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Un testament

Léopold Sacher-Masoch – Le legs de Caïn (Nouvelles)

Un voisin de Warwara, le seigneur Papowitch, petit russien, grand faiseur de projets, qui bâtissait aujourd’hui un moulin, pour y ajouter demain une boulangerie à vapeur, quitte à démolir le tout dès que lui souriait un nouveau système, le seigneur Papowitch, un songe-creux de la première sorte, occupé tantôt de l’invention d’un vaisseau perfectionné, tantôt de celle d’un canon ou d’un ballon modèle, eut le malheur de découvrir sur ses terres une argile qui lui sembla propre à faire de la porcelaine. Aussitôt le projet d’une fabrique de porcelaine germa et mûrit dans son esprit, mais l’argent comptant lui manquait pour l’effectuer. Il rendit visite à sa voisine et développa ses idées d’une façon qui séduisit apparemment la baronne, car celle-ci n’hésita pas à lui remettre dix mille florins contre une lettre de change payable au bout d’un an. Bien que le bon jeune homme eût été contraint d’écrire douze mille florins au lieu de dix mille, il ne manquait jamais depuis de faire l’éloge de son obligeante voisine.

Les constructions avançaient ; il se procura des machines, prit des ouvriers ; mais, avant le terme échu, il lui fallut encore emprunter trois mille florins, ce qui ne l’empêcha pas d’être obligé de s’arrêter peu après, faute de ressources. L’échéance vint : il dut demander un délai. Warwara lui accorda six mois, s’il voulait s’engager pour quinze mille florins. Lorsqu’il fit de nouveau appel à sa patience, elle se montra moins accommodante et en exigea vingt mille, toujours payables dans six mois ; mais le malheureux Papowitch, se trouvant de plus en plus embarrassé, Warwara n’hésita pas ensuite à faire saisir la forêt et le moulin. Elle gagna encore dix mille florins à cette saisie. Plus que jamais l’infatigable Papowitch cherchait de l’argent pour achever sa fabrique. Cette fois, M. Gottesmann intervint comme une fée bienfaisante et procura cinq mille florins pour lesquels le propriétaire souscrivit un billet de six mille, qui en deux années s’éleva jusqu’à douze mille, sans que la fabrique pût être encore mise en activité. Au jour de l’échéance, le pauvre Papowitch fut tout surpris de voir la plus aimable femme du cercle, comme il l’avait longtemps nommée, faire mainbasse sur la métairie, les troupeaux, les pâturages et enfin sur la fabrique. Il se consola par un nouveau projet. En fouillant ses champs, il y avait trouvé du charbon de terre ; cela valait une mine d’or ! Naturellement, l’exploitation lui coûta cher, mais une bonne fortune lui fit rencontrer certain gros Juif qui lui procura deux mille florins. Ce fut le dernier emprunt de ce constructeur de châteaux en Espagne. La seigneurie, la terre furent vendues par autorité de justice ; ensemble elles valaient bien quarante mille florins ; les enchères cependant n’atteignirent pas cette somme, ou plutôt à la première et à la seconde enchère aucun acheteur ne se présenta. À la troisième, la plus aimable femme du cercle offrit deux mille florins, et la propriété lui fut adjugée. Alors seulement, les yeux du bon Papowitch s’ouvrirent ; ils s’ouvrirent même très grands, si grands, que sa charmante voisine lui fit soudain l’effet d’une ogresse qui avait dévoré le pauvre nain membre par membre, comme on mange un artichaut feuille à feuille. Un instant il forma le suprême projet de mettre le feu à sa maison, mais il s’en tint finalement à celui de partir pour Baden, où le râteau du croupier balaya son dernier sou. On le revit dans le pays quelque temps après, déguenillé, en bottes trouées. Ainsi vêtu, il osa se présenter dans le salon de la baronne :

  • Que voulez-vous ? lui demanda celle-ci avec hauteur.
  • Je veux mon argent, je veux mon moulin, mes champs, ma maison.
  • Je crois que vous avez perdu la tête.

Warwara s’était levée, mais Papowitch la saisit par le bras et tira un couteau.

  • Misérable ! s’écria-t-il, voilà tes intérêts !

En même temps, il lui portait à la poitrine un coup qui ne la blessa que légèrement, car le pauvre diable ne savait ce qu’il faisait : il était ivre.

Elle appela au secours.

Papowitch laissa tomber le couteau ; il essayait de l’étrangler quand les domestiques accoururent.

Il fut terrassé.

  • Attachez-lui les mains ! criait la baronne, il a voulu m’assassiner, frappez ! frappez-le ! et traînez-le en justice.

Maintenant Papowitch implorait sa grâce, déclarant qu’il n’avait voulu que l’effrayer ; ce fut en pure perte. Roué de coups, à moitié mort, il fut jeté dans une charrette pour être conduit à Kolomea. La baronne parut aux assises dans une toilette élégante pour témoigner contre lui. Lorsqu’elle l’eut entendu condamner à trois années de prison, considération prise des circonstances atténuantes, elle fronça le sourcil et dit qu’il n’y avait pour de tels drôles qu’un seul châtiment : la potence, qu’il fallait les arracher comme autant de mauvaises herbes. Elle envoya même aux journaux de Vienne un article de plaintes et de récriminations contre la justice gallicienne.

Tout endurcie que fût cette femme, elle ne pouvait cependant se passer d’affection et non pas seulement de cet amour sensuel qu’elle en était venue à demander aux valets de bonne mine dont elle s’entourait volontiers, mais de pur dévouement. Aussi l’empire d’Hermine grandissait-il tous les jours. La bohémienne tyrannisait, opprimait sa maîtresse, réglant sa nourriture, sa toilette, ses plaisirs, s’amusant parfois à la faire pleurer, tant elle se montrait impertinente et capricieuse. N’importe, la baronne tenait à elle par-dessus tout ; c’était l’unique créature qui, croyait-elle, lui appartînt sincèrement ; or, il n’est pas de cœur au monde qui s’affranchisse complètement du besoin d’aimer et d’être aimé, fût-il en apparence de pierre ou de glace.

 

 

VIII

 

Bien des années s’étaient écoulées depuis la nuit où Maryan Janowski, près de mourir, avait salué le printemps, lorsque je fis connaissance avec la baronne Bromirska. L’incident qui me conduisit chez elle était des plus simples ; il s’agissait de lui présenter une liste de souscriptions ouverte par quelques amis des arts en vue d’envoyer un jeune peintre d’avenir étudier sous le ciel et au milieu des chefsd’œuvre de l’Italie. L’un des premiers noms inscrits sur la liste était celui de la baronne. Je me présentai chez elle dans l’après-midi. Cette chaleur tropicale qui distingue l’été gallicien, aussi court qu’il est ardent, desséchait la terre, qui, soulevée par le sabot de mon cheval, tourbillonnait autour de moi comme un nuage de fumée. Le ciel, d’un bleu foncé pur et puissant, resplendissait des feux implacables du soleil. On ne sentait aucun souffle d’air ; aucun chant d’oiseau ne se faisait entendre ; l’herbe semblait brûlée au bord des ruisseaux taris. À l’horizon se détachaient, nettement sculptées, les cimes des Karpathes.

J’éprouvai une sensation de soulagement délicieuse en m’enfonçant sous les futaies de Separowze : les vieux chênes formaient une voûte de verdure que perçaient çà et là des flèches de lumière dorée ; du fond des ravins où roulait le torrent, une douce fraîcheur monta vers moi, mêlée à des arômes de miel sauvage. Ma surprise fut grande cependant, en atteignant une clairière non loin de la seigneurie, de me trouver au milieu d’un abatage qui permettait aux rayons du soleil de pleuvoir en liberté. Les souches grises, avec leurs longues barbes de mousse et leurs racines largement étirées, faisaient penser à une armée de gnomes prête à entrer en bataille contre les géants de la futaie. Partout s’alignaient des bûches toisées ou de grands troncs abattus. De distance en distance, un Titan renversé, ses rameaux encore parés de quelques feuilles sèches, barrait le chemin ; des centaines de coléoptères en cuirasse vert doré fourmillaient dessus, et l’écorce fendue laissait couler la résine comme coule le sang d’une blessure mortelle. Deux bûcherons étaient en train de mutiler un beau vieux chêne. Un pic au plumage bleuâtre semblait parodier leur travail en frappant du bec contre le tronc d’un autre arbre avec un bruit mesuré.

  • Qui donc fait abattre ce bois magnifique ? demandai-je aux bûcherons.
  • Qui ? répéta l’un d’eux en posant sa pioche pour essuyer la sueur qui couvrait son visage. Qui serait-ce, sinon la dame de Separowze ? Elle a besoin d’argent pour l’enfermer dans ses coffres ; elle n’en a jamais assez.

Ce que je vis à Separowze ne s’accordait que trop avec le jugement du bûcheron. On eût dit que la guerre venait de traverser la seigneurie et que les ravages du canon avaient été à peine réparés. Un habit de mendiant, rapiécé de toutes couleurs, n’est pas plus bigarré que ne l’était le château de cette riche baronne Bromirska, dont tout le monde enviait l’opulence. Le fronton de la maison, primitivement peint en rouge rehaussé de bleu de ciel, avait laissé tomber par places cet enduit et ressemblait à quelque écran de tapisserie rongé par les teignes.

La toiture avait évidemment besoin des soins du couvreur ; la cheminée croulante, réduite à la moitié de sa hauteur primitive, semblait s’accroupir, telle qu’un vieux chat noir. Les vitres salies étaient en maint endroit remplacées par des morceaux de papier collé. Ici, un bouchon de paille remplissait quelque trou. On avait barré plusieurs fenêtres avec des planches qui leur donnaient un air de prison.

Entre les lames d’une jalousie couverte de poussière passaient et repassaient une myriade de moineaux, qui avaient installé leurs nids derrière ce rempart mobile. Un autre volet ne tenait plus que par un seul gond et semblait destiné à remplacer dans la tempête la grinçante girouette qui manquait au toit, bordé de ce qui semblait d’abord un étrange travail de sculpture, de ce qui n’était en réalité qu’une guirlande pressée de nids d’hirondelles.

Les hirondelles apportent le bonheur, selon une croyance populaire, aux maisons qu’elles choisissent ; pour cette raison sans doute, la baronne les tolérait. La grange, construite en longueur auprès de l’habitation, rappelait par ses poutres détachées, ses bardeaux pourris qui laissaient entrevoir la nudité des solives, la carcasse gigantesque d’un animal antédiluvien.

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