En me quittant, ce soir-là, au lieu d’éviter désormais mes conseils, elle m’avait prié de l’aider les jours suivants dans le choix de ses autres meubles. Je le lui promis, mais à condition qu’elle me jurât de ne jamais le dire à son fiancé, puisque la seule raison qui pût à la longue lui faire admettre ces meubles, s’il avait de l’amour pour Marthe, c’était de penser que tout sortait d’elle, de son bon plaisir, qui deviendrait le leur.
Quand je rentrai à la maison, je crus lire dans le regard de mon père qu’il avait déjà appris mon escapade. Naturellement il ne savait rien ; comment eût-il pu le savoir ?
« Bah ! Jacques s’habituera bien à cette chambre », avait dit Marthe. En me couchant, je me répétai que, si elle songeait à son mariage avant de dormir, elle devait, ce soir, l’envisager de tout autre sorte qu’elle ne l’avait fait les jours précédents. Pour moi, quelle que fût l’issue de cette idylle, j’étais, d’avance, bien vengé de son Jacques : je pensais à la nuit de noces dans cette chambre austère, dans « ma » chambre !
Le lendemain matin, je guettai dans la rue le facteur qui devait apporter une lettre d’absence. Il me la remit, je l’empochai, jetant les autres dans la boîte de notre grille. Procédé trop simple pour ne pas en user toujours.
Manquer la classe voulait dire, selon moi, que j’étais amoureux de Marthe. Je me trompais. Marthe ne m’était que le prétexte de cette école buissonnière. Et la preuve, c’est qu’après avoir goûté en compagnie de Marthe aux charmes de la liberté, je voulus y goûter seul, puis faire des adeptes. La liberté me devint vite une drogue.
L’année scolaire touchait à sa fin, et je voyais avec terreur que ma paresse allait rester impunie, alors que je souhaitais le renvoi du collège, un drame, enfin, qui clôturât cette période.
À force de vivre dans les mêmes idées, de ne voir qu’une chose, si on la veut avec ardeur, on ne remarque plus le crime de ses désirs. Certes, je ne cherchais pas à faire de la peine à mon père ; pourtant, je souhaitais la chose qui pourrait lui en faire le plus. Les classes m’avaient toujours été un supplice ; Marthe et la liberté avaient achevé de me les rendre intolérables. Je me rendais bien compte que, si j’aimais moins René, c’était simplement parce qu’il me rappelait quelque chose du collège. Je souffrais, et cette crainte me rendait même physiquement malade, à l’idée de me retrouver, l’année suivante, dans la niaiserie de mes condisciples.
Pour le malheur de René, je lui avais trop bien fait partager mon vice. Aussi, lorsque, moins habile que moi, il m’annonça qu’il était renvoyé de Henri-IV, je crus l’être moi-même. Il fallait l’apprendre à mon père, car il me saurait gré de le lui dire moimême, avant la lettre du censeur, lettre trop grave à subtiliser.
Nous étions un mercredi. Le lendemain, jour de congé, j’attendis que mon père fût à Paris pour prévenir ma mère. La perspective de quatre jours de trouble dans son ménage l’alarma plus que la nouvelle. Puis, je partis au bord de la Marne, où Marthe m’avait dit qu’elle me rejoindrait peut-être. Elle n’y était pas. Ce fut une chance. Mon, amour puisant dans cette rencontre une mauvaise énergie, j’aurais pu, ensuite, lutter contre mon père ; tandis que l’orage éclatant après une journée de vide, de tristesse, je rentrai le front bas, comme il convenait. Je revins chez nous un peu après l’heure où je savais que mon père avait coutume d’y être. Il « savait » donc. Je me promenai dans le jardin, attendant que mon père me fît venir. Mes sœurs jouaient en silence. Elles devinaient quelque chose. Un de mes frères, assez excité par l’orage, me dit de me rendre dans la chambre où mon père s’était étendu.
Des éclats de voix, des menaces, m’eussent permis la révolte. Ce fut pire. Mon père se taisait ; ensuite, sans aucune colère, avec une voix même plus douce que de coutume, il me dit :
- Eh bien que comptes-tu faire maintenant ?
Les larmes qui ne pouvaient s’enfuir par mes yeux, comme un essaim d’abeilles, bourdonnaient dans ma tête. À une volonté, j’eusse pu opposer la mienne, même impuissante. Mais devant une telle douceur, je ne pensais qu’à me soumettre.
- Ce que tu m’ordonneras de faire.
- Non, ne mens pas encore. Je t’ai toujours laissé agir comme tu voulais ; continue. Sans doute auras-tu à coeur de m’en faire repentir.
Dans l’extrême jeunesse, l’on est trop enclin, comme les femmes, à croire que les larmes dédommagent de tout. Mon père ne me demandait même pas de larmes. Devant sa générosité, j’avais honte du présent et de l’avenir. Car je sentais que quoi que je lui dise, je mentirais. « Au moins que ce mensonge le réconforte, pensai-je, en attendant de lui être une source de nouvelles peines. » Ou plutôt non, je cherche encore à me mentir à moi-même. Ce que je voulais, c’était faire un travail, guère plus fatigant qu’une promenade, et qui laissât comme elle, à mon esprit, la liberté de ne pas se détacher de Marthe une minute. Je feignis de vouloir peindre et de n’avoir jamais osé le dire. Encore une fois, mon père ne dit pas non, à condition que je continuasse d’apprendre chez nous ce que j’aurais dû apprendre au collège, mais avec la liberté de peindre.
Quand des liens ne sont pas encore solides, pour perdre quelqu’un de vue, il suffit de manquer une fois un rendez-vous. À force de penser à Marthe, j’y pensai de moins en moins. Mon esprit agissait, comme nos yeux agissent avec le papier des murs de notre chambre. À force de le voir, ils ne le voient plus.
Chose incroyable ! J’avais même pris goût au travail. Je n’avais pas menti comme je le craignais.
Lorsque quelque chose, venu de l’extérieur, m’obligeait à penser moins paresseusement à Marthe, j’y pensais sans amour, avec la mélancolie que l’on éprouve pour ce qui aurait pu être. « Bah ! me disais-je, c’eût été trop beau. On ne peut à la fois choisir le lit et coucher dedans. »
*****
Une chose étonnait mon père. La lettre du censeur n’arrivait pas. Il me fit à ce sujet sa première scène, croyant que j’avais soustrait la lettre, que j’avais feint ensuite de lui annoncer gratuitement la nouvelle, que j’avais ainsi obtenu son indulgence. En réalité, cette lettre n’existait pas. Je me croyais renvoyé du collège, mais je me trompais. Aussi, mon père ne comprit-il rien lorsque, au début des vacances, nous reçûmes une lettre du proviseur.
Il demandait si j’étais malade et s’il fallait m’inscrire pour l’année suivante.
*****
La joie de donner enfin satisfaction à mon père comblait un peu le vide sentimental dans lequel je me trouvais car, si je croyais ne plus aimer Marthe, je la considérais du moins comme le seul amour qui eût été digne de moi. C’est dire que je l’aimais encore.
J’étais dans ces dispositions de coeur quand, à la fin de novembre, un mois après avoir reçu une lettre de faire-part de son mariage, je trouvai, en rentrant chez nous, une invitation de Marthe qui commençait par ces lignes : « Je ne comprends rien à votre silence. Pourquoi ne venez-vous pas me voir ? Sans doute avez-vous oublié que vous avez choisi mes meubles ?… »
Marthe habitait J… ; sa rue descendait jusqu’à la Marne. Chaque trottoir réunissait au plus une douzaine de villas. Je m’étonnai que la sienne fût si grande. En réalité, Marthe habitait seulement le haut, les propriétaires et un vieux ménage se partageant le bas.
Quand j’arrivai pour goûter, il faisait déjà nuit. Seule une fenêtre, à défaut d’une présence humaine, révélait celle du feu. À voir cette fenêtre illuminée par des flammes inégales, comme des vagues, je crus à un commencement d’incendie. La porte de fer du jardin était entrouverte. Je m’étonnai d’une semblable négligence. Je cherchai la sonnette : je ne la trouvai point. Enfin, gravissant les trois marches du perron, je me décidai à frapper contre les vitres du rez-de-chaussée de droite, derrière lesquelles j’entendais des voix. Une vieille femme ouvrit la porte : je lui demandai où demeurait Mme Lacombe (tel était le nouveau nom de Marthe) : « C’est au-dessus. » Je montai l’escalier dans le noir, trébuchant, me cognant, et mourant de crainte qu’il fût arrivé quelque malheur. Je frappai. C’est Marthe qui vint m’ouvrir. Je faillis lui sauter au cou, comme les gens qui se connaissent à peine, après avoir échappé au naufrage. Elle n’y eût rien compris. Sans doute me trouva-t-elle l’air égaré, car, avant toute chose, je lui demandai pourquoi « il y avait le feu ».
- C’est qu’en vous attendant, j’avais fait dans la cheminée du salon un feu de bois d’olivier, à la lueur duquel je lisais.
En entrant dans la petite chambre qui lui servait de salon, peu encombrée de meubles, et que les tentures, les gros tapis doux comme un poil de bête, rétrécissaient jusqu’à lui donner l’aspect d’une boîte, je fus à la fois heureux et malheureux comme un dramaturge qui, voyant sa pièce, y découvre trop tard des fautes.
Marthe s’était de nouveau étendue le long de la cheminée, tisonnant la braise, et prenant garde à ne pas mêler quelque parcelle noire aux cendres.
- Vous n’aimez peut-être pas l’odeur de l’olivier ? Ce sont mes beaux-parents qui en ont fait venir pour moi une provision de leur propriété du Midi.
Marthe semblait s’excuser d’un détail de son cru, dans cette chambre qui était mon oeuvre. Peut-être cet élément détruisaitil un tout, qu’elle comprenait mal.
Au contraire. Ce feu me ravit, et aussi de voir qu’elle attendait comme moi de se sentir brûlante d’un côté, pour se retourner de l’autre. Son visage calme et sérieux ne m’avait jamais paru plus beau que dans cette lumière sauvage. À ne pas se répandre dans la pièce, cette lumière gardait toute sa force. Dès qu’on s’en éloignait, il faisait nuit, et on se cognait aux meubles.
Marthe ignorait ce que c’est que d’être mutine. Dans son enjouement, elle restait grave.
Mon esprit s’engourdissait peu à peu auprès d’elle, je la trouvai différente. C’est que, maintenant que j’étais sûr de ne plus l’aimer, je commençais à l’aimer. Je me sentais incapable de calculs, de machinations, de tout ce dont, jusqu’alors, et encore à ce moment-là, je croyais que l’amour ne peut se passer. Tout à coup, je me sentais meilleur. Ce brusque changement aurait ouvert les yeux de tout autre : je ne vis pas que j’étais amoureux de Marthe. Au contraire, j’y vis la preuve que mon amour était mort, et qu’une belle amitié le remplacerait. Cette longue perspective d’amitié me fit admettre soudain combien un autre sentiment eût été criminel, lésant un homme qui l’aimait, à qui elle devait appartenir, et qui ne pouvait la voir.

