Je regardai instinctivement la pendule. Elle marquait toujours onze heures et demie, Dieu sait depuis combien de jours !
IX
Depuis, j’allai souvent à Separowze. Mes amis s’en étonnaient, car, disaient-ils, qu’est-ce qui peut l’y attirer ? La campagne n’est pas belle ; il n’y a point de chasses, et les dîners de la baronne ne sont rien moins que succulents. C’était vrai, et pourtant je ne m’ennuyais jamais à la seigneurie. J’y avais découvert une collection d’originaux tels qu’il n’en existe plus peut-être nulle part ailleurs qu’en Gallicie. À elle seule, Warwara eût suffi sans doute à m’intéresser. Je pénétrais, pour ainsi dire, dans les coulisses de sa vie. Tandis que d’autres, ne la voyant qu’à l’église ou dans le monde, pouvaient se tromper sur son caractère, confondre le masque avec le visage, moi je la surprenais à ces heures inévitables où les nerfs se détendent, où l’esprit d’intrigue se repose, où la comédienne oublie son rôle, et ce déshabillé moral d’une femme prudente, astucieuse entre toutes, avait, je dois en convenir, le charme le plus piquant pour un observateur. Que de naïveté dans la proclamation incessante de son monstrueux égoïsme ! Aussi avais-je renoncé à jamais la contredire.
Les moissons en seront-elles moins détruites si vous critiquez et condamnez la grêle ? La foudre qui frappe un innocent sur le grand chemin l’épargnera-t-elle davantage parce que vous lui aurez reproché l’immoralité de son action ? Non vraiment, on ne peut que constater le phénomène et en prendre note. J’agissais ainsi avec la baronne. Il y avait en elle un mélange bizarre d’impressions apparemment contradictoires : l’avidité de l’or, la volupté de la possession étaient comme paralysées par la crainte de jouir d’un trésor qu’elle idolâtrait sans oser y toucher. C’était une misérable vie en somme, sans lumière, sans couleur, sans joies, et pourtant la pensée que cette vie dût finir la faisait tressaillir d’angoisse. La terreur de la mort finit par briser ce roc. Warwara devint dévote, une fausse dévote s’entend. Elle priait, se confessait, brodait des ornements d’église, mais sans cesser pour cela de faire de l’usure et des spéculations. Quand elle veillait à ce que ses gens observassent toutes les abstinences, tous les jeûnes prescrits, son avarice fraternisait évidemment avec sa dévotion ; elle ne dédaignait pas non plus la science, pourvu que celle-ci s’accordât avec ses principes d’économie. Aussi prit-elle parti tout à coup pour le système hygiénique qui prescrit l’usage exclusif des végétaux. Il fallait entendre là-dessus son valet de chambre Martschine. Retroussant ses manches et se léchant les lèvres :
- Elle nous donnait de l’herbe à manger, monsieur le bienfaiteur, rien que de l’herbe, comme aux bœufs (pour Martschine, tout légume, sauf la choucroute, était de l’herbe). Mais la révolution a éclaté à la fin ! Je crois que, si elle ne nous avait pas donné d’autre viande, nous l’aurions mangée elle-même !
J’arrivai un jour à Separowze, avant le coucher du soleil, au moment où l’on trayait les vaches. De très loin déjà, des chants harmonieux avaient frappé mon oreille, et, lorsque j’entrai dans la cour, je m’arrêtai pour mieux entendre s’élever en chœur une douzaine de voix justes et fraîches.
- Des rossignols, n’est-ce pas, que nos jeunes filles ? dit Martschine en retroussant derechef ses manches de chemise. Madame a su qu’elles buvaient quelquefois du lait tout en trayant les vaches, de sorte que les pauvrettes ont reçu l’ordre de chanter sans interruption tant que la besogne dure ; celle qui s’arrête est punie. Madame aime tant la musique que c’est pour elle le meilleur remède quand elle se sent nerveuse. Vous êtes peut-être nerveux aussi ? ajouta Martschine en me jetant un regard si méfiant que je ne pus m’empêcher de rire. Eh bien ! ici, nous sommes tous nerveux, acheva-t-il avec un gros soupir.
Warwara, comme tous les gens soupçonneux et âpres, était souvent volée ; on se faisait une fête de déjouer quelque peu sa surveillance. Quand elle s’en apercevait, c’était un nouvel aiguillon pour sa misanthropie.
Je me rappelle qu’elle reçut une fois devant moi un de ses fermiers, petit homme maigre et noir dont les yeux de chat disparaissaient sous d’épais sourcils. Il toussa, fit un salut, joignit les mains, salua de nouveau et finit par soupirer bruyamment comme une locomotive qui laisse échapper la vapeur.
- Qu’est-il arrivé ? dit la baronne, inquiète. Je t’ai prié déjà de ne pas souffler ainsi. Viens-tu m’annoncer quelque malheur ?
- Ah ! mon Dieu ! s’écria le fermier d’un ton lamentable, quels temps que les nôtres ! En fut-il jamais de plus durs !…
- Tu veux t’excuser de ne pas payer ton fermage… tu cherches des prétextes.
- Des prétextes ! Je n’en ai pas besoin. J’ai d’assez bonnes raisons ! Il m’a été impossible de me procurer de l’argent, du moins tout l’argent que je vous dois…
- Comment ?… Tu oses ?…
- Oui, j’ose n’avoir pas le sou, répondit-il en s’enhardissant ; il m’a fallu me saigner aux quatre membres pour vous apporter le peu que voici.
Et il jeta une liasse de billets de banque sur la table.
- Maintenant, retournez mes poches, fouillez-moi comme un sac, vous me trouverez vide, absolument vide.
Warwara compta les billets, et peu à peu un sourire se dessina sur ses lèvres. Elle finit par repousser vers le bonhomme une partie de l’argent.
- Il y a là deux fois plus que tu ne me dois.
Un instant le fermier la regarda stupéfait, puis sa bouche s’ouvrit lentement, ses yeux suivirent le mouvement de la bouche, tous ses traits exprimèrent une rage comique. S’approchant d’elle avec emportement :
- Faites-moi la grâce, madame, de me donner un soufflet.
- Pourquoi ?
- Ne me le demandez pas. Je veux un soufflet de votre main ; ou bien, peut-être, ce jeune seigneur aura-t-il pitié de moi et m’en donnera-til un ?
- Qu’est-ce que cela signifie ?
- Cela signifie… Jésus ! Marie ! Joseph ! que j’ai fouillé dans la mauvaise poche. Oh ! bœuf que tu es !
- Qui appelles-tu bœuf !
- Moi, parbleu ! et je voudrais voir qu’on me soutînt le contraire. Faire de pareilles bévues !…
Triple sot ! va !
- Voilà vos bons paysans, me dit Warwara. Il a les poches bourrées d’argent, et il prétend que les temps sont durs ! Faut-il ménager de pareils fripons ?
Elle n’avait pas besoin d’excuse pour ne point les ménager.
Un autre des fermiers avait le tort de lui porter sur les nerfs par son seul nom. Il est vrai que le pauvre homme se nommait
Petschenischintschenko. Le nom était difficile à prononcer ; se le rappeler seulement était une grosse affaire ; aussi prétendait-elle qu’il s’en servait comme d’une sorte de cachette pour esquiver réclamations et poursuites.
- Si je veux lui envoyer Martschine ou l’huissier, je ne retrouve plus ce diable de nom et je suis obligée de recourir à la description : — Tu sais bien, ce grand paysan en sierak brun (Vêtement de femme garni et doublé de fourrure), avec un bonnet en toison d’agneau noir ? — Beau signalement ! Il y a aux environs cinq cents paysans de grande taille en sierak brun, et deux cent cinquante au moins en bonnet de peau d’agneau noir !
La baronne finit cependant par saisir le pauvre Petschenischintschenko et par lui tirer lentement les plumes comme fait le vautour du moineau qu’il tient dans ses serres. Peu à peu, elle lui prit ses bœufs, ses chevaux, ses vaches, ses prés, ses champs et jusqu’à sa chaumière, sans se hâter et avec délices, comme s’il se fût agi de détacher l’une après l’autre les syllabes de ce nom interminable qu’elle n’avait jamais pu se résoudre à prononcer, jusqu’à ce qu’il ne restât plus qu’un misérable monosyllabe, un rien tout sec, vêtu de guenilles, nu-pieds, et cherchant sa consolation dans l’eau-de-vie.
Un soir, en descendant le perron pour aller faire une promenade, nous nous trouvâmes face à face avec ce pauvre hère. La baronne, craignant peut-être quelque violence, fit mine de rentrer, mais il avait déjà saisi la manche de sa kazabaïka (Vêtement de femme garni et doublé de fourrure), et y appliquait ses lèvres, qui laissèrent une large tache sur le velours rouge :
- Ne te sauve pas, ma colombe, s’écria-t-il ; réjouis-moi par ta vue, par tes discours qui coulent comme le miel !
- Je crois que cet homme est ivre ! s’écria Warwara.
- Pas du tout, répondit-il.
Et en effet le malheureux était à jeun. Il ne trébuchait ni ne bégayait ; ses yeux n’avaient pas cette faible lueur propre aux yeux d’ivrogne ; seul, son nez brillait rouge-foncé comme une lampe qui s’éteint.
- Il faut que je te remercie, ma bienfaitrice, s’écriait Petschenischintschenko avec un mélange d’enthousiasme et d’ironie, je te dois la liberté, le plus grand des biens. Oui, tu m’as délivré ! Qu’est-ce que l’argent en effet ? Rien ! Rien qu’un souci, un fardeau ! Tu m’en as débarrassé avant le grand voyage qui nous force tous, tôt ou tard, à y renoncer. Tu m’as donné la liberté. Il faut que je t’embrasse.
- Si tu approches, je te fais chasser à coups de pied, entends-tu ? cria la baronne.
- Pourquoi ? parce que je me serai montré reconnaissant, parce que je t’aurai embrassée ?
- Martschine ! appela madame Bromirska de toutes ses forces.
Mais Martschine fut jeté au loin comme une plume par le grand paysan, qui étreignit la baronne, quoiqu’elle se défendît, et l’embrassa d’abord sur la joue droite, puis sur la joue gauche ; après quoi il s’essuya la bouche avec sa manche et s’en alla en chantonnant :
La fille a des yeux noirs, Une fossette au menton !
Des scènes du genre de celle-ci se renouvelaient presque chaque jour, et j’en faisais mon profit. J’observais aussi les allures étranges d’Hermine.
La baronne, qui passait désormais tout l’hiver dans ses terres, n’avait d’autre distraction que de jouer au piquet, enveloppée de manteaux et de châles comme pour une course en traîneau, dans sa chambre à peine chauffée. Toutes les autres pièces de la maison étaient fermées à clef par économie.

