Il faut admettre que si le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas, c’est que celle-ci est moins raisonnable que notre coeur. Sans doute, sommes-nous tous des Narcisse, aimant et détestant leur image, mais à qui toute autre est indifférente. C’est cet instinct de ressemblance qui nous mène dans la vie, nous criant « halte ! » devant un paysage, une femme, un poème. Nous pouvons en admirer d’autres, sans ressentir ce choc. L’instinct de ressemblance est la seule ligne de conduite qui ne soit pas artificielle. Mais dans la société, seuls les esprits grossiers sembleront ne point pécher contre la morale, poursuivant toujours le même type. Ainsi certains hommes s’acharnent sur les « blondes », ignorant que souvent les ressemblances les plus profondes sont les plus secrètes.
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Marthe, depuis quelques jours, semblait distraite, sans tristesse. Distraite, avec tristesse, j’aurais pu m’expliquer sa préoccupation par l’approche du quinze juillet, date à laquelle il lui faudrait rejoindre la famille de Jacques, et Jacques en convalescence, sur une plage de la Manche. À son tour, Marthe se taisait, sursautant au bruit de ma voix. Elle supportait l’insupportable : visites de famille, avanies, sous-entendus aigres de sa mère, bonhomme de son père, qui lui supposait un amant, sans y croire.
Pourquoi supportait-elle tout ? Était-ce la suite de mes leçons lui reprochant d’attacher trop d’importance aux choses, de s’affecter des moindres ? Elle paraissait heureuse, mais d’un bonheur singulier, dont elle ressentait de la gêne, et qui m’était désagréable, puisque je ne le partageais pas. Moi qui trouvais enfantin que Marthe découvrît dans mon mutisme une preuve d’indifférence, à mon tour, je l’accusais de ne plus m’aimer, parce qu’elle se taisait.
Marthe n’osait pas m’apprendre qu’elle était enceinte.
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J’eusse voulu paraître heureux de cette nouvelle. Mais d’abord elle me stupéfia. N’ayant jamais pensé que je pouvais devenir responsable de quoi que ce fût, je l’étais du pire. J’enrageais aussi de n’être pas assez homme pour trouver la chose simple. Marthe n’avait parlé que contrainte. Elle tremblait que cet instant qui devait nous rapprocher nous séparât. Je mimai si bien l’allégresse que ses craintes se dissipèrent. Elle gardait les traces profondes de la morale bourgeoise, et cet enfant signifiait pour elle que Dieu récompenserait notre amour, qu’il ne punissait aucun crime.
Alors que Marthe trouvait maintenant dans sa grossesse une raison pour que je ne la quittasse jamais, cette grossesse me consterna. À notre âge, il me semblait impossible, injuste, que nous eussions un enfant qui entraverait notre jeunesse. Pour la première fois, je me rendais à des craintes d’ordre matériel : nous serions abandonnés de nos familles.
Aimant déjà cet enfant, c’est par amour que je le repoussais. Je ne me voulais pas responsable de son existence dramatique. J’eusse été moi-même incapable de la vivre.
L’instinct est notre guide ; un guide qui nous conduit à notre perte. Hier, Marthe redoutait que sa grossesse nous éloignât l’un de l’autre. Aujourd’hui, qu’elle ne m’avait jamais tant aimé, elle croyait que mon amour grandissait comme le sien. Moi, hier, repoussant cet enfant, je commençai aujourd’hui à l’aimer et j’ôtais de l’amour à Marthe, de même qu’au début de notre liaison mon coeur lui donnait ce qu’il retirait aux autres.
Maintenant, posant ma bouche sur le ventre de Marthe, ce n’était plus elle que j’embrassais, c’était mon enfant. Hélas ! Marthe n’était plus ma maîtresse, mais une mère.
Je n’agissais plus jamais comme si nous étions seuls. Il y avait toujours un témoin près de nous, à qui nous devions rendre compte de nos actes. Je pardonnais mal ce brusque changement dont je rendais Marthe seule responsable, et pourtant, je sentais que je lui aurais moins encore pardonné si elle m’avait menti. À certaines secondes, je croyais que Marthe mentait pour faire durer un peu plus notre amour, mais que son fils n’était pas le mien.
Comme un malade qui recherche le calme, je ne savais de quel côté me tourner. Je sentais ne plus aimer la même Marthe et que mon fils ne serait heureux qu’à la condition de se croire celui de Jacques. Certes, ce subterfuge me consternait. Il faudrait renoncer à Marthe. D’autre part, j’avais beau me trouver un homme, le fait actuel était trop grave pour que je me rengorgeasse jusqu’à croire possible une aussi folle (je pensais : une aussi sage) existence.
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Car, enfin, Jacques reviendrait. Après cette période extraordinaire, il retrouverait, comme tant d’autres soldats trompés à cause des circonstances exceptionnelles, une épouse triste, docile, dont rien ne décèlerait l’inconduite. Mais cet enfant ne pouvait s’expliquer pour son mari que si elle supportait son contact aux vacances. Ma lâcheté l’en supplia.
De toutes nos scènes, celle-ci ne fut ni la moins étrange ni la moins pénible. Je m’étonnai du reste de rencontrer si peu de lutte. J’en eus l’explication plus tard. Marthe n’osait m’avouer une victoire de Jacques à sa dernière permission et comptait, feignant de m’obéir, se refuser au contraire à lui, à Granville, sous prétexte des malaises de son état. Tout cet échafaudage se compliquait de dates dont la fausse coïncidence, lors de l’accouchement, ne laisserait de doutes à personne. « Bah ! me disais-je, nous avons du temps devant nous. Les parents de Marthe redouteront le scandale. Ils l’emmèneront à la campagne et retarderont la nouvelle. »
La date du départ de Marthe approchait. Je ne pouvais que bénéficier de cette absence. Ce serait un essai. J’espérais me guérir de Marthe. Si je n’y parvenais pas, si mon amour était trop vert pour se détacher de lui-même, je savais bien que je retrouverais Marthe aussi fidèle.
Elle partit le douze juillet, à sept heures du matin. Je restai à J… la nuit précédente. En y allant, je me promettais de ne pas fermer l’oeil de la nuit. Je ferais une telle provision de caresses, que je n’aurais plus besoin de Marthe pour le reste de mes jours.
Un quart d’heure après m’être couché, je m’endormis.
En général, la présence de Marthe troublait mon sommeil. Pour la première fois, à côté d’elle, je dormis aussi bien que si j’eusse été seul.
À mon réveil, elle était déjà debout. Elle n’avait pas osé me réveiller. Il ne me restait plus qu’une demi-heure avant le train. J’enrageais d’avoir laissé perdre par le sommeil les dernières heures que nous avions à passer ensemble. Elle pleurait aussi de partir. Pourtant, j’eusse voulu employer les dernières minutes à autre chose qu’à boire nos larmes.
Marthe me laissait sa clef, me demandant de venir, de penser à nous, et de lui écrire sur sa table.
Je m’étais juré de ne pas l’accompagner jusqu’à Paris. Mais, je ne pouvais vaincre mon désir de ses lèvres et, comme je souhaitais lâchement l’aimer moins, je mettais ce désir sur le compte du départ, de cette « dernière fois » si fausse, puisque je sentais bien qu’il n’y aurait de dernière fois sans qu’elle le voulût.
À la gare Montparnasse, où elle devait rejoindre ses beauxparents, je l’embrassai sans retenue. Je cherchais encore mon excuse dans le fait que, sa belle-famille surgissant, il se produirait un drame décisif.
Revenu à F…, accoutumé à n’y vivre qu’en attendant de me rendre chez Marthe, je tâchai de me distraire. Je bêchai le jardin, j’essayai de lire, je jouai à cache-cache avec mes sœurs, ce qui ne m’était pas arrivé depuis cinq ans. Le soir, pour ne pas éveiller de soupçons, il fallut que j’allasse me promener. D’habitude, jusqu’à la Marne, la route m’était légère. Ce soir-là, je me traînai, les cailloux me tordant le pied et précipitant mes battements de coeur. Étendu dans la barque, je souhaitai la mort, pour la première fois. Mais aussi incapable de mourir que de vivre, je comptais sur un assassin charitable. Je regrettais qu’on ne pût mourir d’ennui, ni de peine. Peu à peu, ma tête se vidait, avec un bruit de baignoire. Une dernière succion, plus longue, la tête est vide. Je m’endormis.
Le froid d’une aube de juillet me réveilla. Je rentrai, transi, chez nous. La maison était grande ouverte. Dans l’antichambre mon père me reçut avec dureté. Ma mère avait été un peu malade : on avait envoyé la femme de chambre me réveiller pour que j’allasse chercher le docteur. Mon absence était donc officielle.
Je supportai la scène en admirant la délicatesse instinctive du bon juge qui, entre mille actions d’aspect blâmable, choisit la seule innocente pour permettre au criminel de se justifier. Je ne me justifiai d’ailleurs pas, c’était trop difficile. Je laissai croire à mon père que je rentrai de J… et, lorsqu’il m’interdit de sortir après le dîner, je le remerciai à part moi d’être encore mon complice et de me fournir une excuse pour ne plus traîner seul dehors.
J’attendais le facteur. C’était ma vie. J’étais incapable du moindre effort pour oublier.
Marthe m’avait donné un coupe-papier, exigeant que je ne m’en servisse que pour ouvrir ses lettres. Pouvais-je m’en servir ? J’avais trop de hâte. Je déchirais les enveloppes. Chaque fois, honteux, je me promettais de garder la lettre un quart d’heure, intacte. J’espérais, par cette méthode, pouvoir à la longue reprendre de l’empire sur moi-même, garder les lettres fermées dans ma poche. Je remettais toujours ce régime au lendemain.
Un jour, impatienté par ma faiblesse, et dans un mouvement de rage, je déchirai une lettre sans la lire. Dès que les morceaux de papier eurent jonché le jardin, je me précipitai, à quatre pattes. La lettre contenait une photographie de Marthe. Moi si superstitieux et qui interprétais les faits les plus minces dans un sens tragique, j’avais déchiré ce visage. J’y vis un avertissement du ciel. Mes transes ne se calmèrent qu’après avoir passé quatre heures à recoller la lettre et le portrait. Jamais je n’avais fourni un tel effort. La crainte qu’il arrivât malheur à Marthe me soutint pendant ce travail absurde qui me brouillait les yeux et les nerfs.
Un spécialiste avait recommandé les bains de mer à Marthe. Tout en m’accusant de méchanceté, je les lui défendis, ne voulant pas que d’autres que moi pussent voir son corps.

