Lorsque Maryan sortit de son bureau, il aperçut la baronne qui, renversée sur les coussins de sa voiture découverte, lui faisait signe de la main.
- Tu es libre, dit-elle gaiement, je t’emmène, nous dînerons ensemble aujourd’hui et toujours.
- Que signifie…
- Je t’expliquerai. Monte d’abord.
En route et tandis que les chevaux dévoraient la distance au plus vite, Warwara partit d’un grand éclat de rire :
- Dis-moi avant tout, demanda-t-elle, si tu vaux vingt mille florins ?
- Est-ce une plaisanterie ?
- Elle est de mauvais goût, j’en conviens, mais ta femme l’a signée.
Warwara lui tendit les deux papiers ; il lut, regarda la baronne, lut encore, froissa l’acte entre ses mains et haussa les épaules :
- Croyez-vous qu’un homme se laisse vendre comme un cheval ou un chien ? Il me suffira de dire non…
- Tu ne diras pas non, parce que tu m’aimes.
- Autant que je te hais, répliqua Maryan farouche.
- Enfant ! ne désirais-tu pas de tout ton cœur pouvoir être à moi comme je suis à toi seul ? Nous verrons le monde ensemble, nous jouirons de la vie, tu abandonneras un travail ingrat…
- Et s’il me manque, de quoi vivrai-je ?
- Vas-tu mêler d’ignobles questions d’argent à notre amour ? Je te parle d’aller en Italie, à Paris, où tu voudras…
Maryan se tut. C’était une première lâcheté sans remède. Il consentait par ce silence à quelque chose de pire que la mort, l’infamie.
- Oh ! que je suis heureuse, s’écria étourdiment Warwara, un bonheur comme le mien ne peut être acheté trop cher !
- Même si on le paie vingt mille florins ? demanda Maryan avec un dégoût profond.
Il se sentait le plus vil des hommes et il s’y résignait.
V
Quelques jours après cet événement, la baronne et Maryan convinrent de s’éloigner du lieu qu’habitait madame Janowska. Ils partirent pour Vienne. Jusqu’au dernier moment, Warwara craignit que sa proie ne lui échappât ; Maryan ne pouvait s’absenter une heure sans la retrouver en larmes, persuadée qu’il avait pris la fuite et qu’elle ne le reverrait plus. Pour le retenir, elle l’avait chargé d’une responsabilité matérielle, en lui remettant tout l’argent du voyage. C’était de la part d’une telle femme un acte de confiance extraordinaire.
- Mais, se disait-elle, jamais il n’emportera l’argent, et s’il me le rend, je serai avertie de ses desseins dont j’aurai le temps d’empêcher l’exécution. Ce portefeuille me répond de lui.
De pareilles précautions étaient bien inutiles. Maryan ne songeait guère à rompre ses indignes chaînes : il s’enivrait de son bonheur jusqu’à n’avoir plus ni honte ni remords. Rêver, étendu aux pieds de Warwara, lui dire ces mille folies qui font hausser les épaules aux gens de sangfroid et qui sont les délices des amants, vivre près d’elle dans un état de vague béatitude, c’était tout ce qu’il demandait. Les quinze premiers jours se passèrent ainsi troublés seulement par les énergiques remontrances d’Hermine à sa maîtresse.
On pourra s’étonner de l’humilité avec laquelle les supportait madame Bromirska. Mais, à cette époque, l’empire d’Hermine était définitivement établi : la baronne, qui jusque-là ne s’était attachée à aucune femme, aimait jusqu’à la rudesse de cette suivante au franc parler qui ne la flattait jamais, tout en lui marquant un dévouement absolu. Elle ne l’avait pas décidée sans peine à l’accompagner en Italie. Hermine lui avait reproché de sacrifier sa réputation à un aventurier, de s’afficher comme une courtisane, d’oublier la dernière pudeur et avait fini par déclarer qu’elle ne tremperait pas dans un tel scandale, qu’elle s’en irait. Les prières, les larmes de la baronne eurent raison de ces scrupules qui n’étaient peut-être que les susceptibilités d’un despote obligé à l’improviste de partager le pouvoir ; elle resta, mais en témoignant à l’intrus un dédain écrasant, une froideur glaciale dont il affectait de ne pas s’apercevoir. Peu à peu l’attitude de cette singulière personne se modifia ; elle observait Maryan et le mépris qu’il lui avait inspiré d’abord se changeait insensiblement en pitié. Plus d’une fois la baronne, qui l’emmenait partout avec elle, au théâtre, à la promenade, la traitant comme une sœur, remarqua, non sans en prendre ombrage, l’expression des yeux noirs d’Hermine lorsqu’ils s’arrêtaient sur Maryan.
Déjà la félicité des amants s’obscurcissait de quelques nuages : chez chacun d’eux commençaient à s’éveiller lentement des instincts ennemis qui semblaient vouer ces deux êtres unis par la passion à une haine future, à des hostilités réciproques et implacables. Maryan était plus amoureux que jamais, et cependant il avait des lueurs de raison, rares et fugitives sans doute, qui lui permettaient de discerner toutes les noirceurs, toutes les bassesses du caractère de Warwara. Son avarice surtout le révoltait. Dans la pauvreté même, il avait toujours été généreux. Un mendiant lui tendait-il la main, il donnait son dernier sou, sans demander d’abord :
- Es-tu digne d’être secouru ? N’es-tu pas misérable par ta propre faute ?
Warwara au contraire eût considéré comme une faiblesse coupable de venir en aide à un fainéant ; elle engageait les infirmes à se faire recevoir dans quelque hospice, les vagabonds à travailler ; celui-ci était trop bien vêtu, il devait mentir, les haillons de celui-là indiquaient une vie de désordre abject.
Il était curieux de l’entendre, en ces circonstances, faire de la morale comme si ellemême eût été sans reproche. L’assemblage des deux épithètes pauvre et honnête la faisait rire ; elle trouvait ces qualités inconciliables.
- On ne doit jamais se laisser entraîner par le sentiment, disait-elle, jamais !
Maryan sifflait entre ses dents au lieu de répondre ; ce langage était si déplacé dans la bouche d’une femme jeune, belle, aimée ! Une sorte de mélancolie l’envahit peu à peu.
- Est-il malade ? se demandait Warwara.
L’événement donna raison aux craintes qui la tourmentaient ; une année à peine s’était écoulée dans des voyages et des plaisirs de toutes sortes, quand soudain, au milieu d’une fête, le sang jaillit des lèvres du jeune homme avec une violence épouvantable. On eût dit que le rouge torrent de la vie voulait s’échapper jusqu’à la dernière goutte. Les médecins furent appelés en toute hâte. Warwara s’enfuit ; elle avait peur ; elle ne voulait pas assister au dénouement terrible, et puis certains ennuis pouvaient s’ensuivre pour elle. L’accident était survenu à Vienne.
- Il faut, dit-elle à Hermine, que nous partions pour Separowze ; il pourra m’y rejoindre, s’il guérit.
- Partez, répondit Hermine, moi je reste.
À la profonde surprise de sa maîtresse, elle s’obstina dans cette résolution : personne ne savait préparer aussi bien qu’elle des pilules de glace, ses soins étaient nécessaires au malade, elle ne le quitterait pas, c’était une question d’humanité.
Quand, à la fin du quatrième jour, le péril fut conjuré, Maryan promena autour de lui un regard éteint en prononçant le nom de Warwara. Ce fut Hermine qui répondit ; il la regarda, sourit avec tristesse et lui tendit une main tremblante, presque diaphane, sur laquelle tomba un baiser mouillé de pleurs.
Warwara revint pour la convalescence avec de grandes démonstrations de tendresse et de joie. Tandis qu’agenouillée devant le lit de repos où gisait Maryan, elle lui parlait des angoisses qu’elle avait ressenties, Hermine la regardait avec des yeux qui s’élargissaient dans l’obscurité comme ceux d’une bête de proie. La baronne se releva pour allumer une cigarette dont la fumée fit aussitôt tousser Maryan.
- Pour Dieu ! ne fumez pas ! s’écria Hermine.
- Dis-moi si cela t’importune, fit Warwara s’adressant au jeune homme. Aucun sacrifice ne me coûtera, tu le sais.
Il secoua la tête et continua de tousser.
- Ne l’entendez-vous pas ? dit brusquement Hermine.
- Mais je lui ai demandé…
- On ne demande pas, on sent ces choses-là !
Elle fit tomber des doigts de madame
Bromirska la cigarette qu’elle écrasa par terre.
- Tu brûles le parquet, Minoschka.
- Mieux vaut brûler le parquet, ma foi, que ses poumons !
- À t’entendre on croirait que je suis une égoïste et sans cœur !
- Vous avez plus de nerfs que de cœur, en tout cas !
La baronne était habituée à ces sorties de la part de sa confidente. Elle haussa légèrement les sourcils.
Le médecin vint faire sa visite quotidienne. Warwara l’emmena chez elle et eut avec lui un entretien secret auquel prit part sans y être invitée la fine oreille d’Hermine.
- Ainsi, j’ai payé vingt mille florins une vie qui menace de s’éteindre à chaque instant ! pensa la baronne lorsque le médecin lui eut déclaré que la santé de Maryan exigeait le séjour permanent dans un pays chaud.
- Que de dépenses ! dit-elle à Hermine, et puis je ne vais plus avoir un moment de repos. Je l’aime tant, et je suis menacée de le perdre ! Par quelle fatalité me suis-je attachée à un malade ?
- Oh ! madame, dit Hermine, vous parlez d’amour ! et vous pensez à votre argent comme une juive, une vraie juive…
- Vas-tu encore me dire des injures ?
- À votre place, moi, je vendrais ma vie pour pouvoir le sauver, le soulager seulement…
- Tu en parles à ton aise !
La baronne emmena cependant Maryan en Italie. Ils s’arrêtèrent d’abord à Venise, où le convalescent parut renaître sous l’influence des brises marines et surtout des impressions nouvelles. Il était sensible aux arts, à l’éblouissant spectacle qu’offrent ces palais flottants pour ainsi dire entre le ciel et l’eau, il riait comme un enfant quand les domestiques de l’hôtel l’appelaient le prince Janowski.
Le fameux portefeuille lui était toujours confié, il payait les notes de l’hôtel, les gondoles, les loges au théâtre, mais Warwara l’arrêtait s’il faisait mine de donner une piécette à quelqu’un de ces enfants qui s’empressent sur les pas de l’étranger pour rendre mille petits services, ou d’acheter des fleurs à la bouquetière de la Fenice. Elle lui enlevait la bouteille de vin de Bordeaux qu’il buvait par ordre des médecins, de crainte qu’il ne s’échauffât le sang, confisquait ses cigares dans l’intérêt de sa poitrine, venait éteindre avec un sourire la bougie qui brûlait pendant ses nuits d’insomnie, afin d’empêcher qu’il ne se fatiguât en lisant, et songeait parfois, quand il s’agenouillait à ses pieds, qu’il devait user sur le tapis ses vêtements neufs.

