La nuit même, le baron Orlowski, maître de Dobrowlani, fut éveillé par une voix formidable qui criait à ses oreilles :
- Lève-toi, tyran ! l’heure du jugement est venue pour toi !
Et il aperçut Zénon au pied de son lit, une faux à la main. Les rouges lueurs de la lampe de nuit vacillaient, semblables à des taches de sang, sur le fer aiguisé. À peine sorti de son sommeil, il crut voir le grand faucheur qui fauche les rois comme de simples épis.
- Les morts sont-ils ressuscités ? s’écria-t-il, plein d’épouvante.
- Non, répondit Zénon ; mais les vivants réclament leurs droits.
Mordicaï, debout derrière son jeune maître, claquait des dents, à demi fou de peur, car le baron avait saisi les pistolets accrochés à son chevet.
- Pas de bruit, fit Zénon ; si tu bouges, tu es mort.
- Que voulez-vous de moi ? Ai-je affaire à des haydamaks ? Est-ce ma bourse que vous demandez ?
Zénon secoua la tête.
- Où est Olexa ?
D’un geste un peu tremblant, le baron indiqua une porte, et aussitôt Zénon fit signe au juif, qui sortit en toute hâte.
- Maintenant, dit-il à Orlowski, lève-toi.
Orlowski s’habilla docilement, car Zénon avait mis la main sur ses pistolets ; après quoi il embrassa la chambre d’un regard rapide. Aucune autre arme n’y était suspendue. Mordicaï revint avec Olexa, qui avait jeté en toute hâte sur sa robe de nuit une kazabaïka de soie bleue garnie d’hermine. Sous ce vêtement de princesse, la paysanne aux bras blancs, aux tempes délicates finement veinées, au cou arrondi que marquait si joliment un petit signe noir, aux beaux yeux vert de mer comme ceux d’une nymphe des eaux, la petite paysanne, disons-nous, était charmante. Mais, en ce moment, elle ne se souciait pas de charmer ; la confusion l’accablait ; elle pâlit, rougit, puis, sans savoir ce qu’elle faisait, se réfugia dans un coin, où elle rejeta machinalement ses cheveux blonds sur une de ses épaules pour se mettre ensuite à les tresser.
- Olexa, dit Zénon avec une gravité douce, comment es-tu venue ici ?
La pauvrette n’osait répondre ; elle regardait le baron, qui regardait le plancher, une main posée à plat sur son crâne chauve :
- Dis la vérité ; tu n’as rien à craindre. A-t-il usé de violence ?
Olexa fit un signe affirmatif et tourna son visage du côté du mur.
- Comment répondras-tu de cet acte devant Dieu ? demanda Zénon, s’adressant au ravisseur. Voici ce que je t’ordonne en son nom : Tu rendras sur-le-champ la liberté à cette fille, et tu lui donneras deux cents ducats, afin qu’elle puisse racheter son amant du service, entends-tu ? plus une dot…
Orlowski marcha droit à son secrétaire et jeta sur la table plusieurs rouleaux d’or, que Mordicaï compta très attentivement.
- Suis-nous, et n’essaie pas de crier pour réveiller tes gens, ajouta Zénon, en approchant un des pistolets de son oreille.
Ils descendirent tous les quatre dans le jardin, dont les allées bordées de buis n’étaient que faiblement éclairées par la lune.
- Y a-t-il ici des bêches ? demanda Zénon.
- Pour quoi faire ? murmura le baron, que paralysait derechef une vague terreur.
Olexa courut chercher deux bêches.
- Creusez une fosse, dit Zénon, une fosse assez profonde pour qu’un homme y tienne debout.
Olexa et le juif se mirent à l’œuvre, tandis qu’Orlowski, tenu au collet par Zénon, se laissait tomber sur un banc. Lorsque la fosse fut assez profonde, l’implacable vengeur commanda au baron d’y descendre.
- Encore une fois, que voulez-vous faire ?
bégayait le misérable, dont les jambes fléchirent.
- Faut-il t’attacher ?
- Non, non !…
Zénon le renversa et, le tenant sous lui, passa des cordes à Olexa pour lier les mains et les pieds d’Orlowski, que l’on jeta ensuite dans la fosse. Mordicaï et la jeune fille procédèrent sans retard à la remplir.
- Juste Dieu ! criait le baron, me voulez-vous enterrer vivant ?
- Jusqu’au cou seulement, repartit Zénon, et ensuite on te fauchera la tête. Commence donc ta prière, il est temps.
Orlowski invoquait bruyamment la sainte Vierge.
- Plus bas ! dit Zénon. Et maintenant, as-tu fini ?
Déjà les pelletées de terre lui volaient en plein visage.
- Un instant, de grâce ! J’ai tant de fautes sur la conscience, et il y a si longtemps que je n’ai prié !…
Zénon se mit à rire :
- Si tu implores Olexa, elle t’accordera peut-être la vie.
- Olexa, suppliait le baron, aie pitié de moi, montre-toi généreuse, tu me vois à tes pieds, repentant…
- J’aimerais mieux, dit la paysanne, voir à mes pieds ta tête toute seule. Cependant, ajouta-t-elle avec un soupir, la religion nous enseigne à pardonner…
- Elle te fait grâce, dit Zénon. Que l’angoisse que tu as éprouvée soit ta punition, et maintenant, écoute : si tu entreprends la moindre représaille contre elle, ou contre son amant, ou contre moimême…
- Ou contre Mordicaï Parchen, interrompit vivement le juif.
- Tu périras, je te le jure, acheva Zénon.
Avec une dernière menace de la main, il s’éloigna, suivi d’Olexa et du juif, tandis qu’Orlowski, après avoir gardé le silence quelques minutes encore, par crainte de le voir revenir, éclatait en clameurs désespérées qui finirent par attirer ses gens. On le délivra, on le porta dans son lit, tout grelottant de fièvre. Le docteur Lenôtre fut appelé. Cette fois, il joua le rôle d’un confesseur plutôt que d’un médecin.
- Une agitation étrange règne parmi les paysans, dit-il au baron avec son franc parler ordinaire. Nous sommes évidemment à la veille d’une grande crise sociale. Restez bien tranquille, je vous y engage. Vous puniriez peut-être sans trop de peine l’un ou l’autre de vos agresseurs, mais la vengeance ne se ferait pas attendre.
IV
La moisson venait de commencer quand Zénon, arrivant à Tchernovogrod, se joignit aux faucheurs du comte Dolkonski, propriétaire d’un vieux château magnifique et de quatorze villages sur les deux rives du Dniester.
Dans le champ qu’il fauchait passa bientôt une jeune fille élancée, vêtue de blanc, un chapeau de paille posé sur ses tresses châtain. À trois pas de lui, elle s’arrêta et regarda tomber les épis. Tout à coup, Zénon tourna la tête, et les yeux de la jeune fille rencontrèrent les siens. Un trouble singulier les saisit l’un et l’autre ; il oublia de saluer et elle de s’éloigner. Ces deux cœurs avaient tressailli en même temps. Le rouge de la pudeur aux joues, l’inconnue se baissa en feignant de cueillir des bleuets. Dans le lointain ensoleillé, on entendait chanter une caille ; une seconde caille répondit. L’apparition qui avait ébloui Zénon s’éloigna majestueuse et lente ; il vit longtemps flotter ses tresses brunes sur sa robe blanche.
- C’est notre jeune comtesse, dit un vieux paysan.
- Quoi ! la femme du comte ? demanda Zénon avec une vivacité, un sentiment de crainte dont il fut effrayé lui-même.
- Non, c’est sa fille.
Cette réponse fut douce à son oreille comme de la musique.
La promeneuse, de son côté, pensait à ce faucheur de haute taille, d’une physionomie à la fois intrépide et mélancolique ; rentrée au château, elle pensa encore à lui : elle le revoyait dans le livre qu’elle lisait, à travers les fleurs qu’elle brodait ; les hommages de son cousin Pan Joachim Bochenski lui devenaient insupportables.
- Que me rappelle donc cette figure ? se demandait-elle.
Une sorte de souvenir vague et persistant la tourmentait. Tout à coup, elle se rappela que, sous les mêmes traits, elle s’était dans ses prières représenté Jésus. La nuit, elle s’éveilla en pleurant. C’était peut-être à l’heure où Zénon, assis sur un banc dans le jardin, prêtait l’oreille au bruit des fontaines et au chant du rossignol, les yeux attachés sur la fenêtre de la comtesse Marie.
Le lendemain, elle retourna dans les blés. Cette fois, Zénon osa la saluer et même lui offrir un bouquet de fleurs des champs qu’elle entremêla aux tresses de sa chevelure.
- Quel est ton nom ? lui demanda-t-elle d’un air de dignité paisible.
- Et le vôtre, ma gracieuse demoiselle ?
Les grands yeux clairs de la jeune comtesse – ils étaient d’un gris indéfinissable et purs comme le cristal – s’arrêtèrent sur lui avec un certain étonnement :
- Marie-Casimire, répondit-elle.
- C’est le nom d’une reine de Pologne.
- Ah ! tu sais cela ? D’où es-tu donc ?
- D’Ostrowitz.
- Y a-t-il, à Ostrowitz, des gentilshommes parmi les paysans.
- Non, point que je sache.
- C’est qu’il y a des paysans nobles, fit-elle observer d’un ton décidé ; tu dois en être issu.
Le même jour, la comtesse Dolkonska, tout en jouant avec son petit chien, dit à Pan Joachim :
- Tu t’y prends mal, mon neveu, pour conquérir ta cousine. Fais-lui la cour.
Le jeune homme tordit ses favoris noirs.
- Ce n’est pas facile, chère tante. J’ai presque peur devant Marie-Casimire. Cette enfant de seize ans est une énigme : si froide et parlant si peu ! Comment entamer la conversation ? Hier, je lui fais compliment de sa toilette : elle me met dans la main un volume de Humboldt. Quand elle sera ma femme, elle m’imposera de lire toute la bibliothèque, je gage.
Il descendit dans la cour, siffla un homme qui se trouvait là, comme on siffle un chien, et prit avec cet homme le chemin de la cabane de Patrowna.
- Tu vas rendre visite à ton Azaria ? dit en riant le compagnon de Pan Joachim, un petit être chétif, à la mine cynique.
- Point de plaisanteries, Popiel ! répliqua Pan Joachim, redressant sa haute taille. — Il avait bien six pieds, ce qui, joint aux lignes régulières de son profil grec, lui donnait l’air imposant. — Réfléchis donc à ce que tu es pour oser ricaner ainsi ! Un plébéien d’abord, un étudiant qui jamais n’est arrivé à la fin de ses études, un vil paresseux que je suis seul à protéger !
- Mon Dieu, je pensais que…
- Tu n’as rien à penser sur mon compte. J’ai bien autre chose en tête, ma foi ! que cette drôlesse. Je prétends payer mes dettes.
Popiel, intrigué, le regarda entre ses paupières rouges et gonflées.
- Tu as peut-être entendu dire qu’un roi de Hongrie, poursuivi par l’ennemi, s’est un jour réfugié en Pologne et qu’il habitait ce château ? Dans le voisinage, il a dû enterrer ses trésors. La vieille Patrowna le sait, et je les découvrirai avec son aide.
- Des contes à dormir debout ! murmura Popiel en passant dans ses cheveux fades et clairsemés un peigne qui n’avait plus que deux dents.
- Tais-toi ; la sorcière a trouvé par là une agrafe antique qui est aujourd’hui aux mains des juifs, et, plus d’une fois, elle a vu luire le trésor dans les ténèbres.
Vers minuit, Pan Joachim et son familier Popiel, armés de bêches, se glissèrent de nouveau hors du château. Sur la route qui conduisait à la forêt les attendait Patrowna.
- Où est-ce ? demanda le gentilhomme.
- À cent pas d’ici, près du sureau.
Ils avancèrent silencieusement. Tout à coup, Pan Joachim s’arrêta court, avec un signe de croix.
- Vois-tu ? murmura-t-il.
En effet, sur la lisière de la forêt brillait une étrange clarté. Le vent roulait des nuages noirs, et le cri funèbre du hibou se faisait entendre.
- Voici l’endroit, murmura Patrowna en traçant un cercle magique à l’aide de son bâton.
- Allons, vieille, lui dit Pan Joachim, c’est le moment de nous recommander au diable : j’espère que tu es bien avec lui ?
Patrowna alluma au milieu du cercle un petit feu, y jeta, par trois fois, diverses herbes magiques, y versa, par trois fois encore, le liquide inconnu que renfermait une cruche de terre, puis prononça des invocations mystérieuses dans une langue que ne comprit aucun de ses compagnons. Enfin d’une voix qui semblait sortir des entrailles de la terre :
- Il est temps, dit-elle, de commencer à creuser.
Pan Joachim et Popiel défoncèrent à grandpeine la terre desséchée. Au bout d’un quart d’heure, la sueur ruisselait de leurs fronts. Popiel s’arrêta :
- Je n’en puis plus ; la force me manque.
Pour le réconforter, son patron lui allongea un coup de pied.
- Tais-toi, et travaille.
Ils continuèrent à creuser ; enfin Joachim luimême se fatigua.
- Le diable joue son jeu, grommela-t-il ; je me sens comme paralysé.
Dans le fourré se dressa soudain une haute figure éclairée par la lune.
- Qui est là ? demanda Popiel tout tremblant.
C’était Zénon, qui avait passé la nuit à rêver sous les grands chênes.
- Que faites-vous ? demanda-t-il à son tour sans répondre.
- Ne t’en informe pas, aide-nous plutôt, s’écria Pan Joachim.
- Si je puis vous rendre service, je le ferai avec plaisir, répondit Zénon.
- Aide-nous, mon Paschal, dit la vieille en le caressant, et tu auras ta part.
- Je n’ai pas besoin d’argent, répondit Zénon en prenant une des bêches.
Les mottes volaient autour de lui ; bientôt il fut dans le trou jusqu’aux épaules. Les deux autres l’aidaient alternativement ; l’orient se teignit enfin de rose, et les oiseaux commencèrent à gazouiller.
- Assez ! dit Pan Joachim. La vieille s’est moquée de nous.
Il voulut payer la peine de Zénon, mais celuici se mit à rire et s’en alla.
- Eh bien ! dit Popiel à son noble compagnon. Et tes dettes ?
Pour toute réponse, Pan Joachim lui donna un éloquent soufflet.

