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Un testament

Léopold Sacher-Masoch – Le legs de Caïn (Nouvelles)

Après avoir longuement marchandé avec un juif qui se rendait à Lemberg, elle rentra chez elle et, appuyée contre la fenêtre, attendit le passage de la butka. Madame Gondola, revenue de sa syncope, était en train de chercher la bonne aventure dans les cartes ; tout à coup, elle dit d’une voix adoucie et en ayant recours aux cajoleries du diminutif :

  • Warwarouschka, pourquoi le théâtre ? Un beau mariage t’attend.
  • Je le trouverai plus aisément au théâtre qu’ailleurs, répondit Warwara d’un ton sec.

Les roues de la butka ébranlaient déjà le pavé ; la longue voiture de forme orientale, couverte d’une toile et chargée de juifs pauvres des deux sexes, s’arrêta devant la porte.

  • Adieu ! dit la fille.
  • Adieu ! répondit la mère.

Elles se séparèrent ainsi.

Warwara, montant lentement dans le chariot, d’où s’exhalait une forte odeur d’ail, prit place entre une marchande de volaille et un boucher. Les chevaux partirent au trot. Après une course de quelques heures à travers la plaine désolée qu’entrecoupaient à de rares intervalles quelques collines basses, un village ou un bouquet de saules, ils s’arrêtèrent devant une auberge juive où, de temps immémorial, les voyageurs pour Lemberg avaient passé la nuit. Warwara n’obtint pas de gîte sans quelque peine ; encore était-ce une mauvaise petite chambre humide au rez-dechaussée ; l’unique fenêtre qui ouvrait sur la cour était rapiécée par des morceaux de papier de toutes couleurs ; sur le lit, il n’y avait qu’une méchante paillasse et un matelas ; mais enfin c’était une chambre. Les appartements habitables se trouvaient être retenus par des personnages de plus haute importance, dont les gens devaient loger dans les calèches qui encombraient la cour. Toute la société juive, parfumée d’ail, s’installa aussi pour la nuit sous la tente de la butka.

Warwara s’assit devant une des tables de la salle à manger ; elle avait faim. On ne put lui offrir que des œufs, dont elle se contenta en y trempant des mouillettes de pain bis. Non loin d’elle, un jeune homme, le front appuyé sur ses deux mains, semblait dormir. Le bruit que fit un couteau en tombant l’éveilla ; il leva deux grands yeux bleus sur la jeune fille et sembla stupéfait, presque effrayé. Peut-être cette blonde image sortie trop brusquement du brouillard de ses rêves se mêlait-elle encore à l’un d’eux. Avec un trouble charmant, il rougit, mit la main devant ses yeux et ôta son bonnet pour saluer l’éblouissante apparition.

Warwara répondit avec une négligence coquette, comme toute Polonaise de race répond au salut d’un homme. Pendant quelques minutes, ces deux êtres jeunes et beaux ne firent que se regarder, trouvant sans doute à cette mutuelle contemplation un extrême plaisir. Chaque fois que l’étranger tournait les yeux vers Warwara, elle baissait les siens, de même qu’il ne manquait pas de siffler tout bas en étudiant avec attention les peintures de la chambre chaque fois que le regard perçant de la voyageuse se posait sur lui. Il pouvait se laisser regarder sans crainte aussi bien qu’elle-même : grand, svelte, un peu frêle peutêtre, il avait cette élégante aisance de démarche et de manières que nul ne peut apprendre et qui plaît tant aux femmes. Les traits n’étaient pas absolument réguliers, mais délicats, spirituels et toujours éclairés par un sourire vainqueur. L’entretien muet de leurs yeux fut interrompu enfin par Warwara, qui demandait à l’aubergiste une carafe d’eau. Aussitôt l’étranger se leva et, s’approchant avec un balancement des hanches coquet, presque féminin, pria la dame de lui faire la grâce de ne pas boire cette eau, sortie d’une mare croupissante où l’on ne pouvait puiser que la fièvre ; en même temps, il s’offrait à préparer du thé, ce que la jeune fille accepta gracieusement. Aussitôt il courut chercher de l’eau, la mit sur le feu et, tandis qu’elle bouillait, sortit d’une gibecière des viandes froides et des confitures auxquelles Warwara fit honneur.

  • Maintenant, dit le galant inconnu, pardonnez-moi une question qui risquerait de vous paraître inconvenante si je n’étais pas un homme grave, un homme marié… Vous êtes-vous pourvue de linge de lit ? — Je n’y ai pas pensé.
  • Permettez-moi donc d’améliorer votre gîte de mon mieux, sans que vous ayez à vous en occuper.

Warwara resta la bouche entrouverte de surprise, ce qui, du reste, lui allait très bien. Un malaise vague et indéfinissable s’était emparé d’elle.

  • Vous êtes marié ? Votre femme est-elle belle ?
  • On le dit, répliqua négligemment le jeune homme.
  • Et vous l’aimez, par conséquent ?
  • Mon Dieu ! dit l’étranger avec un sourire, en jetant du sucre dans une tasse que lui apportait la servante, nous nous supportons !

Il se fit un silence, pendant lequel la porte grinça piteusement sur ses gonds, pour livrer passage à un nouvel hôte. Coiffé d’un bonnet gris, enveloppé dans son manteau de voyage, il grondait le domestique qui portait ses bagages. Répondant avec hauteur à l’humble accueil de l’aubergiste juif, il se jeta sur le vieux canapé, puis se mit à examiner ses voisins. Warwara reconnut le baron Bromirski ; il la reconnut aussi et souleva son bonnet, mais elle n’eut pour lui qu’un regard dédaigneux. Le vieux fat parut courroucé de cette indifférence ; il se tourna brusquement vers son domestique et lui demanda sa pipe turque.

  • Vraiment, vous êtes marié ? répéta Warwara, s’adressant à l’étranger. Mais pourquoi ne pas vous asseoir ? ajouta-t-elle, lorsqu’elle eut remarqué qu’il restait debout comme un serviteur.

Il s’inclina respectueusement et prit place en face d’elle, ce qui lui fit tourner le dos au vieux Bromirski, puis, répondant à la première question de Warwara, tendit vers elle une belle main très soignée :

  • Voyez mes chaînes.
  • Oh ! ces chaînes-là sont faciles à rompre, dit en riant la jeune fille, surtout chez nous, où les plus fidèles vivent séparés de leur seconde femme…

Elle retira cependant de son doigt l’anneau nuptial avec un soupir à demi moqueur, le fit glisser sur le sien, puis le rendit lentement au jeune homme, qui rougit de nouveau. Ils causèrent comme causent des gens qui ne se connaissent pas. Peu leur importaient les paroles sorties de leurs lèvres ; la musique de leurs voix confondues suffisait à les enivrer. L’étranger s’amusait à faire danser la flamme bleue du punch ; Warwara broyait dans sa main des sucreries dont elle répandait les miettes sur la nappe ; bientôt elle s’aperçut qu’il ramassait ces miettes pour les porter à ses lèvres, et une secrète joie l’envahit, car elle avait compris qu’elle produisait sur lui quelque impression.

Interrompant ce jeu, elle passa tout à coup à un autre, qui consistait à pétrir des boulettes de mie de pain et à les lancer dans toutes les directions. Elle toucha le front du juif, qui secoua ses boucles noires en regardant autour de lui d’un air étonné ; elle tira sur le chien qui dormait sous le buffet ; elle fit sonner les vitres et inquiéta une multitude de mouches collées sur le chandelier comme des grains de raisin sec.

  • Pourquoi ne me prenez-vous pas pour cible ? demanda en riant l’étranger.

Elle ne se le fit pas dire deux fois ; mais lui, se dérobant à la grêle qui l’atteignait, vint saisir ses deux mains agressives. Warwara parut offensée.

  • Si j’ai manqué au respect que je vous dois, dit-il en reculant d’un pas, punissez votre esclave.

Elle éclata de rire et le frappa au visage d’une de ses tresses qui s’était détachée.

  • Les magnifiques cheveux ! s’écria le jeune homme.
  • Vous ne devez pas faire de ces remarques-là, monsieur… un homme marié… !
  • J’ai cependant le droit de baiser la verge, dit-il.

Et avant qu’elle eût compris, il avait pressé la tresse blonde contre ses lèvres. Rien n’irrite davantage un homme que de passer inaperçu aux yeux d’une femme qui en même temps reçoit et encourage les hommages d’un autre. Si Warwara avait eu l’intention d’ensorceler le baron, elle n’eût pu s’y prendre mieux. Bromirski souffla quelques bouffées formidables de sa pipe turque, se leva, se promena de long en large, s’approchant de plus en plus de la table où les deux jeunes gens étaient assis, puis s’éloignant avec effroi. Enfin il se sentit assez maître de lui pour dire à Warwara :

  • Mademoiselle, vous semblez ne plus me reconnaître.
  • Vraiment, monsieur, répondit-elle avec un calme écrasant, je ne sais à qui j’ai l’honneur…
  • Rappelez vos souvenirs, un vieil ami de votre pauvre père…
  • Vous vous servez d’une bien mauvaise recommandation, interrompit Warwara ; tous nos amis ne valent pas cela ! — et elle fit claquer ses doigts ; — nous avons pu les apprécier dans le malheur.
  • Je ne mérite pas d’être confondu avec les autres, puisque j’étais à l’étranger…
  • Oui, oui, je vous reconnais maintenant, dit Warwara.

Et elle eut la malice de présenter les deux hommes l’un à l’autre.

  • Monsieur ?…
  • Maryan Janowski, dit le plus jeune.
  • Monsieur Maryan Janowski, je vous recommande M. Baruch-Pintschew, qui vendait à feu mon père du sucre et du café au plus juste prix.
  • Quelle folie ! bégaya le baron, devenu tout pâle ; je suis le baron Bromirski, Lucien Bromirski.
  • Mon Dieu ! qu’ai-je dit ?     s’écria mademoiselle Gondola ; je me suis trompée… mais c’est votre faute, baron…

Maryan Janowski s’en alla vaquer, comme il l’avait dit, à l’arrangement de la chambre de sa nouvelle amie, et Warwara profita de son absence pour interroger le juif sur lui. Elle ne se gênait nullement devant Bromirski, de plus en plus irrité. Elle apprit donc par le juif – qu’est-ce que les juifs ne savent pas ? – que Maryan Janowski était le fils d’un propriétaire du cercle de Przemysl, que son père ne lui avait laissé que beaucoup de dettes, que son village venait d’être vendu par autorité de justice et qu’il s’en allait à

Lemberg chercher un emploi. — « Quel malheur ! » pensait cette fille pratique, tandis que le baron s’efforçait d’engager la conversation.

Maryan lui plaisait plus qu’aucun homme qu’elle eût encore rencontré ; elle se sentait le pouvoir de le rendre amoureux quand bon lui semblerait ; mais qu’en adviendrait-il ? Un homme marié ! Elle serait donc sa maîtresse ; la maîtresse d’un gueux ?… fi donc ! L’obstacle était là. Une fois mariée elle-même, elle n’aurait certes pas d’autre galant ; mais où trouver le mari ? Son regard tomba sur Bromirski, et ce regard décida du sort du vieux roué. Une pensée en fait naître une autre. La fantaisie de Warwara se transformait en projet, projet romanesque peutêtre, mais sans mélange d’imprudence, et le projet devait être exécuté sur-le-champ ; il n’y avait pas de temps à perdre.

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