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Un testament

Léopold Sacher-Masoch – Le legs de Caïn (Nouvelles)

– Le voici, dit avec amertume madame

Janowska. Conduisez-le en prison si vous voulez.

Les trois hommes firent le signe de la croix et s’agenouillèrent pour réciter une prière.

 

 

VII

 

Lorsque Warwara reçut le billet de mort à marges noires, elle s’évanouit, et, longtemps après qu’elle fut revenue à elle, ses larmes coulèrent en abondance. Hermine resta pelotonnée dans un coin jusqu’au soir et du soir jusqu’au matin, sans rien dire. Le lendemain, elle fit offrir le saint sacrifice pour le repos de l’âme du défunt et pria de tout son cœur.

Le premier rayon du soleil d’été ramena la baronne à Separowze. Elle apprit que madame Janowska habitait encore la maison où était mort Maryan et résolut d’aller lui rendre visite. La veuve, en grand deuil, la reçut avec plus de surprise que d’indignation ; elle répondit à toutes les questions qui lui furent posées sur les derniers moments de son mari. Warwara, ayant fini de l’interroger, regarda, non sans quelque embarras, ses ongles roses et murmura timidement :

  • Parlons, s’il vous plaît, de la somme que me devait le pauvre homme… vous savez bien, la somme…
  • Ma foi ! il me semble que vous n’avez épargné aucun moyen pour vous la faire rendre ! répondit froidement madame Janowska.
  • Je croyais, dit Warwara en soupirant, je supposais… enfin je compte sur votre honnêteté…

Hermine tirait énergiquement sa maîtresse par la robe, mais elle ne réussit pas à l’arrêter dans cette ignoble réclamation.

  • Car enfin, continua la baronne, vous vivez de mon argent.
  • De votre argent ! s’écria la veuve en se levant toute droite ; avez-vous bien l’impudence de venir parler ici de ce commerce d’âmes, femme éhontée ! Ainsi vous croyez m’avoir payé le sacrifice que je vous ai fait ?… Vous ne le pouviez pas, m’eussiez-vous donné tout l’or du monde ! Je me disais que mon mari, qui vous aimait, serait heureux comme il ne pouvait l’être avec moi ; voilà pourquoi je vous l’ai donné, n’exigeant en échange que mon pain quotidien, afin de ne plus lui être à charge, afin qu’il fût heureux ! répéta Théofie dans l’obstination de son étrange dévouement. L’a-t-il été ? Non ! Vous nous avez trompés tous les deux, moi et lui…
  • Je vous en prie, murmura Warwara, ménagez mes nerfs.
  • Sa mort est sur votre conscience, répéta sans l’entendre madame Janowska, vous l’avez tué ! que son spectre vous poursuive…

La baronne trembla sous cette menace.

  • De grâce ! répétait-elle en s’efforçant de gagner la porte.
  • De moi, vous n’obtiendrez rien ; non, rien, pas un kreutzer ; emportez ses vieilles nippes si vous voulez… tenez… ceci vous appartient !

Mais madame Bromirska avait pris la fuite.

Une fois dehors, Hermine lui dit brusquement :

  • Rentrez toute seule ; j’ai encore du chemin à faire.
  • Où vas-tu donc ?
  • À son tombeau.
  • Oh ! Herminoskha, ma chère Nushka, supplia la baronne, n’y va pas ! ne fais pas cela ! Je ne dormirais pas de la nuit !
  • Peu m’importe ! répondit la bohémienne en s’échappant.

Lorsqu’elle revint le soir, Warwara la regarda tout émue :

  • Qu’as-tu été faire là ? demanda-t-elle enfin.
  • Planter des fleurs sur son tombeau.
  • Tu les as plantées toi-même ?
  • Moi-même.
  • Jésus ! Marie ! ne me touche pas… Va-t’en ! Va-t’en !

Elle se déshabilla toute seule, tant était grande son horreur pour ces mains qui avaient touché la terre où reposait Maryan ; mais, au coup de minuit, Hermine la vit se précipiter dans sa chambre un flambeau à la main et le visage revêtu d’une pâleur livide :

  • Je meurs ! dit-elle, je deviens folle ! Je l’ai vu ! Je l’ai vu !
  • Qui donc ?
  • Le mort ! — Ses dents s’entrechoquaient en parlant. — J’ai senti son souffle froid comme la tombe, et, quand j’ai ouvert les yeux, il était là debout devant mon lit et me faisait signe !…
  • Eh bien ! répliqua Hermine, c’est une punition du Ciel ! Vous l’avez bien méritée ! Je souhaite qu’elle se renouvelle chaque nuit.
  • Nuschka, veux-tu me faire perdre l’esprit ? sanglota la baronne. Je commanderai cent messes pour lui… Crois-tu que cela me viendra en aide ?… Cinquante messes, qu’en dis-tu ? — reprit-elle après une pause qui lui avait suffi apparemment pour se calmer un peu.

Lorsque la joyeuse lumière du jour entra dans la chambre, Warwara trouva que dix messes seraient assez, et après le déjeuner elle envoya Hermine chez le curé pour commander une seule messe, qui ne fut suivie d’aucune autre, le spectre de Maryan Janowski ne s’étant plus montré.

La baronne avait trente ans à cette époque, c’est à-dire l’âge où une femme bien portante est à l’apogée de ses charmes et plus dangereuse que jamais ; le bonheur ne voltige plus devant elle comme un papillon chatoyant, mais il se couche à ses pieds comme un chien soumis. La tête de Warwara rappelait la beauté sévère de la Vénus au miroir, du Titien ; sa haute taille, sa démarche avaient autant de grâce que de majesté. Elle était riche, tout le monde lui rendait hommage, elle pouvait satisfaire tous ses désirs, et cependant elle n’était pas contente. Une perpétuelle inquiétude, qu’elle attribuait à ses nerfs malades, la tourmentait sourdement. Chaque jour, son médecin lui donnait de nouveaux conseils ; enfin, il trouva l’œuf de Christophe Colomb :

  • Il vous faudrait plus d’activité, madame, dit-il gravement ; occupez-vous de quelque façon utile.

Warwara s’occupa en effet, et de la manière qui, à son point de vue, était le plus utile.

Elle était entrée en relations à Lemberg avec un Juif du nom de Gottesmann ; ce personnage, aussi dévot que rusé, possédait toute sa confiance. Gottesmann n’était certes pas ce qu’on appelle un honnête homme, mais il avait une habileté merveilleuse pour esquiver la loi sans se compromettre. De concert avec ce Juif, la baronne commença donc à dépenser utilement son activité selon l’ordonnance du médecin. L’hiver, elle habitait Lemberg, et l’été Separowze, s’occupant à la campagne comme à la ville d’affaires aussi variées qu’intéressantes. Elle prêtait de l’argent, avec une surprenante obligeance, aux officiers, aux fils de famille qui étudiaient dans la capitale, aux petits employés. L’embarras de ces pauvres gens l’amusait ; les imbroglios, les scènes de drames auxquels ils la faisaient assister avaient pour ses nerfs détendus un charme indicible ; elle buvait leurs larmes comme du champagne. Quand un lieutenant, ayant engagé sa parole d’honneur, se voyait sur le point de perdre son grade, quand un jeune gentilhomme déshérité par suite de ses folies parlait de se brûler la cervelle, quand un père de famille criblé de dettes se tordait à ses pieds, tel qu’un ver qu’on écrase, alors elle jouissait réellement de la vie et savourait jusqu’aux moindres détails de la situation, sans en dédaigner un seul. D’abord elle feignait d’être inflexible, puis elle accordait une vague espérance, comme si les prières de ses débiteurs aux abois et quelques à-compte, toujours bien reçus, l’eussent désarmée ; mais la saisie ne s’ensuivait pas moins. Les atermoiements n’avaient d’autre but que de rassurer ses victimes afin de lui permettre de fondre sur elles à l’improviste. Quand elle avait traîné enfin sa proie en prison, Warwara rentrait dans son argent et il se trouvait que sans rien risquer elle avait savouré quelques agitations délicieuses.

  • Mon Dieu ! disait-elle, il y a des femmes qui font venir leurs toilettes de Paris, des hommes qui entretiennent plusieurs maîtresses à la fois. Moi, j’ai des goûts tout particuliers. Mon unique plaisir est d’avoir quelques pensionnaires sous les verrous de la prison pour dettes.

Aux véritables indigents, elle ne donnait jamais une obole, car la satisfaction de les torturer ne l’eût jamais dédommagée d’une perte ; l’avidité l’emportait encore chez elle sur la jouissance qu’elle éprouvait à faire sentir aux malheureux le pouvoir de l’argent.

Plus la baronne gagnait, moins elle devenait scrupuleuse dans ses spéculations. Elle prêtait sur des immeubles, sur le blé, sur des marchandises de toutes sortes. Si le paiement ne s’effectuait pas au jour dit, elle posait sa belle main blanche sur l’objet engagé, l’exécution avait lieu, et, à la vente, M. Gottesmann se rendait d’ordinaire acquéreur à vil prix pour revendre ensuite le plus avantageusement possible. Nombre de marchés frisaient la ligne de séparation qui, fine comme un cheveu, est tirée entre les choses permises et les choses défendues. La baronne tendait volontiers ses filets sur les terrains vagues où la justice n’a point de prise. Ainsi, elle possédait, par indivis avec un parent de feu son mari, certaine maison à Cracovie. Il arriva qu’un seigneur des environs voulut acheter un immeuble. Warwara s’empressa de recommander la maison de Cracovie, mais elle passa sous silence ce détail peu important qu’elle en possédât la moitié. La maison valait quarante mille florins. Selon le conseil de son astucieuse parente, le cousin de Bromirski, agissant comme propriétaire unique, demanda le double de cette somme ; mais M. Gottesmann, qui s’était posé en entremetteur, conseilla fortement à l’acquéreur de ne donner que soixante mille florins, pas un kreutzer de plus. C’était aussi l’avis du gentilhomme ; malheureusement, il lui manquait vingt mille florins. Gottesmann lui procura donc cette somme à douze pour cent ; la baronne donna l’argent, et l’affaire fut conclue ; Warwara reçut aussitôt sa part de vingt mille florins, plus dix mille florins pour l’argent prêté ; elle trouva moyen en outre de grappiller dix mille francs de chicanes.

Autant la baronne était indulgente pour ellemême, autant elle se montrait sévère pour autrui ; elle dépouillait sans scrupule ; mais le sens moral s’éveillait chez elle dès qu’elle se sentait lésée, si peu que ce fût. Il fallait la voir alors fulminer des malédictions contre les coupables ! Un de ses fermiers, ruiné par la grêle ou par un incendie, venait-il la supplier d’avoir un peu de patience, elle se tordait les mains en s’écriant : — Désormais, je ne me fierai à personne, non, à personne ! Moi qui vous croyais honnête homme ! N’est-ce pas, Hermine ? toi aussi, tu le croyais honnête ? Et maintenant vous descendez au rang des voleurs, des bandits !… Retirezvous… sortez de ma présence !… — Quiconque lui faisait perdre un liard cessait aussitôt d’être honnête. Hélas ! bien d’autres que Warwara voient un sot dans chacun des pauvres hères qu’ils rançonnent et un fripon en celui qui leur fait du tort ! Le monde juge-t-il autrement ? Nos créanciers ne sont-ils pas toujours à nos yeux des bourreaux et nos débiteurs des coquins ? Demander à Warwara un peu de pitié pour des paresseux, des prodigues, des maladroits, c’eût été vraiment trop exiger d’une femme raisonnable. Jamais elle n’eut cette faiblesse à se reprocher ; la sensibilité ne lui joua jamais de tours ; ses nerfs eux-mêmes devenaient au besoin singulièrement calmes : le grincement d’un clou sur un mur les eût exaspérés, mais le spectacle d’une exécution ne les chatouillait que très agréablement. C’est que la richesse endurcit plus vite un cœur que l’eau bouillante ne durcit un œuf. Warwara ne se laissait donc ni persuader, ni toucher, ni intimider ; elle montrait même une telle intrépidité lorsqu’il s’agissait d’argent, qu’elle faillit devenir un jour victime de son héroïsme.

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