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Le paradis sur le Dniester

Léopold Sacher-Masoch – Le legs de Caïn (nouvelles)

Zénon changea rapidement d’habits. Quand il fut debout dans ses hautes bottes noires, ses larges chausses de drap grossier, sa rude chemise serrée à la taille par une ceinture de cuir noir et son sierak gris, le bonnet de peau d’agneau sur la tête, le bâton à la main, Pan Mirolawski ne put s’empêcher de sourire.

  • Je voudrais voir les paysannes, dit-il en tordant sa barbe ; elles vont toutes courir après toi. Mais attends encore que j’aille voir ce que fait ta mère.

Il revint bientôt rassuré.

  • Il n’y a pas de danger ; elle est dans sa chambre à lire les nouvelles de Paris. Toutes les étoiles tomberaient à la fois qu’elle n’y prendrait pas garde.
  • Je me hâterai donc…

Pan Mirolawski marcha devant ; Zénon le suivit. Ils allèrent sur la pointe du pied, par un corridor obscur, jusqu’à certain escalier tournant qui les conduisit à une porte dérobée dont le vieux seigneur avait la clef.

La fraîcheur de la nuit les pénétra. Ils sortirent dans le jardin, qu’inondaient les blancheurs de la pleine lune. Là encore, Pan Mirolawski ouvrit une petite porte qui donnait sur la campagne.

  • Pars-tu vraiment ? demanda-t-il d’une voix tremblante.
  • Oui, mon père.
  • Eh bien ! sois heureux, et que le Ciel te protège !

Il soupira et embrassa encore une fois son fils.

Zénon était déjà loin.

  • Surtout ne manque pas de m’écrire ! lui cria Pan Mirolawski.

D’un pas rapide, le fugitif traversait les champs de blé doucement agités par le vent.

Lorsque, le lendemain matin, il manqua au déjeuner de famille, sa mère fronça le sourcil et battit à coups redoublés, de la petite cuiller d’argent qu’elle tenait, sa tasse de fine porcelaine, jusqu’à ce que celle-ci se brisât.

Voyant qu’il ne rentrait pas le soir, elle se promena inquiète, dans la salle à manger, mais sans demander ce qu’il était devenu. Deux jours, trois jours s’écoulèrent ; elle maltraitait toute la maison, s’emportait à chaque instant. Vers le soir du troisième jour, l’impérieuse dame dit brusquement à son mari :

  • Où est Zénon ? Vous savez sans doute où il est ?
  • Moi ? Comment le saurais-je ? répondit le vieux seigneur d’un air de parfaite innocence ; que Dieu me punisse si je m’en doute !

Le quatrième jour, madame Mirolawska fit partir le faktor juif Mordicaï Parchen, avec l’ordre exprès de chercher Zénon, mais le vieux Parchen fit comme le corbeau de l’arche : il ne reparut pas.

 

 

II

 

Cependant Zénon avait bravement commencé son voyage. Aussitôt qu’il eut quitté le berceau de ses ancêtres, aussitôt qu’il eut compris que désormais il n’y avait là personne pour le servir, mais personne non plus pour lui donner des ordres, il se sentit libre et heureux. La lune éclairait son chemin, et cette première épreuve de sa force, que n’excitait pas un vain orgueil, mais une soif légitime d’indépendance, l’enthousiasma. Il franchissait d’un bond les ruisseaux, lançait loin de lui des pierres énormes. Arrivé sur la rive du Pruth, il ramassa des broutilles, alluma un bon feu, s’étendit sur l’herbe et dormit jusqu’au jour. Un chien l’éveilla en appliquant son museau froid contre sa joue. Ce chien appartenait au batelier, qui lui fit traverser la rivière en même temps qu’à deux paysannes. Le batelier fut fort étonné lorsqu’il reçut de son passager, au lieu de la pièce de monnaie voulue, un simple : « Dieu vous récompense ! »

Sur l’autre rive, deux chemins se réunissaient aux pieds d’une image de la Vierge. Les deux femmes, s’arrêtant, regardèrent Zénon. La plus jeune, grande et forte, avec un joli visage un peu pâle au milieu duquel se recourbait un petit nez aquilin, sourit et poussa du coude la vieille qui l’accompagnait. Celle-ci secoua la tête ; ses yeux moqueurs et pénétrants parurent rentrer encore sous leurs sourcils touffus, et ses mains maigres couvertes de rides innombrables s’appuyèrent sur le bâton qu’elle tenait.

  • Où allez-vous ? Votre nom, jeune homme ? demanda-t-elle.
  • Je me nomme Paschal, répondit l’héritier des Mirolawski.

C’était le premier mensonge de sa vie.

  • Cherchez-vous donc du travail ?
  • En effet, bonne mère.
  • Grand-mère, devez-vous dire. Voici ma petite fille Azaria ; moi, on m’appelle Patrowna, et je passe pour être une widma (une sorcière). Venez avec nous. Vous ne manquerez pas de travail.
  • Chez vous ? dit Zénon en regardant d’un air de doute cette vieille femme, qui parlait comme une propriétaire et dont l’accoutrement était d’une mendiante.
  • Non, mon enfant, répondit-elle avec un sourire, mais chez mon fils, qui vous recevra dans sa maison, et chez le maître de mon fils, qui paiera vos journées assez cher pour que vous puissiez conduire Azaria à la danse et lui acheter un collier de corail.

La vieille Patrowna passa la main sur les tresses de sa petite-fille, tandis que celle-ci décochait à Zénon un regard furtif et langoureux.

  • Je vous accompagnerai volontiers, dit le jeune homme.

Et il prit avec les deux femmes le chemin qui conduit à Tcheremchow.

Non loin du village, on rencontra un paysan de petite taille, mais robuste, qui labourait avec l’aide d’un cheval boiteux.

  • Mamelyk, mon fils, dit la vieille, je t’amène un travailleur.

Le paysan tourna ses yeux, égarés comme par l’ivresse, vers Zénon Mirolawski.

  • Un gaillard ! murmura-t-il. — Et il continua sa besogne.

Zénon resta d’abord à Tcheremchow. Il aidait Mamelyk à labourer et à ensemencer son champ ; il travaillait sur les terres du seigneur avec les autres villageois quand ceux-ci avaient à s’acquitter du robot. Sa vigueur excitait l’admiration de ses camarades. Il dormait sur un banc, près du poêle, dans la chaumière de Mamelyk, et partageait le modeste ordinaire de la famille.

Sa vie nouvelle ne durait que depuis peu de jours, quand Florina, la femme de Mamelyk, tomba malade. Le seigneur, qui jamais ne passait devant la maison sans y entrer, envoya chercher à la ville un médecin français, M. Lenôtre, qui, après avoir pris du service l’an 1831 dans les rangs de l’armée polonaise, s’était établi en Gallicie.

Pendant que celui-ci examinait la malade, les autres membres de la famille demeuraient assis sur le seuil de leur chaumière, et le jeune paysan qui avait amené le Français donnait à boire à ses maigres chevaux.

  • Qu’as-tu donc, Nazaretian ? commença le maître du lieu. Pourquoi es-tu si triste un samedi soir, quand demain tu dois danser ?
  • J’en aurai bientôt fini avec la danse, répondit Nazaretian.
  • Est-il vrai que ton maître poursuive ta fiancée ? demanda Azaria.
  • Pourquoi la poursuivrait-il ? Si Olexa lui plaît, il la prendra tout simplement, et il me fera soldat.
  • Et tu le souffriras ? s’écria Zénon, indigné.

L’autre le regarda tout surpris et haussa les épaules.

Après une pause :

  • Comment se nomme ton maître ? demanda Zénon.
  • C’est le baron Orlowski, le propriétaire de Dobrowlani.

Chacun se tut.

Bientôt la vieille Patrowna reprit :

  • Il y a quelque part un trésor enfoui ; si je pouvais le déterrer !…
  • Sorcière, dit d’un ton railleur l’un des voisins de Mamelyk, tu ferais mieux de dégager ta pelisse qui est entre les mains du juif. Tu grelottes, ma parole ! J’avais toujours cru que les sorcières ne sentaient pas le froid, les jetât-on dans l’eau.
  • J’ai déjà reporté l’argent l’autre jour, répondit Patrowna, mais il plaît au juif de ne plus se souvenir de notre marché ; puisque le seigneur le protège, que peut faire contre lui une pauvre vieille ?
  • Nous verrons bien ! s’écria Zénon avec énergie.

Cette fois, il n’y eut personne qui ne le regardât, stupéfait.

  • Père, dit Azaria, s’adressant à Mamelyk, il nous faudrait de la pluie !
  • Aussi notre curé doit-il faire une procession pour qu’il en tombe, répliqua gravement le père.
  • À quoi bon ? interrompit Zénon ; Dieu gouverne le monde selon des lois immuables, les lois de la nature.

Et soudain, ce ne fut plus le simple cultivateur qui parla, mais le savant, qui, pour expliquer à ses auditeurs émerveillés l’origine de la pluie, de l’orage et de la grêle, donnait une forme simple et claire aux vérités qu’il enseignait. Pendant que Zénon parlait ainsi, le docteur Lenôtre sortit de la cabane et se mit à écouter avec les autres.

  • Bien, jeune homme, très bien ! dit-il en lui tendant la main. Qui donc, ajouta-t-il, a pu vous apprendre toutes ces choses ? Plût à Dieu que vous eussiez beaucoup de pareils parmi le peuple !
  • Il sait bien lire, dit Azaria, non sans une certaine complaisance.
  • Prenez donc tous exemple sur lui, fit le médecin. Tâchez d’apprendre, vous aussi. Vous verrez dans l’histoire que Piast, qui n’était qu’un simple paysan, mérita de devenir roi. J’espère vous revoir, jeune homme.

Ayant adressé ce dernier salut à Zénon, M. Lenôtre remonta en voiture. C’était un homme de bien, animé de ce pur enthousiasme pour les libres institutions et pour l’humanité qui semble être particulier à ceux de sa nation.

  • Eh bien ! dit Patrowna après qu’ils eurent tous regardé la voiture s’éloigner, puisque vous savez tant de choses, ami Paschal, quand auronsnous de la pluie ?
  • Demain, répondit Zénon, car le vent souffle du sud, et je vois au loin monter des brumes.

Comme il plut en effet le lendemain matin, le savoir de Zénon fut reconnu par tous les campagnards, et l’autorité de l’étranger grandit encore dès le dimanche suivant, où il eut l’occasion de faire preuve de force physique, après avoir montré déjà sa clairvoyance.

En se rendant à l’église, il passa, en compagnie de la vieille Patrowna, chez le cabaretier juif qui retenait en gage la pelisse de cette dernière.

  • Voici ton argent, lui dit-il, rends le manteau.
  • Le manteau ? glapit le fripon ; quel manteau ? Je ne sais ce que vous voulez dire.
  • Le rendras-tu sur-le-champ ?
  • J’ai à servir mes hôtes, répondit le juif en versant de l’eau-de-vie aux paysans qui remplissaient le cabaret, et je n’ai nulle envie de plaisanter.

Déjà Zénon l’avait saisi par sa barbe rousse et secoué de la belle manière. Le juif cria, la table fut renversée, l’eau-de-vie se répandit à flots sur le plancher.

  • Dis, veux-tu restituer le bien des pauvres ? répétait Zénon.
  • Je le veux bien, je le veux bien ! gémit le misérable.

Un des palefreniers de la seigneurie, qui buvait dans un coin, se leva insolent et agressif :

  • Qui diable es-tu ? demanda-t-il à Zénon. Quelque brigand qui s’ennuie d’attendre la potence ? Lâche ce juif, drôle !
  • Qui je suis ? répondit Zénon. Je suis celui que Dieu envoie pour protéger les petits et pour traiter selon leur mérite les chenapans de ton espèce.

Parlant ainsi, Zénon souleva le palefrenier comme un sac et le jeta par la fenêtre.

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