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Le paradis sur le Dniester

Léopold Sacher-Masoch – Le legs de Caïn (nouvelles)

Le mandataire, d’abord effrayé par cette apparition inattendue, reprit vite sa présence d’esprit ; il cria aux assaillants :

  • Arrière, rebelles, ou je fais tirer sur vous !

Zénon, sans lui répondre, enleva les barres des portes, et la masse des paysans se précipita dans le château.

  • Tirez ! commanda le mandataire, s’adressant aux heiduques, et, comme ceux-ci ne bougeaient pas, il braqua lui-même son fusil sur Zénon.

En ce moment survint un fait incroyable. Mordicaï, qui s’était tenu caché jusque-là derrière un pilier, s’élança en avant avec un cri perçant et couvrit le fils des Mirolawski de son corps. Le mandataire n’osa tirer ; en même temps, le comte survenait, accompagné de sa fille.

  • Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il d’un air profondément ennuyé.
  • Nous avons ici une révolution, répondit le mandataire.
  • Monsieur le comte, interrompit Zénon, permettez-moi de vous expliquer le tort qu’on a fait à vos paysans…
  • Je ne veux rien entendre…
  • Vous écouterez pourtant, dit Zénon avec une énergie qui lui imposa.

Il eût bien voulu s’échapper néanmoins, mais déjà Marie-Casimire était intervenue :

  • Laissez-moi recevoir leurs plaintes, mon père, et vous les communiquer ensuite.
  • Non, dit le comte avec un geste léger de la main, comme pour écarter tout ce qui l’importunait. Non, puisqu’il te plaît de t’en mêler, règle cela sans moi, selon ta fantaisie. Je ne veux rien qui m’agite.

Et il s’en alla précipitamment, en passant les doigts dans son toupet pour le refriser.

Zénon présenta les plaintes des paysans à la jeune maîtresse et proposa des conventions avantageuses pour les deux partis, qu’elle accepta sans discuter. Les paysans burent à la santé de leur seigneur et à celle de la comtesse Marie ; après quoi, ils se retirèrent en chantant la vieille chanson du carnage de la noblesse.

Zénon fut porté en triomphe jusqu’au village. Le soir, il dit à Mordicaï, en lui tendant la main :

  • Je te remercie, ami ; tu m’as sauvé la vie ; mais, dis-moi, où donc as-tu puisé tant de courage ?

Le vieux faktor se redressa, et son visage comique prit soudain une expression de gravité patriarcale :

  • Où j’ai puisé ce courage ?… C’est toute une histoire, répondit-il.
  • Tu vas encore me citer le Talmud ?
  • Il ne s’agit pas du Talmud. Reportez-vous à cinq cents ans d’ici. Nous sommes en 1845, nous étions alors en 1346. Dans ce temps-là, mon aïeul Samuel, marchand à Francfort, vivait riche, considéré, paisible. Un jour vint pourtant où la ville entière se souleva contre les juifs. On disait qu’ils avaient déchiré des hosties, et que ces hosties avaient saigné. Aujourd’hui, on refuserait de croire à de pareilles choses ; mais autrefois c’était le signal du pillage et de l’assassinat : les juifs furent poursuivis, persécutés ; un grand nombre périrent ; d’autres réussirent à s’échapper. Mon aïeul s’enfuit avec les siens par l’Allemagne, du côté de l’Orient, toujours traqué comme une bête fauve, abreuvé d’outrages et de mauvais traitements. Enfin, il se trouva dans un pays sauvage dont il ne comprenait pas la langue, et, tandis qu’il se demandait ce qu’il allait devenir, lui et ses enfants, passa un chevalier richement vêtu, avec une escorte nombreuse. Mon aïeul crut que l’ange de la mort le touchait déjà de son aile, mais le chevalier au contraire, s’arrêtant, lui parla avec bonté… Dans ce tempslà, songez donc, dans ce temps-là !… un gentilhomme chrétien parler à un juif ! Il lui dit : — Tu peux vivre ici tranquille ; personne ne te tourmentera, j’en réponds.

Et le digne homme nous reçut tous dans son château… Nous, je dis mes ancêtres. Et quand les fugitifs se furent bien reposés et fortifiés, il les conduisit lui-même, escortés de ses serviteurs pour les protéger contre toute offense, jusqu’à la ville voisine. — Ce n’étaient pourtant que de pauvres juifs et lui un grand seigneur dont le nom s’est transmis de génération en génération dans la longue lignée de ses obligés avec des bénédictions et des prières… Ce nom, que Dieu le récompense ! c’était celui de Pan Mirolawski de Kolomea, votre aïeul. Vous voyez bien que, si poltron que je sois, je dois mon sang aux Mirolawski, tant qu’il y en aura un au monde.

Zénon eût voulu répondre ; mais, devant cette sublime fidélité dans la reconnaissance, les larmes le suffoquèrent, et il ne put qu’embrasser son vieux Mordicaï, qui se mit à pleurer comme un enfant.

 

 

VI

 

Les récoltes étaient faites et rentrées, la bise soufflait désormais sur les chaumes. Un soir, Zénon s’approcha de la comtesse Marie, qui revenait du jardin :

  • J’ai achevé mon travail, lui dit-il ; le temps

est venu de m’en retourner ; mais d’abord, il faut que je vous dise adieu, mademoiselle. Pardonnezmoi, mon cœur m’entraîne à cette audace.

Marie-Casimire était debout sur les degrés du perron :

  • Tu veux partir ? demanda-t-elle avec un calme apparent. Si tu restais pourtant, le travail ne te manquerait pas ici.
  • Noble demoiselle, dit Zénon, il suffit d’un ordre de votre bouche pour que je reste.
  • Je n’ai rien à t’ordonner, répliqua-t-elle en souriant, je ne suis pas ta maîtresse, mais je désire que tu restes. Est-ce assez ?

Zénon, suffoqué par l’émotion, s’inclina pour baiser le pan de sa kazabaïka ; elle lui tendit vivement la main en s’écriant :

  • Non, pas ma robe, ma main !

Et les lèvres brûlantes de Zénon se posèrent sur cette main blanche, qui était tremblante et glacée ; puis Marie monta les degrés d’un bond, courut dans sa chambre et, les joues en feu, s’agenouilla sur son prie-Dieu. Elle savait maintenant qu’elle l’aimait, elle en était honteuse et fière à la fois. Tout en combattant faiblement contre elle-même, elle se répétait toujours :

  • Il n’est pas ce qu’il paraît ! — Eh bien ! reprit-elle soudain, quand il serait un paysan ? N’a-t-il pas le langage et l’âme d’un gentilhomme ? C’est le contraire de Joachim, qui est né gentilhomme et dont je ne voudrais pas pour valet.

Zénon, pendant ce temps, écrivait à son père. La tendresse filiale le pressant de tout dire, il avoua ingénument à Pan Mirolawski qu’il aimait la plus parfaite créature qui fût au monde et qu’il était résolu à ne retourner qu’avec elle dans la maison paternelle.

Le silence que son père, ordinairement si prompt à partager toutes ses impressions, opposa à cette lettre, ne laissa pas que de l’inquiéter.

  • Peut-être est-il malade ? dit-il à Mordicaï. Va vite me chercher des nouvelles.

Zénon s’occupait alors à battre le blé en grange ou à scier du bois dans la cour du château, et la comtesse Marie, qui jusque-là ne visitait guère les communs, avait pris depuis peu l’habitude de venir souvent prêter l’oreille au chant populaire qui accompagne si gaiement la cadence des fléaux. La première neige étant tombée, elle restait debout, des heures entières, à souffler sur les vitres ternies par les frimas, pour entrevoir Zénon, dont la fière tournure se dessinait sur le sol blanc, brisant à grands coups de cognée des billes de bois énormes.

Puis, le soir, quand Zénon, assis dans le fournil au milieu des serviteurs rassemblés, charmait ces derniers par de curieux récits, on voyait Marie-Casimire entrer sous quelque prétexte et s’asseoir sur un banc près du poêle. L’esprit naturel et la sagesse acquise du prétendu Paschal l’étonnaient de plus en plus. Un soir, Zénon parlait de Pawluk, hetman des Cosaques, lequel fut fait prisonnier par les Turcs et vendu au sérail, d’où il s’échappa en compagnie d’une jeune sultane, qui suivit l’esclave jusque dans son pays sauvage, par-delà les flots bleus de la mer. Comme Marie-Casimire riait dans son coin :

  • Cette histoire vous paraît absurde ? lui dit tristement Zénon.

Elle ne répondit pas ; mais, un peu plus tard, elle lui commanda d’une voix brève de prendre la lanterne pour l’éclairer jusqu’au perron du château. Tandis qu’ils traversaient la cour :

  • Veux-tu savoir pourquoi j’ai ri ? demanda la jeune comtesse en s’arrêtant tout à coup. Je me disais que c’était grand dommage que je ne fusse pas sultane. Voudrais-tu être mon esclave ?

Zénon se mit à genoux.

  • Je le suis dès à présent, dit-il, et je t’implore avec les paroles du poète : « Ne lâche jamais la chaîne qui me retient captif, – ce serait, hélas ! le pire des châtiments, – car pour moi tu es dieu, et l’univers, et la liberté. – Mets plutôt ton pied sur le cou de ton esclave… » Ma maîtresse ! ma chère maîtresse ! ajouta Zénon en courbant la tête jusqu’à terre.
  • Mais la sultane n’avait pas comme moi de grosses bottes, dit Marie en riant et rougissant à la fois.

Cependant elle posa le bout de son petit pied sur la nuque du jeune homme en disant :

  • Es-tu satisfait ?
  • Je suis heureux, répondit Zénon.
  • Eh bien ! il est doux d’entendre cela de la bouche d’un vaillant de ta sorte ; reste à genoux pour que je te dise…
  • Quoi donc, ma maîtresse adorée ?

Cette fois, elle passa ses deux bras autour de son cou et reprit gravement :

  • Mon cœur est ouvert devant toi comme devant Dieu. Tu peux y lire que je t’aime.

Leurs lèvres se touchèrent rapidement, et elle s’enfuit.

La nuit même, Zénon fut réveillé en sursaut par Mordicaï, qui lui annonça que son père venait d’arriver et qu’il l’attendait dehors.

Après les premières effusions de joie :

  • Où est celle que tu as choisie ? demanda Pan Mirolawski. Mordicaï prétend tout ignorer. Tu veux me donner pour bru une paysanne, sans doute ? Eh bien ! mon fils, pourvu qu’elle t’aime seulement et qu’elle ait de l’honneur…
  • Elle a de l’honneur autant que femme au monde, interrompit Zénon, quoique ce soit une grande dame, la fille du riche comte Dolkonski, et elle m’aime, quoiqu’elle me prenne pour un paysan.
  • Noble créature ! s’écria Pan Mirolawski avec une de ces explosions d’enthousiasme juvénile qui étaient le charme de son caractère faible et léger. Demain, je veux la demander en ton nom…
  • Gardez-vous-en bien ! répliqua Zénon. J’ai un autre projet, un projet que vous m’aiderez à réaliser. Tout ce qu’il faut pour le moment, c’est que vous pénétriez dans le château et que vous fassiez parvenir en secret à Marie-Casimire une lettre de moi. Dans cette lettre, je lui demanderai de fuir avec Paschal le paysan. Et ainsi je serai sûr qu’elle m’aime de l’amour absolument désintéressé que j’ai besoin de rencontrer chez ma femme, chez la compagne de ma destinée, entendez-vous ?

Le projet parut charmant à Pan Mirolawski, toujours prêt aux aventures.

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