Où dormir ?
Nous étions des enfants debout sur une chaise, fiers de dépasser d’une tête les grandes personnes. Les circonstances nous hissaient, mais nous restions incapables. Et si, du fait même de notre inexpérience, certaines choses compliquées nous paraissaient toutes simples, des choses très simples, par contre, devenaient des obstacles. Nous n’avions jamais osé nous servir de la garçonnière de Paul. Je ne pensais pas qu’il fût possible d’expliquer à la concierge, en lui glissant une pièce, que nous viendrions quelquefois.
Il nous fallait donc coucher à l’hôtel. Je n’y étais jamais allé. Je tremblais à la perspective d’en franchir le seuil.
L’enfance cherche des prétextes. Toujours appelée à se justifier devant les parents, il est fatal qu’elle mente.
Vis-à-vis même d’un garçon d’hôtel borgne, je pensais devoir me justifier. C’est pourquoi, prétextant qu’il nous faudrait du linge et quelques objets de toilette, je forçais Marthe à faire une valise. Nous demanderions deux chambres. On nous croirait frère et soeur. Jamais je n’oserais demander une seule chambre, mon âge (l’âge où l’on se fait expulser des casinos) m’exposant à des mortifications.
Le voyage, à onze heures du soir, fut interminable. Il y avait deux personnes dans notre wagon une femme reconduisait son mari, capitaine, à la gare de l’Est. Le wagon n’était ni chauffé ni éclairé. Marthe appuyait sa tête contre la vitre humide. Elle subissait le caprice d’un jeune garçon cruel. J’étais assez honteux, et je souffrais, pensant combien Jacques, toujours si tendre avec elle, méritait mieux que moi d’être aimé.
Je ne pus m’empêcher de me justifier, à voix basse. Elle secoua la tête : « J’aime mieux, murmura-t-elle, être malheureuse avec toi qu’heureuse avec lui. » Voilà de ces mots d’amour qui ne veulent rien dire, et que l’on a honte de rapporter, mais qui, prononcés par la bouche aimée, vous enivrent. Je crus même comprendre la phrase de Marthe. Pourtant que signifiait-elle au juste ? Peut-on être heureux avec quelqu’un qu’on n’aime pas ?
Et je me demandais, je me demande encore, si l’amour vous donne le droit d’arracher une femme à une destinée, peut-être médiocre, mais pleine de quiétude. « J’aime mieux être malheureuse avec toi… » ; ces mots contenaient-ils un reproche inconscient ? Sans doute, Marthe, parce qu’elle m’aimait, connut-elle avec moi des heures dont, avec Jacques, elle n’avait pas idée, mais ces moments heureux me donnaient-ils le droit d’être cruel ?
Nous descendîmes à la Bastille. Le froid, que je supporte parce que je l’imagine la chose la plus propre du monde, était, dans ce hall de la gare, plus sale que la chaleur dans un port de mer, et sans la gaieté qui compense. Marthe se plaignait de crampes. Elle s’accrochait à mon bras. Couple lamentable, oubliant sa beauté, sa jeunesse, honteux de soi comme un couple de mendiants !
Je croyais la grossesse de Marthe ridicule, et je marchais les yeux baissés. J’étais bien loin de l’orgueil paternel.
Nous errions sous la pluie glaciale, entre la Bastille et la gare de Lyon. À chaque hôtel, pour ne pas entrer, j’inventais une mauvaise excuse. Je disais à Marthe que je cherchais un hôtel convenable, un hôtel de voyageurs, rien que de voyageurs.
Place de la gare de Lyon, il devint difficile de me dérober. Marthe m’enjoignit d’interrompre ce supplice.
Tandis qu’elle attendait dehors, j’entrai dans un vestibule, espérant je ne sais trop quoi. Le garçon me demanda si je désirais une chambre. Il était facile de répondre oui. Ce fut trop facile, et, cherchant une excuse comme un rat d’hôtel pris sur le fait, je lui demandais Mme Lacombe. Je la lui demandais, rougissant, et craignant qu’il me répondît : « Vous moquezvous, jeune homme ? Elle est dans la rue. » Il consulta des registres. Je devais me tromper d’adresse. Je sortis, expliquant à Marthe qu’il n’y avait plus de place et que nous n’en trouverions pas dans le quartier. Je respirai. Je me hâtai comme un voleur qui s’échappe.
Tout à l’heure, mon idée fixe de fuir ces hôtels où je menais Marthe de force m’empêchait de penser à elle. Maintenant, je la regardais, la pauvre petite. Je retins mes larmes et quand elle me demanda où nous chercherions un lit, je la suppliais de ne pas en vouloir à un malade, et de retourner sagement elle à J… moi chez mes parents. Malade ! sagement ! elle fit un sourire machinal en entendant ces mots déplacés.
Ma honte dramatisa le retour. Quand, après les cruautés de ce genre, Marthe avait le malheur de me dire : « Tout de même, comme tu as été méchant », je m’emportais, la trouvais sans générosité. Si, au contraire, elle se taisait, avait l’air d’oublier, la peur me prenait qu’elle agît ainsi, parce qu’elle me considérait comme un malade, un dément. Alors, je n’avais de cesse que je ne lui eusse fait dire qu’elle n’oubliait point, et que, si elle me pardonnait, il ne fallait pas cependant que je profitasse de sa clémence ; qu’un jour, lasse de mes mauvais traitements, sa fatigue l’emporterait sur notre amour, et qu’elle me laisserait seul. Quand je la forçais à me parler avec cette énergie, et bien que je ne crusse pas à ses menaces, j’éprouvais une douleur délicieuse, comparable, en plus fort, à l’émoi que me donnent les montagnes russes. Alors, je me précipitais sur Marthe, l’embrassais plus passionnément que jamais.
— Répète-moi que tu me quitteras, lui disais-je, haletant, et là serrant dans mes bras, jusqu’à la casser.
Soumise, comme ne peut même pas l’être une esclave, mais seul un médium, elle répétait, pour me plaire, des phrases auxquelles elle ne comprenait rien.
*****
Cette nuit des hôtels fut décisive, ce dont je me rendis mal compte après tant d’autres extravagances. Mais si je croyais que toute une vie peut boiter de la sorte, Marthe, elle, dans le coin du wagon de retour, épuisée, atterrée, claquant des dents, comprit tout. Peut-être même vit-elle qu’au bout de cette course d’une année, dans une voiture, follement conduite, il ne pouvait y avoir d’autre issue que la mort.
*****
Le lendemain, je trouvais Marthe au lit, comme d’habitude. Je voulus l’y rejoindre ; elle me repoussa, tendrement. « Je ne me sens pas bien, disait elle, va-t’en, ne reste pas près de moi. Tu prendrais mon rhume. » Elle toussait, avait la fièvre. Elle me dit, en souriant, pour n’avoir pas l’air de formuler un reproche, que c’était la veille qu’elle avait dû prendre froid. Malgré son affolement, elle m’empêcha d’aller chercher le docteur. « Ce n’est rien, disait-elle. Je n’ai besoin que de rester au chaud. » En réalité, elle ne voulait pas, en m’envoyant, moi, chez le docteur, se compromettre aux yeux de ce vieil ami de sa famille. J’avais un tel besoin d’être rassuré que le refus de Marthe m’ôta mes inquiétudes. Elles ressuscitèrent, et plus fortes que tout à l’heure, quand, lorsque je partis pour dîner chez mes parents, Marthe me demanda si je pouvais faire un détour, et déposer une lettre chez le docteur.
Le lendemain, en arrivant à la maison de Marthe, je croisai celui-ci dans l’escalier. Je n’osai pas l’interroger, et le regardai anxieusement. Son air calme me fit du bien : ce n’était qu’une attitude professionnelle.
J’entrai chez Marthe. Où était-elle ? La chambre était vide. Marthe pleurait, la tête cachée sous les couvertures. Le médecin la condamnait à garder la chambre, jusqu’à la délivrance. De plus, son état exigeait des soins ; il fallait qu’elle demeurât chez ses parents. On nous séparait.
Le malheur ne s’admet point. Seul, le bonheur semble dû. En admettant cette séparation sans révolte, je ne montrais pas de courage. Simplement, je ne comprenais point. J’écoutais, stupide, l’arrêt du médecin, comme un condamné sa sentence. S’il ne pâlit point : « Quel courage ! » dit-on. Pas du tout : c’est plutôt manque d’imagination. Lorsqu’on le réveille pour l’exécution, alors, il entend la sentence. De même, je ne compris que nous n’allions plus nous voir, que lorsqu’on vint annoncer à Marthe la voiture envoyée par le docteur. Il avait promis de n’avertir personne, Marthe exigeant d’arriver chez sa mère à l’improviste.
Je fis arrêter à quelque distance de la maison des Grangier. La troisième fois que le cocher se retourna, nous descendîmes. Cet homme croyait surprendre notre troisième baiser, il surprenait le même. Je quittais Marthe sans prendre les moindres dispositions pour correspondre, presque sans lui dire au revoir, comme une personne qu’on doit rejoindre une heure après. Déjà, les voisines curieuses se montraient aux fenêtres.
Ma mère remarqua que j’avais les yeux rouges. Mes sœurs rirent parce que je laissais deux fois de suite retomber ma cuillère à soupe. Le plancher chavirait. Je n’avais pas le pied marin pour la souffrance. Du reste, je ne crois pouvoir comparer mieux qu’au mal de mer ces vertiges du coeur et de l’âme. La vie sans Marthe, c’était une longue traversée. Arriverais-je ? Comme, aux premiers symptômes du mal de mer, on se moque d’atteindre le port et on souhaite mourir sur place, je me préoccupais peu d’avenir. Au bout de quelques jours, le mal, moins tenace, me laissa le temps de penser à la terre ferme.
Les parents de Marthe n’avaient plus à deviner grand-chose. Ils ne se contentaient pas d’escamoter mes lettres. Ils les brûlaient devant elle, dans la cheminée de sa chambre. Les siennes étaient écrites au crayon, à peine lisibles. Son frère les mettait à la poste.
Je n’avais plus à essuyer des scènes de famille. Je reprenais les bonnes conversations avec mon père le soir, devant le feu. En un an, j’étais devenu un étranger pour mes sœurs. Elles se réapprivoisaient, se réhabituaient à moi. Je prenais la plus petite sur mes genoux, et, profitant de la pénombre, la serrais avec une telle violence, qu’elle se débattait, mi-riante, mipleurante. Je pensais à mon enfant, mais j’étais triste. Il me semblait impossible d’avoir pour lui une tendresse plus forte. Étais-je mûr pour qu’un bébé me fût autre chose que frère ou sœur ?
Mon père me conseillait des distractions. Ces conseils-là sont engendrés par le calme. Qu’avais-je à faire, sauf ce que je ne ferais plus ? Au bruit de la sonnette, au passage d’une voiture, je tressaillais. Je guettais dans ma prison les moindres signes de délivrance.

