour lui. Il provoqua une crise de nerfs. Marthe refusait de souiller cette chambre virginale.

  1. Grangier trouvait ces pudeurs absurdes. Mme Grangier en profita pour dire à son mari et à son gendre qu’ils ne comprenaient rien à la délicatesse féminine. Elle se sentait flattée que l’âme de sa fille appartînt si peu à Jacques. Car tout ce que Marthe ôtait à son mari, Mme Grangier se l’attribuait, trouvant ses scrupules sublimes. Sublimes, ils l’étaient, mais pour moi.

Les jours où Marthe se prétendait le plus malade, elle exigeait de sortir. Jacques savait bien que ce n’était pas pour le plaisir de l’accompagner. Marthe, ne pouvant confier à personne les lettres à mon adresse, les mettait elle-même à la poste.

Je me félicitai encore plus de mon silence, car, si j’avais pu lui écrire, en réponse au récit des tortures qu’elle infligeait, je fusse intervenu en faveur de la victime. À certains moments, je m’épouvantais du mal dont j’étais l’auteur ; à d’autres, je me disais que Marthe ne punirait jamais assez Jacques du crime de me l’avoir prise vierge. Mais comme rien ne nous rend moins « sentimental » que la passion, j’étais, somme toute, ravi de ne pouvoir écrire et qu’ainsi Marthe continuât de désespérer Jacques.

Il repartit sans courage.

Tous mirent cette crise sur le compte de la solitude énervante dans laquelle vivait Marthe. Car ses parents et son mari étaient les seuls à ignorer notre liaison, les propriétaires n’osant rien apprendre à Jacques par respect pour l’uniforme. Mme Grangier se félicitait déjà de retrouver sa fille, et qu’elle vécût comme avant son mariage. Aussi les Grangier n’en revinrent-ils pas lorsque Marthe, le lendemain du départ de Jacques, annonça qu’elle retournait à J…

Je l’y revis le jour même. D’abord, je la grondai mollement d’avoir été si méchante. Mais quand je lus la première lettre de Jacques, je fus pris de panique. Il disait combien, s’il n’avait plus l’amour de Marthe, il lui serait facile de se faire tuer.

Je ne démêlai pas le « chantage ». Je me vis responsable d’une mort, oubliant que je l’avais souhaitée. Je devins encore plus incompréhensible et plus injuste. De quelque côté que nous nous tournions s’ouvrait une blessure. Marthe avait beau me répéter qu’il était moins inhumain de ne plus flatter l’espoir de Jacques, c’est moi qui l’obligeais de répondre avec douceur. C’est moi qui dictais à sa femme les seules lettres tendres qu’il en ait jamais reçues. Elle les écrivait en se cabrant, en pleurant, mais je la menaçais de ne jamais revenir, si elle n’obéissait pas. Que Jacques me dût ses seules joies atténuait mes remords.

Je vis combien son désir de suicide était superficiel, à l’espoir qui débordait de ses lettres, en réponse aux nôtres.

J’admirais mon attitude, vis-à-vis du pauvre Jacques, alors que j’agissais par égoïsme et par crainte d’avoir un crime sur la conscience.

*****

 

Une période heureuse succéda au drame. Hélas ! un sentiment de provisoire subsistait. Il tenait à mon âge et à ma nature veule. Je n’avais de volonté pour rien, ni pour fuir Marthe qui peut-être m’oublierait, et retournerait au devoir, ni pour pousser Jacques dans la mort. Notre union était donc à la merci de la paix, du retour définitif des troupes. Qu’il chasse sa femme, elle me resterait. Qu’il la garde, je me sentais incapable de la lui reprendre de force. Notre bonheur était un château de sable. Mais ici la marée n’étant pas à heure fixe, j’espérais qu’elle monterait le plus tard possible.

Maintenant, c’est Jacques, charmé, qui défendait Marthe contre sa mère, mécontente du retour à J… Ce retour, l’aigreur aidant, avait du reste éveillé chez Mme Grangier quelques soupçons. Autre chose lui paraissait suspect : Marthe refusait d’avoir des domestiques, au grand scandale de sa famille, et, encore plus, de sa belle-famille. Mais que pouvaient parents et beaux-parents contre Jacques devenu notre allié, grâce aux raisons que je lui donnais par l’intermédiaire de Marthe.

C’est alors que J… ouvrit le feu sur elle.

Les propriétaires affectaient de ne plus lui parler. Personne ne la saluait. Seuls les fournisseurs étaient professionnellement tenus à moins de morgue. Aussi, Marthe, sentant quelquefois le besoin d’échanger des paroles, s’attardait dans les boutiques. Lorsque j’étais chez elle, si elle s’absentait pour acheter du lait et des gâteaux, et qu’au bout de cinq minutes elle ne fût pas de retour, l’imaginant sous un tramway, je courais à toutes jambes jusque chez la crémière ou le pâtissier. Je l’y trouvais causant avec eux. Fou de m’être laissé prendre à mes angoisses nerveuses, aussitôt dehors, je m’emportais. Je l’accusais d’avoir des goûts vulgaires, de trouver un charme à la conversation des fournisseurs. Ceux-ci, dont j’interrompais les propos, me détestaient.

L’étiquette des cours est assez simple, comme tout ce qui est noble. Mais rien n’égale en énigmes le protocole des petites gens. Leur folie des préséances se fonde, d’abord, sur l’âge. Rien ne les choquerait plus que la révérence d’une vieille duchesse à quelque jeune prince. On devine la haine du pâtissier, de la crémière, à voir un gamin interrompre leurs rapports familiers avec Marthe. Ils lui eussent à elle trouvé mille excuses, à cause de ces conversations.

Les propriétaires avaient un fils de vingt-deux ans. Il vint en permission. Marthe l’invita à prendre le thé.

Le soir, nous entendîmes des éclats de voix : on lui défendait de revoir la locataire. Habitué à ce que mon père ne mît son veto à aucun de mes actes, rien ne m’étonna plus que l’obéissance du dadais.

Le lendemain, comme nous traversions le jardin, il bêchait. Sans doute était-ce un pensum. Un peu gêné, malgré tout, il détourna la tête pour ne pas avoir à dire bonjour.

Ces escarmouches peinaient Marthe ; assez intelligente et assez amoureuse pour se rendre compte que le bonheur ne réside pas dans la considération des voisins, elle était comme ces poètes qui savent que la vraie poésie est chose « maudite », mais qui, malgré leur certitude, souffrent parfois de ne pas obtenir les suffrages qu’ils méprisent.

 

*****

 

Les conseillers municipaux jouent toujours un rôle dans mes aventures. M. Marin qui habitait en dessous de chez Marthe, vieillard à barbe grise et de stature noble, était un ancien conseiller municipal de J… Retiré dès avant la guerre, il aimait servir la patrie, lorsque l’occasion se présentait à portée de sa main. Se contentant de désapprouver la politique communale, il vivait avec sa femme, ne recevant et ne rendant de visites qu’aux approches de la nouvelle année.

Depuis quelques jours, un remue-ménage se faisait audessous, d’autant plus distinct que nous entendions, de notre chambre, les moindres bruits du rez-de-chaussée. Des traiteurs vinrent. La bonne, aidée par celle du propriétaire, astiquait l’argenterie dans le jardin, ôtait le vert-de-gris des suspensions de cuivre. Nous sûmes par la crémière qu’un raout surprise se préparait chez les Marin, sous un mystérieux prétexte. Mme Marin était allée inviter le maire et le supplier de lui accorder huit litres de lait. Autoriserait-il aussi la marchande à faire de la crème ?

Les permis accordés, le jour venu (un vendredi), une quinzaine de notables parurent à l’heure dite avec leurs femmes, chacune fondatrice d’une société d’allaitement maternel ou de secours aux blessés, dont elle était présidente, et, les autres, sociétaires. La maîtresse de cette maison, pour faire « genre », recevait devant la porte. Elle avait profité de l’attraction mystérieuse pour transformer son raout en pique-nique. Toutes ces dames prêchaient l’économie et inventaient des recettes. Aussi, leurs douceurs étaient-elles des gâteaux sans farine, des crèmes au lichen, etc. Chaque nouvelle arrivante disait à Mme Marin : « Oh ! ça ne paye pas de mine, mais je crois que ce sera bon tout de même. »

  1. Marin, lui, profitait de ce raout pour préparer sa « rentrée politique ».

Or, la surprise, c’était Marthe et moi. La charitable indiscrétion d’un de mes camarades de chemin de fer, le fils d’un des notables, me l’apprit. Jugez de ma stupeur quand je sus que la distraction des Marin était de se tenir sous notre chambre vers la fin de l’après-midi et de surprendre nos caresses.

Sans doute y avaient-ils pris goût et voulaient-ils publier leurs plaisirs. Bien entendu, les Marin, gens respectables, mettaient ce dévergondage sur le compte de la morale. Ils voulaient faire partager leur révolte par tout ce que la commune comptait de gens comme il faut.

Les invités étaient en place. Mme Marin me savait chez Marthe et avait dressé la table sous sa chambre. Elle piaffait. Elle eût voulu la canne du régisseur pour annoncer le spectacle. Grâce à l’indiscrétion du jeune homme, qui trahissait pour mystifier sa famille et, par solidarité d’âge, nous gardâmes le silence. Je n’avais pas osé dire à Marthe le motif du piquenique. Je pensais au visage décomposé de Mme Marin, les yeux sur les aiguilles de l’horloge, et à l’impatience de ses hôtes. Enfin, vers sept heures, les couples se retirèrent bredouilles, traitant tout bas les Marin d’imposteurs et le pauvre M. Marin, âgé de soixante-dix ans, d’arriviste. Ce futur conseiller vous promettait monts et merveilles, et n’attendait même pas d’être élu pour manquer à ses promesses. En ce qui concernait Mme Marin, ces dames virent dans le raout un moyen avantageux pour elle de se fournir du dessert. Le maire, en personnage, avait paru juste quelques minutes ; ces quelques minutes et les huit litres de lait firent chuchoter qu’il était du dernier bien avec la fille des Marin, institutrice à l’école. Le mariage de Mlle Marin avait jadis fait scandale, paraissant peu digne d’une institutrice, car elle avait épousé un sergent de ville.

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