Malgré mon indignation, je m’en voulais de ne point paraître assez convaincu du contraire. Mais Marthe ne demandait qu’à l’être, et mes plus mauvaises raisons lui semblaient bonnes. Elle répondait : « Oui, je n’ai pas pensé à cela. Je sens bien que tu ne mens pas. » Moi, devant les craintes de Marthe, je sentais ma confiance moins solide. Alors mes consolations étaient molles. J’avais l’air de ne la détromper que par politesse. Je lui disais : « Mais non, mais non, tu es folle. » Hélas ! j’étais trop sensible à la jeunesse pour ne pas envisager que je me détacherais de Marthe, le jour où sa jeunesse se fanerait, et que s’épanouirait la mienne.
Bien que mon amour me parût avoir atteint sa forme définitive, il était à l’état d’ébauche. Il faiblissait au moindre obstacle.
Donc, les folies que cette nuit-là firent nos âmes, nous fatiguèrent davantage que celles de notre chair. Les unes semblaient nous reposer des autres ; en réalité, elles nous achevaient. Les coqs, plus nombreux, chantaient. Ils avaient chanté toute la nuit. Je m’aperçus de ce mensonge poétique : les coqs chantent au lever du soleil. Ce n’était pas extraordinaire. Mon âge ignorait l’insomnie. Mais Marthe le remarqua aussi, avec tant de surprise, que ce ne pouvait être que la première fois. Elle ne put comprendre la force avec laquelle je la serrai contre moi, car sa surprise me donnait la preuve qu’elle n’avait pas encore passé une nuit blanche avec Jacques.
Mes transes me faisaient prendre notre amour pour un amour exceptionnel. Nous croyons être les premiers à ressentir certains troubles, ne sachant pas que l’amour est comme la poésie, et que tous les amants, même les plus médiocres, s’imaginent qu’ils innovent. Disais-je à Marthe (sans y croire d’ailleurs), mais pour lui faire penser que je partageais ses inquiétudes : « Tu me délaisseras, d’autres hommes te plairont », elle m’affirmait être sûre d’elle. Moi, de mon côté, je me persuadais peu à peu que je lui resterais, même quand elle serait moins jeune, ma paresse finissant par faire dépendre notre éternel bonheur de son énergie.
Le sommeil nous avait surpris dans notre nudité. À mon réveil, la voyant découverte, je craignis qu’elle n’eût froid. Je tâtai son corps. Il était brûlant. La voir dormir me procurait une volupté sans égale. Au bout de dix minutes, cette volupté me parut insupportable. J’embrassai Marthe sur l’épaules Elle ne s’éveilla pas. Un second baiser, moins chaste, agit avec la violence d’un réveille-matin. Elle sursauta, et, se frottant les yeux, me couvrit de baisers, comme quelqu’un qu’on aime et qu’on retrouve dans son lit après avoir rêvé qu’il est mort. Elle, au contraire, avait cru rêver ce qui était vrai, et me retrouvait au réveil.
Il était déjà onze heures. Nous buvions notre chocolat, quand nous entendîmes la sonnette. Je pensai à Jacques : « Pourvu qu’il ait une arme. » Moi qui avais si peur de la mort, je ne tremblais pas. Au contraire, j’aurais accepté que ce fût Jacques, à condition qu’il nous tuât. Toute autre solution me semblait ridicule.
Envisager la mort avec calme ne compte que si nous l’envisageons seul. La mort à deux n’est plus la mort, même pour les incrédules. Ce qui chagrine, ce n’est pas de quitter la vie, mais de quitter ce qui lui donne un sens. Lorsqu’un amour est notre vie, quelle différence y a-t-il entre vivre ensemble ou mourir ensemble ?
Je n’eus pas le temps de me croire un héros, car, pensant que peut-être Jacques ne tuerait que Marthe, ou moi, je mesurai mon égoïsme. Savais-je même, de ces deux drames, lequel était le pire ?
Comme Marthe ne bougeait pas, je crus m’être trompé, et qu’on avait sonné chez les propriétaires. Mais la sonnette retentit de nouveau.
— Tais-toi, ne bouge pas ! murmura-t-elle, ce doit être ma mère. J’avais complètement oublié qu’elle passerait après la messe.
J’étais heureux d’être témoin d’un de ses sacrifices. Dès qu’une maîtresse, un ami, sont en retard de quelques minutes à un rendez-vous, je les vois morts. Attribuant cette forme d’angoisse à sa mère, je savourais sa crainte, et que ce fût par ma faute qu’elle l’éprouvât.
Nous entendîmes la grille du jardin se refermer, après un conciliabule (évidemment, Mme Grangier demandait au rez-dechaussée si on avait vu ce matin sa fille). Marthe regarda derrière les volets et me dit : « C’était bien elle. » Je ne pus résister au plaisir de voir, moi aussi, Mme Grangier repartant, son livre de messe à la main, inquiète de l’absence incompréhensible de sa fille. Elle se retourna encore vers les volets clos.
*****
Maintenant qu’il ne me restait plus rien à désirer, je me sentais devenir injuste. Je m’affectais de ce que Marthe pût mentir sans scrupules à sa mère, et ma mauvaise foi lui reprochait de pouvoir mentir. Pourtant l’amour, qui est l’égoïsme à deux, sacrifie tout à soi, et vit de mensonges. Poussé par le même démon, je lui fis encore le reproche de m’avoir caché l’arrivée de son mari. Jusqu’alors, j’avais maté mon despotisme, ne me sentant pas le droit de régner sur Marthe. Ma dureté avait des accalmies. Je gémissais : « Bientôt tu me prendras en horreur. Je suis comme ton mari, aussi brutal. — Il n’est pas brutal », disait-elle. Je reprenais de plus belle : « Alors, tu nous trompes tous les deux, dis-moi que tu l’aimes, sois contente : dans huit jours tu pourras me tromper avec lui. »
Elle se mordait les lèvres, pleurait : « Qu’ai-je donc fait qui te rende aussi méchant ? Je t’en supplie, n’abîme pas notre premier jour de bonheur.
— Il faut que tu m’aimes bien peu pour qu’aujourd’hui soit ton premier jour de bonheur. »
Ces sortes de coups blessent celui qui les porte. Je ne pensais rien de ce que je disais, et pourtant j’éprouvais le besoin de le dire. Il m’était impossible d’expliquer à Marthe que mon amour grandissait. Sans doute atteignait-il l’âge ingrat, et cette taquinerie féroce, c’était la mue de l’amour devenant passion. Je souffrais. Je suppliai Marthe d’oublier mes attaques.
*****
La bonne des propriétaires glissa des lettres sous la porte. Marthe les prit. Il y en avait deux de Jacques. Comme réponse à mes doutes : « Fais-en, dit-elle, ce que bon te semble. » J’eus honte. Je lui demandai de les lire, mais de les garder pour elle. Marthe, par un de ces réflexes qui nous poussent aux pires bravades, déchira une des enveloppes. Difficile à déchirer, la lettre devait être longue. Son geste devint une nouvelle occasion de reproches. Je détestais cette bravade, le remords qu’elle ne manquerait pas d’en ressentir. Je fis, malgré tout, un effort et, voulant qu’elle ne déchirât point la seconde lettre, je gardai pour moi que d’après cette scène il était impossible que Marthe ne fût pas méchante. Sur ma demande, elle la lut. Un réflexe pouvait lui faire déchirer la première lettre, mais non lui faire dire, après avoir parcouru la seconde : « Le ciel nous récompense de n’avoir pas déchiré la lettre. Jacques m’y annonce que les permissions viennent d’être suspendues dans son secteur, il ne viendra pas avant un mois. »
L’amour seul excuse de telles fautes de goût.
Ce mari commençait à me gêner, plus que s’il avait été là et que s’il avait fallu prendre garde. Une lettre de lui prenait soudain l’importance d’un spectre. Nous déjeunâmes tard. Vers cinq heures, nous allâmes nous promener au bord de l’eau. Marthe resta stupéfaite lorsque d’une touffe d’herbes je sortis un panier, sous l’oeil de la sentinelle. L’histoire du panier l’amusa bien. Je n’en craignais plus le grotesque. Nous marchions, sans nous rendre compte de l’indécence de notre tenue, nos corps collés l’un contre l’autre. Nos doigts s’enlaçaient. Ce premier dimanche de soleil avait fait pousser les promeneurs à chapeau de paille, comme la pluie les champignons. Les gens qui connaissaient Marthe n’osaient pas lui dire bonjour ; mais elle, ne se rendant compte de rien, leur disait bonjour sans malice. Ils durent y voir une fanfaronnade. Elle m’interrogeait pour savoir comment je m’étais enfui de la maison. Elle riait, puis sa figure s’assombrissait ; alors elle me remerciait, en me serrant les doigts de toutes ses forces, d’avoir couru tant de risques. Nous repassâmes chez elle pour y déposer le panier. À vrai dire, j’entrevis pour ce panier, sous forme d’envoi aux armées, une fin digne de ces aventures. Mais cette fin était si choquante que je la gardai pour moi.
Marthe voulait suivre la Marne jusqu’à La Varenne. Nous dînerions en face de l’île d’Amour. Je lui promis de lui montrer le musée de l’Écu de France, le premier musée que j’avais vu, tout enfant, et qui m’avait ébloui. J’en parlais à Marthe comme d’une chose très intéressante. Mais quand nous constatâmes que ce musée était une farce, je ne voulus pas admettre que je m’étais trompé à ce point. Les ciseaux de Fulbert ! tout ! j’avais tout cru. Je prétendis avoir fait à Marthe une plaisanterie innocente. Elle ne comprenait pas, car il était peu dans mes habitudes de plaisanter. À vrai dire, cette déconvenue me rendait mélancolique. Je me disais : Peut-être moi qui, aujourd’hui, crois tellement à l’amour de Marthe, y verrai-je un attrape-nigaud, comme le musée de l’Écu de France !
Car je doutais souvent de son amour. Quelquefois, je me demandais si je n’étais pas pour elle un passe temps, un caprice dont elle pourrait se détacher du jour au lendemain, la paix la rappelant à ses devoirs. Pourtant, me disais-je, il y a des moments où une bouche, des yeux, ne peuvent mentir. Certes. Mais une fois ivres, les hommes les moins généreux se fâchent si l’on n’accepte pas leur montre, leur portefeuille. Dans cette veine, ils sont aussi sincères que s’ils se trouvent en état normal. Les moments où on ne peut pas mentir sont précisément ceux où l’on ment le plus, et surtout à soi-même. Croire une femme « au moment où elle ne peut mentir », c’est croire à la fausse générosité d’un avare.
Ma clairvoyance n’était qu’une forme plus dangereuse de ma naïveté. Je me jugeais moins naïf, je l’étais sous une autre forme, puisque aucun âge n’échappe à la naïveté. Celle de la vieillesse n’est pas la moindre. Cette prétendue clairvoyance m’assombrissait tout, me faisait douter de Marthe. Plutôt, je doutais de moi-même, ne me trouvant pas digne d’elle. Auraisje eu mille fois plus de preuves de son amour, je n’aurais pas été moins malheureux.

