Le lendemain encore, Marie-Casimire rendit visite aux faucheurs. Il était midi : le ciel pur étincelait, le soleil dardait ses rayons brûlants sur toute la campagne, où nulle part on ne voyait d’ombre. Zénon courut couper quelques arbustes dans la forêt voisine et en forma, pour la jeune comtesse, un frais berceau de verdure. Elle le remercia en rougissant et s’assit sur une gerbe.
- Est-ce qu’un si dur travail, demanda-t-elle après un silence, ne te coûte pas un peu parfois ?
- Non, je me trouve bien de travailler.
- Tu es donc heureux ?
- Je le suis maintenant, reprit-il avec un regard qui la rendit toute confuse.
- Et vous, reprit-il, n’êtes-vous pas heureuse ?
- Oh ! répondit Marie-Casimire, on ne se soucie que trop de mon bonheur ! Ma mère pousse le zèle jusqu’à m’avoir déjà assuré un mari.
Zénon tressaillit douloureusement.
- J’espère, mademoiselle, que vous n’épouserez jamais un homme sans l’aimer.
- Assurément non, répliqua Marie en fixant sur lui ses yeux limpides.
Marie-Casimire se leva, prit une faucille et se mit à couper du blé auprès de Zénon.
- Tu vois, dit-elle avec un sourire, tandis qu’il contemplait ravi les lignes sveltes de sa taille élégante, auxquelles le mouvement de la faucille ajoutait de nouvelles séductions, tu vois, j’en viens à bout, moi aussi.
Une gouvernante parut, tout en nage et courroucée. Après quelques réprimandes, elle emmena son élève, et depuis lors Marie-Casimire ne vint plus dans les blés. Pour la revoir, il fallait que Zénon fermât les yeux durant les nuits qu’il passait à rêver assis sur la lisière des bois. Ce fut dans cette attitude que le retrouva Mordicaï, qui avait passé tout le temps de la moisson à parcourir les environs en achetant aux paysans des peaux de bêtes et du blé. Le vieux juif secoua la tête et prit place à ses côtés, sans souffler mot. La brise glissait doucement au-dessus des hautes branches ; un bruit d’ailes, un frisson dans le feuillage avertissait les deux amis qu’un oiseau s’était effarouché, qu’un chevreuil endormi avait dressé l’oreille. Mille vers luisants brillaient sous les buissons humides.
- Qu’avez-vous ? demanda enfin le vieux faktor.
- As-tu vu la jeune comtesse ? répondit Zénon en ouvrant les yeux. Elle est belle comme un ange.
Mordicaï ouvrit les yeux à son tour, mais ce fut de surprise.
- Savez-vous, dit-il, ce que nous lisons dans le Talmud: « Ne tiens pas compte du luxe de la cruche, mais vois s’il y a dedans du bon vin ou de l’eau claire. »
Zénon approuva de la tête.
- Aussi ai-je regardé au plus profond de son âme. Ce n’est pas une femme, c’est une étoile ravie au ciel, te dis-je !
Mordicaï prit sa tête à deux mains.
- J’ai peur… commença-t-il.
Au même instant, un doigt osseux vint frapper son épaule, et une voix enrouée lui dit à l’oreille :
- N’aie pas peur ; si je donne un philtre à Paschal, elle l’aimera.
Patrowna était debout derrière les deux hommes, éclairée en plein par la lune.
- Merci, lui dit Zénon avec un sourire, merci de ton philtre ; j’en connais un meilleur.
Lorsque, le dimanche suivant, Marie-Casimire sortit de l’église après la grand-messe, Zénon puisa de l’eau bénite dans le creux de sa main et la lui présenta.
Elle y trempa ses doigts, qui doucement l’effleurèrent.
- J’espère, au moins, que ce garçon a les mains propres, dit Pan Joachim d’un ton moqueur.
- Ma main est plus propre, en tout cas, que votre conscience, repartit Zénon.
- Insolent ! s’écria Joachim.
- Pas un mot de plus, ordonna la comtesse Dolkonska. Nous comptons sur nos paysans, et nous devons aspirer à gagner leur attachement au lieu de les blesser.
Joachim grinça des dents.
- Parce qu’on redoute la révolution, faut-il…
La crainte de mécontenter sa tante et de compromettre ainsi le mariage projeté entre lui et Marie-Casimire l’arrêta.
Lorsque la courte obscurité du soir eut fait place à un beau clair de lune et que tout le monde fut endormi au château, la jeune comtesse sortit furtivement, accompagnée de sa femme de chambre, pour s’en aller frapper à la porte de la vieille Patrowna. Sans hésitation, elle pénétra dans la chaumière basse et sombre.
- S’il est vrai, dit-elle à la sorcière, que tu saches lire dans l’avenir, je veux que tu me prédises le mien.
Patrowna la fit asseoir sur le banc près du poêle, puis s’accroupit elle-même en branlant la tête et se mit à étaler des cartes grasses, presque noires, sur le sol.
- Je vous vois, dit-elle enfin, entre deux hommes ; à l’un vous devez donner votre main, vous aimez l’autre. Faut-il vous dire ce que je vois encore ?
- Dis tout, fit Marie-Casimire.
- Eh bien ! vous trouverez le bonheur auprès de l’homme que vous aimez et qui vous enlèvera…
La jeune comtesse avait tressailli.
- Puisque tu vois tout, dit-elle, tu peux m’apprendre aussi, bonne vieille, si cet homme est de noble origine, s’il est riche ou s’il est pauvre ?
La sorcière sourit.
- Il n’est pas, murmura-t-elle, ce qu’il paraît être, et il ne possède pas encore ce qui un jour doit lui appartenir.
Marie-Casimire posa une main sur son cœur.
- Je ne sais ce que j’éprouve depuis quelque temps, dit-elle à demi-voix, je me sens toute troublée….
- Je connais cela, fit Patrowna, — et se levant, elle alla chercher un liquide de mauvaise mine. — Sept gouttes seulement, et vous serez bien…
- Donne, dit la courageuse fille.
Elle but sans réfléchir davantage, mit un ducat sur le banc et s’éloigna vite comme elle était venue. Le lendemain matin, la comtesse Dolkonska ayant demandé à sa fille si Joachim lui plaisait :
- Ne vous inquiétez pas de lui, chère maman, répondit Marie avec une tranquille fermeté ; je ne serai jamais sa femme.
Et Pan Joachim prit assez gaiement son parti de cet arrêt, car, le jour même, il se grisa en compagnie de Popiel et se livra ensuite à ces plaisanteries polonaises qui, selon le proverbe, finissent avec le médecin, le curé et le fossoyeur. Par exemple, il fit monter sur un arbre un pauvre petit juif et lui enjoignit de crier : « Coucou ! » pour avoir le prétexte de tirer sur ce misérable comme sur un simple oiselet. Si Zénon ne fût passé par là, le coup partait, et l’ivrogne devenait sans le moindre remords un meurtrier.
Hardiment, le défenseur de l’innocence arracha le fusil au jeune gentilhomme et déchargea l’arme en disant :
- Aux enfants et aux gens pris de vin, ne donnez jamais un fusil.
- Moi, pris de vin ! s’écria Pan Joachim écumant de rage ; tu oses me dire à moi que je suis ivre !
- Vous l’êtes, répliqua Zénon.
- Chien ! hurla le Polonais en reprenant le fusil que Zénon avait jeté dans l’herbe, pour le frapper d’un coup de crosse sur la tête.
Mais aussitôt il se sentit étreint par le poignet d’un géant.
- Tiens ! lui dit Zénon en le renversant, reçois la récompense de ta conduite envers Azaria ; reste là dans la fange. C’est ta place.
Bien entendu, Pan Joachim se releva pour aller demander vengeance à son oncle, le comte Dolkonski, mais la scène avait eu des témoins qui déposèrent contre le Polonais. Grand fut l’ennui du comte, qui redoutait par-dessus tout les agitations, de quelque genre qu’elles fussent. C’était un petit homme maigre, à figure d’oiseau, avec un énorme toupet, le visage entièrement rasé, le teint couleur de cuir, et toujours vêtu à la dernière mode française.
- Mon Dieu ! ne cessait-il de répéter, qu’on m’épargne tout ce bruit !
Néanmoins, il fit sommer Zénon de comparaître. La comtesse Dolkonska et MarieCasimire étaient dans le salon quand l’accusé se présenta. Tournant son lorgnon vers lui :
- Que me parlait-on d’un paysan ? dit le comte
en français. Nous avons affaire ici à quelque fils de roi.
- Mon neveu acceptera, je crois, tes excuses, dit la comtesse, désarmée comme son mari. Allons, Paschal, demande-lui pardon.
- Pardon ? répondit le jeune homme respectueusement, mais avec assurance ; lui demander pardon !… Et de quoi ? De ce qu’il s’est enivré ? de ce qu’il a voulu fusiller un juif, ou de ce que, tout en aspirant à la main d’une noble demoiselle, il séduisait la pauvre Azaria ?
- Tu as fait cela ? dit la comtesse, foudroyant du regard Pan Joachim.
Elle enjoignit à sa fille de s’éloigner.
- Surtout, pas de scène ! suppliait le comte.
L’interrogatoire ne fut pas long. Pan Joachim se défendit fort mal ; le soir même, il prenait congé et s’en retournait à Lemberg.
V
Le mandataire du comte Dolkonski, fils d’un employé allemand, était plus Polonais que les Polonais eux-mêmes ; il maltraitait les paysans et, contre toute justice, les faisait travailler sans relâche de l’aurore à la nuit, sur les terres seigneuriales, ne leur laissant pas une heure pour moissonner leurs propres champs. Tant que la saison fut belle, les paysans obéirent sans trop de murmures, mais de violents orages ayant détruit les récoltes sur l’autre rive du Dniester, ils commencèrent à craindre d’être ruinés euxmêmes et consultèrent l’oracle, c’est-à-dire Zénon. Celui-ci leur lut la formule du robot et leur exposa clairement leurs droits aussi bien que leurs devoirs ; investi des fonctions d’orateur, il se rendit, avec les juges des quatorze villages qui relevaient de la seigneurie, devant le tyrannique mandataire. Aux premiers mots qu’il prononça, celui-ci se boucha les oreilles :
- Vous n’avez, disait-il, qu’à travailler la nuit.
Mais Zénon ne se laissa pas intimider.
- Toutes les communes, déclara-t-il, ont, selon la loi, satisfait au robot. Nul paysan ne travaillera donc davantage.
- On les forcera bien, s’écria le mandataire, se levant furieux.
- Prenez garde qu’on ne vous force vous-même ! répliqua Zénon.
Et il se retira majestueusement avec les juges.
Les paysans agirent selon les déclarations de Zénon, et le mandataire, de son côté, réalisa ses menaces. Dès le lendemain, il fit irruption, à la tête des heiduques et des cosaques de la seigneurie, dans le village de Tchernovogrod, et les travailleurs furent chassés à coups de fouet de leurs champs sur ceux du seigneur. Mais tout était prévu : le tocsin sonna aussitôt dans les divers villages, et une armée de paysans munis de faux et de fléaux marcha sur le château, dont les portes furent aussitôt fermées. Précaution vaine : Zénon avait déjà envahi le jardin et pénétré dans la cour avec un corps considérable. À ses côtés marchait machinalement Mordicaï le poltron, pâle comme la mort.

