De grand matin, Zénon atteignit Saroki. Il laissa sur la prairie, en la traversant, les traces argentées de ses pas. À l’horizon brillait un brouillard d’or. Sur toutes les haies gazouillaient les oiseaux, qui venaient de s’éveiller. Tous les rideaux de la seigneurie étaient encore baissés. Le cocher, plus matinal que les autres domestiques, faisait ses ablutions à la fontaine.
Zénon survenait cependant à propos pour empêcher une grave injustice. C’était un vendredi, jour auquel les mendiants avaient coutume d’assiéger la porte de la maîtresse du lieu, une jeune veuve, Pani Witolowska.
Un vieillard à longue barbe, sa besace sur le dos, un bâton à la main, était arrivé dès l’aube. Le chien, ayant aboyé à sa vue, réveilla la dame, qui sortit, de fort mauvaise humeur, d’un lit somptueux, digne de servir à une sultane. En prenant son café, elle s’aperçut que le pot au lait d’argent manquait au plateau et fit chercher partout inutilement cette pièce précieuse. Le domestique qui la servait signala en même temps la disparition de plusieurs couverts, en ajoutant que seul un vieux mendiant, qui rôdait autour de la maison depuis le lever du soleil, pouvait avoir commis le vol. Aussitôt, la dame, qui était prompte justicière, fit arrêter le vieillard. On ne trouva rien dans sa besace, mais il fut décidé qu’il avait eu le temps d’enterrer l’argenterie. Pani Witolowska, sans autre forme de procès, le fit conduire dans la salle du jugement, où elle l’interrogea elle-même, et, comme il persistait à ne pas avouer, elle ordonna d’appliquer la torture. Le mendiant souffrit tranquillement son martyre en invoquant tous les saints. Pani Witolowska, enrouée de vociférations et de rage, criait aux bourreaux : — Rossez cet entêté jusqu’à ce qu’il ait parlé ou rendu l’âme ! — lorsque Zénon entra.
- Vous devez lâcher cet homme, dit-il d’un ton calme, en interpellant les serviteurs qui déjà levaient leurs bâtons. Honorez ses cheveux blancs.
Les heiduques s’arrêtèrent surpris et regardèrent leur maîtresse, dont le visage, déjà blême, devint absolument jaune, tandis que ses lèvres, sèches et tremblantes, découvraient de petites dents féroces.
- J’ai dit, obéissez, prononça-t-elle.
- Il faut juger avant de punir, fit Zénon. Je ne laisserai pas maltraiter ce vieillard.
La petite Polonaise maigrelette se dressa comme un diable qui sort d’une boîte à surprise ; ses yeux bleus lancèrent des flammes.
- Qu’oses-tu dire, manant ? Peut-être sais-tu à quoi t’en tenir en effet ? Es-tu donc toi-même le voleur ?
- On ne touchera pas un poil de cette barbe grise, répliqua Zénon en retroussant ses manches.
- Arrêtez-le, cria la jeune femme, et frappez ferme !
Déjà les gens se jetaient sur Zénon, mais au moment même Mordicaï Parchen surgit comme un ange du ciel entre eux et son jeune maître. Un coup de pied l’envoya rouler sous un des bancs, où il continua de crier :
- Ne le battez pas ! Vous ne savez qui est cet homme, c’est…
- Te tairas-tu ! fit Zénon de sa voix de stentor.
- Est-ce un prince, par hasard ? demanda la Polonaise railleuse. En ce cas, assommez le prince !
- Je ne suis pas un prince, s’écria Zénon en secouant, d’un seul mouvement de ses larges épaules, ceux qui le tenaient. Je suis le défenseur des opprimés.
Il saisit l’un des bancs comme il eût fait d’une trique et se mit en devoir de repousser ses agresseurs, qui bientôt roulèrent à ses pieds, celui-ci la tête ensanglantée, celui-là un bras cassé. Il chassa les autres, et aucun ne s’enfuit sans quelque horion.
Pani Witolowska, tremblante dans un coin, se vit au pouvoir de ce forcené. Zénon tira un couteau de sa poche.
- Veux-tu m’assassiner ? s’écria-t-elle.
- Moi ? Je ne tuerais pas une poule.
Il coupa les liens qui retenaient le vieillard et le remit sur pieds.
- Dieu te récompensera ! dit ce malheureux.
- Chut ! interrompit Zénon ; je ne veux pas de remerciements… Et maintenant, ajouta-t-il, approchez, petite femme ; à votre tour d’être jugée.
La maîtresse de Saroki respira, encore un peu craintive, toutefois.
- Qui donc, demanda Zénon, accuse ce mendiant ?
- Un de mes gens.
- C’est lui le voleur. Venez.
Pani Witolowska marchant devant eux, Zénon et le juif se rendirent dans la chambre du domestique, où ils trouvèrent le pot et les cuillères. Le voleur fut, bien entendu, fustigé, puis livré au tribunal par ordre de sa douce maîtresse.
- Je te remercie, dit-elle à Zénon ; tu m’as épargné un péché.
Il la salua en gentilhomme et s’en alla.
Le soir même, Pani Witolowska envoya un heiduque, qui avait le nez écorché et un bras en écharpe, au cabaret où Zénon et son faktor étaient assis parmi les paysans : le heiduque avait ordre de ramener le jeune homme.
Lorsque Zénon entra en souriant dans la chambre de la dame de Saroki, celle-ci, vêtue d’une kazabaïka d’étoffe turque, une rose rouge dans les cheveux, était blottie sur un divan, les jambes croisées à l’orientale, et fumait une cigarette.
- Ton nom ? dit-elle en contemplant avec satisfaction ce svelte et vigoureux garçon.
- Eh bien ! Paschal, tu me plais. Reste chez moi, ajouta-t-elle négligemment, et d’abord viens plus près, viens ici, à mes pieds.
- Ma charmante dame, répondit Zénon, c’est la manière des chats de commencer cette sorte de commerce en se mordant et s’égratignant. Moi, j’ai d’autres idées sur l’amour.
Il s’inclina profondément et laissa la pauvre petite femme déconcertée pour la première fois de sa vie peut-être.
Zénon et le vieux Mordicaï se dirigèrent ensuite vers la seigneurie de Dobrowlani, dont le maître donnait depuis longtemps à l’aspirant réformateur des sujets d’indignation. D’abord il se joignit aux travailleurs des champs et se borna tranquillement à observer, tout en faisant sa besogne. La vieille Patrowna, qui comptait parmi les paysans du baron et dont la chaumière était située à l’écart des autres, tout au fond de la forêt, l’avait reçu chez elle. Il vivait ainsi sous le même toit qu’Azaria, laquelle était venue chez sa grandmère dans l’espoir d’échapper aux humiliations et aux railleries qui la poursuivaient chez elle, car, sans avoir jamais été mariée, Azaria était enceinte. Si elle eût porté dans son sein l’enfant d’un paysan, personne ne lui eût jeté la pierre, mais le peuple des campagnes en Gallicie, au temps du robot, n’était nullement disposé à excuser celle de ses filles qui écoutait un gentilhomme. Les paysans de Dobrowlani surent vite que la petite-fille de Patrowna avait reçu de Pan Joachim Bochenski, le neveu libertin du riche comte Dolkonski, plusieurs rangs de corail et une pelisse neuve en peau d’agneau pour prix de son déshonneur. Des murmures, ils passèrent aux menaces, et leur colère éclata enfin un samedi soir, comme ils revenaient du robot.
Zénon, le couvre-feu sonné, rencontra, dans la rue du village, une centaine d’hommes qui conduisaient au milieu d’eux Azaria éplorée, vêtue seulement d’une chemise, les pieds nus, une couronne de paille sur ses cheveux dénoués. Rouge de honte, le visage caché dans ses mains, la pénitente marchait sous les huées de la foule, tandis que, sourds aux supplications de sa grandmère, les enfants lui jetaient de la boue et les femmes la poussaient en avant à coups de bâton ; les hommes cependant chantaient des couplets satiriques plus injurieux que tout le reste.
III
La voix de Zénon arrêta le cortège.
- Que faites-vous ? criait cette voix claire et vibrante, qui domina soudain tout le tumulte ; de même éclate une trompette au-dessus des bruits de la bataille.
- Le peuple va juger ! crièrent vingt hommes ensemble.
- Juger qui ?
La vieille Patrowna se fit place jusqu’à lui et répondit :
- Une pauvre fille séduite. Protège-nous, Paschal !.. Dieu t’envoie…
- À l’eau, la sorcière ! hurlèrent quelques enragés.
Et deux jeunes garçons saisirent la malheureuse aïeule. Mordicaï Parchen, qui s’était tenu derrière les larges épaules de Zénon, fut si effrayé qu’il grimpa au faîte de l’arbre le plus proche avec la vitesse d’un écureuil.
- Assez ! dit Zénon ; on ne noiera personne, et il n’y aura pas de jugement.
- Homme, fit un vieillard, qui es-tu pour t’opposer à la commune ?
- Et qui êtes-vous, répliqua Zénon, pour oser juger cette faible créature ? Êtes-vous des anges, des saints ? Aucun de vous n’a-t-il violé les devoirs sacrés du mariage ? Bien des femmes peut-être, parmi celles qui sont ici à insulter leur sœur tombée, ne résisteraient pas à quelques rangs de corail, le cas échéant.
Un homme de grande taille, le bonnet militaire sur la tête, se jeta sur Zénon, mais au moment même un vieillard à barbe blanche vint au secours de celui-ci : c’était le mendiant qu’il avait arraché aux jolies griffes de Pani Witolowska. De son côté, Mordicaï criait à tue-tête du haut de son arbre :
- Au secours ! au secours ! ne le touchez pas !
Zénon avait abattu son adversaire d’un coup de poing ; le bâton à la main, il tenait la foule en respect, couvrant Azaria de son corps. Tout à coup, il arracha la couronne de paille qui cachait les cheveux de la coupable, et la jetant aux pieds des juges :
- Que celui d’entre vous qui se croit le droit de condamner cette femme avance d’un pas, et je le tuerai comme un blasphémateur… Le Christ n’est pas mort pour les bons, mais pour les pécheurs, et quiconque est sorti du sein de la femme est un pécheur. Rentrez en vous-mêmes, humiliez-vous, ne tentez pas Dieu, qui a défendu la haine et prescrit la charité.
Ces paroles retentirent au milieu d’un profond silence, puis plusieurs voix s’élevèrent :
- C’est la vérité…
- Retirez-vous, dit un vieillard, la sagesse est dans la bouche de ce jeune homme. Le Ciel l’a suscité parmi nous.
- Dieu laisse briller son soleil sur le juste et sur l’injuste, criait le juif du haut de son arbre. Ne soyez pas plus sévères que Dieu, plus impitoyables que le soleil.
Une voiture qui passait divisa la foule, et le docteur Lenôtre, ayant reconnu Zénon, fit arrêter. On lui exposa le cas.
- Vous méritez, dit-il aux tourmenteurs d’Azaria, que la peste vous enlève tous. Voyez ce jeune étranger ; il vaut mieux à lui tout seul que cent mille d’entre vous. Quiconque s’attaquera à lui ou à la fille que voici aura affaire à moi.
Le médecin français avait une grande influence sur ces gens, qu’il soignait en leurs maladies. Tandis que sa voiture disparaissait dans un nuage de poussière, la multitude commença lentement à se disperser.
- Si vous voulez juger quelqu’un, jugez donc le séducteur, dit d’un ton ironique aux plus obstinés le juif Mordicaï, qui s’était décidé à redescendre de l’arbre.
- C’est un seigneur, nous n’avons pas de pouvoir sur lui, répondit-on.
- Parce que vous êtes des lâches ! s’écria Azaria, oui, des lâches, capables seulement de maltraiter une pauvre fille abandonnée. Tant pis pour vous ! Pourquoi ne pas vous révolter contre le maître qui a enlevé à Nazaretian son Olexa et enrôlé le fiancé de force. Pourquoi, dites ?…
Personne ne souffla mot, mais Zénon prenant Azaria par la main :
- Viens, dit-il, je te reconduirai chez toi, et tu me diras tout ce qui concerne ce Nazaretian et cette Olexa.
Elle obéit. C’était une triste histoire.

