Cependant le juif s’était relevé avec peine en se frottant les genoux. Il fit les excuses les plus plates et les plus ridicules, apporta la pelisse de Patrowna et aida même celle-ci à l’endosser.
Cet incident produisit une vraie révolution parmi les juifs de la contrée. Le bruit courut jusqu’en Pologne que le Messie était venu.
Au nord de Tcheremchow était située, de l’autre côté d’une forêt de sapins, certaine chapelle consacrée à une vierge noire, image miraculeuse qui attirait de nombreux pèlerins. Zénon, étant allé y entendre la messe, fut révolté de voir, après l’office, les paysans se presser autour de l’autel pour offrir, en même temps que des mains, des pieds, des maisons, des bestiaux, taillés en bois, en cire ou en mie de pain, beaucoup d’argent, de miel, de lait, d’œufs, de fruits, de volailles et autres denrées que les Pères, préposés au service de la chapelle, ne se faisaient aucun scrupule d’accepter au nom de leur patronne. Une sainte colère s’empara de Zénon à la vue de cette profanation d’un lieu de prière. S’élançant sur les marches de l’autel :
- Croyez-vous, dit-il aux paysans, croyez-vous, pauvres fous, pouvoir séduire le Ciel par des présents ? Et vous, imposteurs, ajouta-t-il en s’adressant aux moines, pensez-vous qu’il soit chrétien d’entretenir l’aveuglement de ce peuple stupide et d’en profiter ?…
- Que veut-il ? arrêtez le sacrilège, arrêtez le possédé ! criait-on de toutes parts.
- C’est vous, répondit Zénon, c’est vous seuls qui êtes possédés du diable. Dieu me permettra de purifier son temple.
Renversant les présents, il les foula aux pieds, pêle-mêle, puis il détacha sa ceinture de cuir et, servi par son agilité, par sa force herculéenne, par le zèle qui le transportait, il eut vite dispersé la foule à grands coups de cette lanière vengeresse.
Le soir même, Zénon écrivit à son père une première lettre. La lettre était rédigée en français sur un chiffon de papier que lui procura l’obligeante Azaria ; elle fut remise à un boucher juif, qui se rendait à Ostrowitz. La menace d’une volée de coups de bâton en cas d’inexactitude fit au juif le même effet que la promesse d’un pourboire, et la missive de Zénon arriva heureusement à Pan Mirolawski. Elle était ainsi conçue :
« Père chéri, je me trouve bien où je suis, car je travaille comme un paysan, et j’ai déjà eu l’occasion de rosser un juif, un valet et nombre de faux dévots. Je gagne de bonnes journées ; le pain bis me paraît plus savoureux que vos pâtés de Strasbourg. Que Dieu vous protège ! Je vous baise les mains.
» Votre fils respectueux et affectionné,
» Zénon. »
Pan Mirolawski répondit par le même boucher, qui fut exact encore, bien que cette fois il eût reçu un large pourboire :
« Mon unique Zénon, un mot seulement, tant j’ai peur que ta mère ne me surprenne en train de t’écrire. Tu es bien portant, Dieu soit loué ! Continue de vivre à ta guise en faisant le bien, en redressant les torts. Ne nous ménage pas, nous autres seigneurs. Si un danger te menace, dépêche-moi vite un messager à cheval. Je t’embrasse mille fois.
» Ton père, qui se passe si difficilement de ta chère présence. »
Il ne s’écoulait pas une seule journée sans que Zénon s’écartât du village pour aller dans la forêt prochaine se livrer à ses méditations, qui étaient d’un ordre assez étrange. Tout un monde, riche en merveilles, était en train d’éclore dans son âme. Il lui manquait encore la lumière ; mais il sentait sa force et comptait bien pénétrer tôt ou tard les brouillards qui lui cachaient le soleil éternel. Un jour qu’il rêvait, étendu sur la mousse, dans sa retraite silencieuse, il découvrit une fourmilière énorme, dont il se mit à contempler les mœurs. D’abord il n’avait vu qu’un tas d’aiguilles de sapin, de feuilles mortes, de brins de bois et de menus cailloux, qui s’élevait à trois pieds environ au-dessus du sol et où couraient diligentes, de çà de là, des bestioles innombrables ; mais il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour découvrir dans cette construction baroque un arrangement fort sage, dans ce tourbillon confus un projet réfléchi. Il vit une petite ville, une république parfaitement organisée. Le gîte, extérieurement si simple, était à l’intérieur divisé selon les besoins des habitants, qui eux-mêmes formaient des classes diverses où l’égalité semblait régner sous le rapport du logement et de la nourriture, mais où chacun avait ses devoirs, ses travaux particuliers. Cette petite merveille l’attirant de plus en plus, il remarqua que certaines fourmis s’occupaient exclusivement de la garde des plus jeunes membres de leur société, les poussant au soleil, les ramenant bien vite dans les profondeurs abritées quand la pluie commençait à tomber. Il constata que d’autres fourmis veillaient aux portes de la ville et que, la nuit venue, elles fermaient ces portes avec soin ; il suivit les ouvriers dans leurs travaux : des milliers de petits personnages aventureux s’en allaient chasser et rapportaient, en unissant leurs efforts, des victimes d’une taille bien supérieure à la leur. Quel habile aménagement de garde-manger ! Avec quel soin étaient rangés les vivres et choisis les matériaux de construction ! Il lui arriva de surprendre une fourmi de la classe des ouvrières en présence d’un petit brin de bois qui devait représenter pour elle une poutre : elle l’examinait minutieusement de tous côtés ; désespérant de réussir seule à l’ébranler, elle s’éloigna en toute hâte. Chemin faisant, elle rencontra deux autres fourmis, et immédiatement les fines créatures se livrèrent à un entretien très vif, en s’aidant pour cela de leurs longues antennes. Toutes trois de courir en différentes directions ; il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour rassembler une vingtaine de leurs pareilles autour de la poutre. Zénon admira la constance avec laquelle la bande active et résolue cherchait à transporter sa conquête, en s’y prenant chaque fois d’une façon nouvelle. Enfin les messagers ayant fait leur devoir, une colonne de cent individus environ accomplit l’œuvre difficile avec une célérité surprenante. Cependant deux autres fourmis, se rencontrant, s’arrêtaient et se livraient à un dialogue évidemment oiseux, car il ne produisait rien.
Zénon éclata de rire.
- Si ce ne sont pas deux diplomates, se dit-il, ce sont assurément deux commères.
Et, en effet, la masse des fourmis sensées eut bien vite séparé les deux babillardes, emmenant chacune d’elles au plus vite pour lui assigner une besogne.
Zénon revint souvent à ses fourmis. Un jour, il trouva la république dans un état d’excitation fiévreuse et vit s’engager des batailles, à la suite desquelles le parti vaincu s’en alla chercher des contrées plus paisibles et y fonder une nouvelle république. Zénon, fouillant avec de grandes précautions la ville abandonnée, constata, non sans ravissement, la structure compliquée de ce labyrinthe souterrain, dont les nombreux étages conduisaient à des couloirs, à des chambres, à des magasins de toute sorte.
Une apparition imprévue le surprit au milieu de son extase. Le vieux faktor envoyé par madame Mirolawska, Mordicaï Parchen, était devant lui :
- Bon Dieu ! que faites-vous là, mon jeune maître ? s’écria ce bonhomme, abasourdi.
Zénon leva la tête, et un sourire passa sur sa belle figure.
Mordicaï, bien qu’il fût vieux, n’avait pas précisément une mine respectable. Petit et rond comme une boule de graisse, il avait l’air d’un vilain petit garçon travesti en aïeul : son long cafetan noir et son grand bonnet de zibeline ne réussissaient pas à lui prêter de la dignité ; il n’en était que plus comique.
- Je m’instruis chez les fourmis, répliqua Zénon.
- Et qu’apprenez-vous en leur compagnie ?
- Le travail, l’application, la concorde, l’égalité.
- Pour quoi faire ? À quoi vous serviront de pareilles choses ? Un homme de votre rang…
- Je ne serai rien, tant que je n’aurai pas trouvé la vérité pour moi et pour mes frères…
- Quel cœur ! quelle sagesse ! soupira le vieux juif ; un vrai Mirolawski ! Notre Talmud dit bien aussi :
« Qui donc est sage ?
» Celui qui, ayant vaincu l’orgueil de son âme, apprend volontiers auprès de chacun.
» Qui donc est fort ?
» Non pas celui qui a conquis des terres et des villes, mais celui qui s’est dompté lui-même.
» Qui donc est riche ?
» Celui qui se contente de peu. »
Voilà ce que dit notre Talmud. Aussi je vois bien que Dieu a la main sur vous, maître. Permettez-moi de vous suivre.
- Ami, répliqua Zénon en se levant d’un bond, j’ai achevé mon œuvre ici, nous pouvons partir à l’instant.
Mais ils n’avaient pas fait trois pas, que Mordicaï, s’asseyant, se mit à gémir et à s’arracher les cheveux.
- Hélas ! où ai-je eu la tête ? Moi qui avais promis à madame de vous ramener. Malheureux que je suis !
Zénon éclata de rire :
- Calme ta conscience. Je te promets que tu me ramèneras, mais à la condition de voyager d’abord avec moi.
- Que dois-je faire ?…
- Si tu réfléchis trop longtemps, je partirai seul. Et Zénon continua de marcher à grands pas, Mordicaï se traînant derrière lui avec de gros soupirs.
La nuit approchait lorsque Zénon et Mordicaï passèrent devant la petite chapelle qui était un but de pèlerinage. Tous les objets, après avoir projeté des ombres démesurées, s’effacèrent peu à peu, et lorsqu’ils atteignirent le point où les chemins, se divisant, conduisent à gauche vers Saroki, à droite vers Dobrowlani, le vieux juif balbutia soudain en se cachant derrière Zénon :
- Ne voyez-vous rien ? Moi, je vois un géant qui nous menace du bras.
- Bah ! fit le jeune homme, je n’ai pas peur de lui.
- Mais moi, j’ai peur.
Zénon marcha droit au géant et dit en riant :
- C’est un poteau, Mordicaï.
- Si c’est un poteau, tant mieux ; mais cela pouvait être aussi bien un brigand.
À cent pas de là, une souris ayant traversé le chemin, Mordicaï s’enfuit dans un champ de blé avec des cris perçants.
- Pour une souris ?… s’écria Zénon.
- Il n’y a pas de honte à fuir devant une souris, répondit le juif tout tremblant, quand elle est grande comme un loup.
Malgré toutes ces fâcheuses rencontres, ils gagnèrent sans accident un petit bois de bouleaux qui formait la limite de la seigneurie de Saroki.
- Que nous veulent ces femmes en linceuls blancs ? demanda Mordicaï très haut pour paraître intrépide.
- Tu prends des bouleaux pour des femmes à présent ?
- Des bouleaux ! s’écria le faktor avec emportement ; est-ce que des bouleaux peuvent rire ? N’entendez-vous pas rire ces fantômes diaboliques ? Non, non, je n’avance plus d’un pas.
Il s’assit sur une pierre et ferma les yeux. Quand il se décida enfin à les rouvrir, il vit à la joyeuse clarté du soleil que c’étaient bien des bouleaux, pourtant. Il vit aussi qu’il avait dormi dans un champ de blé et que Zénon avait disparu.

