Jusqu’alors, il croyait à une amourette, mais, de nouveau, ma mère surprit une correspondance. Elle lui porta triomphalement ces pièces de son procès. Marthe parlait de notre avenir et de notre enfant !
Ma mère me considérait trop encore comme un bébé, pour me devoir raisonnablement un petit-fils ou une petite-fille. Il lui apparaissait impossible d’être grand-mère à son âge. Au fond, c’était pour elle la meilleure preuve que cet enfant n’était pas le mien.
L’honnêteté peut rejoindre les sentiments les plus vifs. Ma mère, avec sa profonde honnêteté, ne pouvait admettre qu’une femme trompât son mari. Cet acte lui représentait un tel dévergondage qu’il ne pouvait s’agir d’amour. Que je fusse l’amant de Marthe signifiait pour ma mère qu’elle en avait d’autres. Mon père savait combien faux peut être un tel raisonnement, mais l’utilisait pour jeter un trouble dans mon âme, et diminuer Marthe. Il me laissa entendre que j’étais le seul à ne pas « savoir ». Je répliquai qu’on la calomniait de la sorte à cause de son amour pour moi. Mon père, qui ne voulait pas que je bénéficiasse de ces bruits, me certifia qu’ils précédaient notre liaison, et même son mariage.
Après avoir conservé à notre maison une façade digne, il perdait toute retenue, et, quand je n’étais pas rentré depuis plusieurs jours, envoyait la femme de chambre chez Marthe, avec un mot à mon adresse, m’ordonnant de rentrer d’urgence ; sinon il déclarerait ma fuite à la préfecture de police et poursuivrait Mme L. pour détournement de mineur.
Marthe sauvegardait les apparences, prenait un air surpris, disait à la femme de chambre qu’elle me remettrait l’enveloppe à ma première visite. Je rentrais un peu plus tard, maudissant mon âge. Il m’empêchait de m’appartenir. Mon père n’ouvrait pas la bouche, ni ma mère. Je fouillais le code sans trouver les articles de loi concernant les mineurs. Avec une remarquable inconscience, je ne croyais pas que ma conduite me pût mener en maison de correction. Enfin, après avoir épuisé vainement le code, j’en revins au grand Larousse, où je relus dix fois l’article : « Mineur », sans découvrir rien qui nous concernât.
Le lendemain, mon père me laissait libre encore.
Pour ceux qui rechercheraient les mobiles de son étrange conduite, je les résume en trois lignes : il me laissait agir à ma guise. Puis, il en avait honte. Il menaçait, plus furieux contre lui que contre moi. Ensuite, la honte de s’être mis en colère le poussait à lâcher les brides.
Mme Grangier, elle, avait été mise en éveil, à son retour de la campagne, par les insidieuses questions des voisins. Feignant de croire que j’étais un frère de Jacques, ils lui apprenaient notre vie commune. Comme, d’autre part, Marthe ne pouvait se retenir de prononcer mon nom à propos de rien, de rapporter quelque chose que j’avais fait ou dit, sa mère ne resta pas longtemps dans le doute sur la personnalité du frère de Jacques.
Elle pardonnait encore, certaine que l’enfant, qu’elle croyait de Jacques, mettrait un terme à l’aventure. Elle ne raconta rien à M. Grangier, par crainte d’un éclat. Mais elle mettait cette discrétion sur le compte d’une grandeur d’âme dont il importait d’avertir Marthe pour qu’elle lui en sût gré. Afin de prouver à sa fille qu’elle savait tout, elle la harcelait sans cesse, parlait par sous-entendus, et si maladroitement que M. Grangier, seul avec sa femme, la priait de ménager leur pauvre petite, innocente, à qui ces continuelles suppositions finiraient par tourner la tête. À quoi Mme Grangier répondait quelquefois par un simple sourire, de façon à lui laisser entendre que leur fille avait avoué.
Cette attitude, et son attitude précédente, lors du premier séjour de Jacques, m’incitent à croire que Mme Grangier, eûtelle désapprouvé complètement sa fille, pour l’unique satisfaction de donner tort à son mari et à son gendre, lui aurait, devant eux, donné raison. Au fond, Mme Grangier admirait Marthe de tromper son mari, ce qu’elle-même n’avait jamais osé faire, soit par scrupules, soit par manque d’occasion. Sa fille la vengeait d’avoir été, croyait-elle, incomprise. Niaisement idéaliste, elle se bornait à lui en vouloir d’aimer un garçon aussi jeune que moi, et moins apte que n’importe qui à comprendre la « délicatesse féminine ».
Les Lacombe, que Marthe visitait de moins en moins, ne pouvaient, habitant Paris, rien soupçonner. Simplement, Marthe, leur apparaissant toujours plus bizarre, leur déplaisait de plus en plus. Ils étaient inquiets de l’avenir. Ils se demandaient ce que serait ce ménage dans quelques années. Toutes les mères, par principe, ne souhaitent rien tant pour leurs fils que le mariage, mais désapprouvent la femme qu’ils choisissent. La mère de Jacques le plaignait donc d’avoir une telle femme. Quant à Mlle Lacombe, la principale raison de ses médisances venait de ce que Marthe détenait, seule, le secret d’une idylle poussée assez loin, l’été où elle avait connu Jacques au bord de la mer. Cette sœur prédisait le plus sombre avenir au ménage, disant que Marthe tromperait Jacques, si par hasard ce n’était déjà chose faite.
L’acharnement de son épouse et de sa fille forçait parfois à sortir de table M. Lacombe, brave homme, qui aimait Marthe. Alors, mère et fille échangeaient un regard significatif. Celui de Mme Lacombe exprimait : « Tu vois, ma petite, comment ces sortes de femmes savent ensorceler nos hommes. » Celui de Mlle Lacombe : « C’est parce que je ne suis pas une Marthe que je ne trouve pas à me marier. » En réalité, la malheureuse, sous prétexte qu’« autre temps autres moeurs » et que le mariage ne se concluait plus à l’ancienne mode, faisait fuir les maris en ne se montrant pas assez rebelle. Ses espoirs de mariage duraient ce que dure une saison balnéaire. Les jeunes gens promettaient de venir, sitôt à Paris, demander la main de Mlle Lacombe. Ils ne donnaient plus signe de vie. Le principal grief de Mlle Lacombe, qui allait coiffer Sainte-Catherine, était peut-être que Marthe eût trouvé si facilement un mari. Elle se consolait en se disant que seul un nigaud comme son frère avait pu se laisser prendre.
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Pourtant, quels que fussent les soupçons des familles, personne ne pensait que l’enfant de Marthe pût avoir un autre père que Jacques. J’en étais assez vexé. Il fut même des jours où j’accusais Marthe d’être lâche, pour n’avoir pas encore dit la vérité. Enclin à voir partout une faiblesse qui n’était qu’à moi, je pensais, puisque Mme Grangier glissait sur le commencement du drame, qu’elle fermerait les yeux jusqu’au bout.
L’orage approchait. Mon père menaçait d’envoyer certaines lettres à Mme Grangier. Je souhaitais qu’il exécutât ses menaces. Puis, je réfléchissais. Mme Grangier cacherait les lettres à son mari. Du reste, l’un et l’autre avaient intérêt à ce qu’un orage n’éclatât point. Et j’étouffais. J’appelais cet orage. Ces lettres, c’est à Jacques, directement, qu’il fallait que mon père les communiquât.
Le jour de colère où il me dit que c’était chose faite, je lui eusse sauté au cou. Enfin ! Enfin ! il me rendait le service d’apprendre à Jacques ce qui importait qu’il sût. Je plaignais mon père de croire mon amour si faible. Et puis, ces lettres mettraient un terme à celles où Jacques s’attendrissait sur notre enfant. Ma fièvre m’empêchait de comprendre ce que cet acte avait de fou, d’impossible. Je commençai seulement à voir juste lorsque mon père, plus calme, le lendemain, me rassura, croyait-il, m’avouant son mensonge. Il l’estimait inhumain. Certes. Mais où se trouvent l’humain et l’inhumain ?
J’épuisais ma force nerveuse en lâcheté, en audace, éreinté par les mille contradictions de mon âge aux prises avec une aventure d’homme.
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L’amour anesthésiait en moi tout ce qui n’était pas Marthe. Je ne pensais pas que mon père pût souffrir. Je jugeais de tout si faussement et si petitement que je finissais par croire la guerre déclarée entre lui et moi. Aussi, n’était-ce plus seulement par amour pour Marthe que je piétinais mes devoirs filiaux, mais parfois, oserai-je l’avouer, par esprit de représailles !
Je n’accordais plus beaucoup d’attention aux lettres que mon père faisait porter chez Marthe. C’est elle qui me suppliait de rentrer plus souvent à la maison, de me montrer raisonnable. Alors, je m’écriais : « Vas-tu, toi aussi, prendre parti contre moi ? » Je serrais les dents, tapais du pied. Que je me misse dans un état pareil, à la pensée que j’allais être éloigné d’elle pour quelques heures, Marthe y voyait le signe de la passion. Cette certitude d’être aimée lui donnait une fermeté que je ne lui avais jamais vue. Sûre que je penserais à elle, elle insistait pour que je rentrasse.
Je m’aperçus vite d’où venait son courage. Je commençai à changer de tactique. Je feignais de me rendre à ses raisons. Alors, tout à coup, elle avait une autre figure. À me voir si sage (ou si léger), la peur la prenait que je ne l’aimasse moins. À son tour, elle me suppliait de rester, tant elle avait besoin d’être rassurée.
Pourtant, une fois, rien ne réussit. Depuis déjà trois jours, je n’avais mis les pieds chez mes parents, et j’affirmai à Marthe mon intention de passer encore une nuit avec elle. Elle essaya tout pour me détourner de cette décision : caresses, menaces. Elle sut même feindre à son tour. Elle finit par déclarer que, si je ne rentrais pas chez mes parents, elle coucherait chez les siens.
Je répondis que mon père ne lui tiendrait aucun compte de ce beau geste. — Eh bien ! elle n’irait pas chez sa mère. Elle irait au bord de la Marne. Elle prendrait froid, puis mourrait ; elle serait enfin délivrée de moi : « Aie au moins pitié de notre enfant, disait Marthe. Ne compromets pas son existence à plaisir. » Elle m’accusait de m’amuser de son amour, d’en vouloir connaître les limites. En face d’une telle insistance, je lui répétais les propos de mon père : elle me trompait avec n’importe qui ; je ne serais pas dupe. « Une seule raison, lui disje, t’empêche de céder. Tu reçois ce soir un de tes amants. » Que répondre à d’aussi folles injustices ? Elle se détourna. Je lui reprochai de ne point bondir sous l’outrage. Enfin, je travaillais si bien qu’elle consentit à passer la nuit avec moi. À condition que ce ne fût pas chez elle, Elle ne voulait pour rien au monde que ses propriétaires pussent dire le lendemain au messager de mes parents qu’elle était là.

