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Un testament

Léopold Sacher-Masoch – Le legs de Caïn (Nouvelles)

La petite chienne blanche Mika était encore le plus nerveux de tous les hôtes de Separowze. La moindre chose excitait sa méchanceté ; mais il suffisait, pour que cette méchanceté devînt de la rage, que Martschine glissât sur le parquet ciré une brosse à chaque pied. Alors les mollets de l’imprudent couraient un danger réel.

 

XI

 

La collection d’originaux que renfermait la seigneurie reçut un précieux renfort en la personne d’un parent éloigné de Warwara, nommé Zénobius Monastyrski.

Ce jeune homme, élevé dans l’abondance, avait gaspillé follement son patrimoine. Devenu pauvre, il ne regrettait rien, ayant, pour un temps du moins, vécu à sa guise. Qu’il eût faim, qu’il eût froid, qu’il dormît à la belle étoile, sa gaieté ne l’abandonnait pas. Par une matinée de décembre, il apparut à Separowze en habit d’été, sans gants, sans bottes et sans bas, les pieds enveloppés de lambeaux de toile, un claque sous le bras, et naturellement sa belle tante le traita de « prodigue incorrigible », de « membre inutile du genre humain », etc.

  • Je vous demande pardon, interrompit Zénobius avec un fugitif sourire, j’ai, l’été dernier, aidé les paysans à rentrer le blé ; maintenant je travaille dans l’étude du notaire Batschkock à Koloméa.
  • Eh bien ! que venez-vous demander ici ? Je ne peux rien pour vous.
  • Pardon encore, chère tante, je ne vous demande pas d’argent, je n’y ai jamais pensé, mais je voudrais obtenir que vous vous fissiez assurer…
  • De quelle assurance parlez-vous, drôle ?
  • D’une assurance sur la vie. Cela ne vous fera aucun mal. Laissez seulement un médecin vous examiner. Il verra si vous avez une maladie chronique ou…
  • Quelle horreur ! C’est au milieu de vos princesses de la rampe, de vos coureurs de tripots, dans la belle société où vous avez perdu jusqu’à vos dernières bottes, que vous prenez ces idées-là ?
  • Mais, ma tante, il ne vous en coûtera rien. Je prétends payer le médecin, et vous ne vivrez ni plus ni moins ; seulement, lorsqu’il plaira au Ciel de vous reprendre, j’aurai une rente assurée.
  • C’est cela ! vous comptez sur ma mort…

Sortez… que je ne vous revoie jamais !

  • J’obéis, répondit Zénobius avec déférence en marchant à reculons vers la porte, mais vous ne pouvez m’empêcher de prendre mes précautions. Voyons, combien d’années vous reste-t-il encore à vivre ?… Avec votre constitution…
  • Arrête, bourreau, interrompit Warwara en se bouchant les oreilles et tressaillant de tout son corps ; arrête ! ne prononce pas ce chiffre horrible ! Je sais trop que je mourrai un jour ; mais, si tu prends une assurance sur ma vie, je ne verrai pas la fin de l’année, j’en suis certaine. J’aime encore mieux te donner asile ; mais, au nom de Dieu, ne parle plus de ma mort ni de ma constitution.

Zénobius s’empressa de lui baiser la main. Son bagage fut vite transporté à la seigneurie ; il tenait tout entier dans un vieux mouchoir. En cinq minutes, il eut pris possession du réduit qui lui était assigné au rez-de-chaussée, suspendit un petit crucifix et le portrait de sa mère au-dessus de son lit, glissa un exemplaire usé de Faust sous son oreiller, puis, assis sur un escabeau, les deux mains appuyées sur ses genoux, il sourit et respira profondément. La misère était conjurée.

Au premier dîner, il se brûla bien un peu les lèvres, tant il avait hâte d’apaiser les déchirements de son estomac vide ; mais, cette faim féroce une fois satisfaite, Zénobius reprit les manières polies dont il avait eu l’habitude. On eût dit que chez lui le gentilhomme se réveillait d’un profond sommeil. En même temps, il se rendait utile de tout son pouvoir, et naturellement la baronne abusait de cette bonne volonté toujours alerte, toujours souriante. Si, vaincue par une superstitieuse terreur, elle lui avait donné asile, ce n’était pas pour le laisser ensuite manger son pain dans l’oisiveté. Elle l’envoyait donc aux champs, au marché vendre le blé, surveiller les coupes de bois, vaquer aux soins de la basse-cour et du jardin ; Zénobius recollait les meubles cassés, mettait les pantoufles à sa tante, jouait au piquet toute la journée sans autre enjeu que des fèves. De temps à autre, il se dédommageait de cette sujétion par quelque espièglerie.

Je me rappelle avoir assisté à l’une des meilleures. J’avais été invité à dîner chez la baronne avec un prêtre grec du voisinage et la famille de ce dernier. Au milieu de la table se trouvait une grande tarte magnifiquement garnie qui datait, je crois, des noces de Warwara, et qui toujours était reportée intacte au garde-manger. Quelle fut l’émotion de notre hôtesse en voyant Zénobius offrir galamment de la tarte à Cléopha, la fille aînée du prêtre ? Saisissant un grand couteau, il porta au précieux objet de parade un coup si vigoureux que l’un des morceaux alla frapper au front, comme une pierre, le digne prêtre effrayé. Plus tard, celui-ci en rit avec nous, car il était impossible d’être d’humeur plus débonnaire qu’Athanase Kmietowitch. Le neveu de la baronne s’était attaché à lui d’une affection sincère, peut-être parce qu’il était le père de la belle Cléopha.

Chaque fois que j’avais rendu visite à la seigneurie, Zénobius me prenait par le bras pour m’entraîner au presbytère. C’était une humble demeure ; nos paroissiens de la Petite-Russie ne sont pas riches. On eût dit un nid d’hirondelles collé à la vieille église, et comme dans un nid d’hirondelles, en effet, jeunes et vieux, étroitement serrés les uns contre les autres, gazouillaient gaiement du matin au soir. Le prêtre disait sa messe, préparait son sermon du dimanche, faisait tout tranquillement ses baptêmes, ses mariages, enterrait ses morts, et pour le reste abandonnait le monde au sage gouvernement de la Providence, sans se soucier de la politique ni d’aucune des questions brûlantes qui troublent la digestion des gens moins bien avisés.

Athanase Kmietowitch n’était qu’un paysan, mais un paysan lettré, qui, en revenant des champs, copiait d’une belle écriture des livres qu’il était trop pauvre pour acheter et se tenait ainsi au courant de toutes les découvertes de la science, de tous les progrès de la philosophie. Très simple, indifférent aux grandeurs, aux richesses, il ne vénérait, après Dieu, que deux choses : la science et sa femme. Madame Sophronia Kmietowitch était adorée, choyée sans cesse, comme l’est seule une femme de prêtre grec. Celui-ci, en effet, ne peut se marier qu’avant d’être définitivement consacré au Seigneur, et, s’il devient veuf, les ordres qu’il a reçus lui défendent de convoler en secondes noces. Aussi quelle terreur a-t-il de perdre la mère de ses enfants ! Il suffisait que madame Sophronia dît : « Si tu me contraries, je vais maigrir… » pour qu’il exécutât toutes ses volontés. Pourtant madame Sophronia aurait pu perdre sans inconvénient une partie de son embonpoint vraiment turc. Compatriote de cette autre fille de curé petit-russien, Anastasie Lyssowsky de Rohaty, en Gallicie, laquelle, sous le nom de Roxelane, gouverna tout l’empire ottoman, elle avait ce même petit nez retroussé qui fit de Soliman le Grand l’esclave de son esclave, ce petit nez mutin qui trahit tant de caprice, de force et de passion réunis.

Cette femme de quarante ans, magnifiquement épanouie, et les quatre enfants qui l’entouraient, ne faisaient pas mentir le proverbe qui veut que la beauté soit l’apanage de toutes les familles de prêtres grecs en Gallicie. Je m’aperçus bientôt que l’une des jeunes filles, Cléopha, une grande blonde au teint blanc et lisse comme l’hermine, et aux yeux couleur de violette dont le regard vous ouvrait tout un monde naïf et poétique comme celui de nos contes populaires, était l’objet des attentions respectueuses, mais incessantes, du brave Zénobius. C’était pour la voir qu’il m’entraînait au presbytère, n’osant plus y retourner tout seul, dans la crainte que la sollicitude maternelle de madame Sophronia ne s’alarmât.

 

 

XII

 

Deux billets élégants, d’une grande écriture nette, presque virile, nous avaient invités, M. Kmietowitch et moi, à nous rendre chez la baronne le même jour et à la même heure. J’allai donc chercher le prêtre, et nous entrâmes ensemble dans la cour de la seigneurie, pour y être témoins d’une scène vraiment bizarre. Warwara, assise à une fenêtre ouverte du rez-dechaussée, un grand livre d’heures à la main, récitait tout haut les litanies de la sainte Vierge, en s’interrompant de temps à autre pour gourmander ses gens occupés dehors à divers services :

  • Hé ! Martschine ! les oies sont au verger !… « Trône de la sagesse, priez pour nous… »
  • Mon Dieu ! Hermine, qu’as-tu donc cassé ?… « Secours des pécheurs, priez pour nous… » — Bon, voilà que la sauce brûle… Je la sens d’ici !

Et elle appelait la cuisinière :

  • Maudite coquine ! la sauce est brûlée. « Reine des anges, priez pour nous ! »

Et ainsi de suite. Enfin elle nous aperçut. Mika poussa un aboiement frénétique et saisit entre ses dents aiguës le manteau du prêtre, sans se laisser désarmer par les flatteries de ce dernier.

  • Mika ! criait la baronne, Mika ! méchante bête !

Elle nous fit entrer et, sans perdre un instant, nous conduisit dans une pièce écartée où jamais elle ne recevait de visites. Arrivée là, elle ferma soigneusement la porte à clef, après s’être bien assurée que personne ne pouvait entendre.

  • Je vous remercie, nous dit-elle, d’avoir eu pitié d’une pauvre femme abandonnée. Il s’agit d’un secret, d’un grand secret, et je veux me hâter de vous le confier. Autrement, on nous dérangerait… Vous savez, Hermine… Oh ! je suis bien malheureuse ! Cette Hermine n’a pas de conscience. Elle me tourmente dans l’espérance d’hériter… C’est une bête féroce, vous dis-je… Mais ses manèges seront trompés. J’ai fait mon testament. Je l’ai fait en double. Si je le cachais dans un meuble, elle le découvrirait ; elle forcerait le tiroir, et ma vie, messieurs, ne serait plus en sûreté. Cette ingrate créature m’assassinerait de même si je le donnais à un notaire. À cause de cela, je vous supplie de veiller à l’exécution de mes dernières volontés. Tenez, prenez !

Elle tendit à chacun de nous une enveloppe cachetée.

  • Et s’il plaît à Dieu de m’enlever de ce monde, – elle se mit à pleurer, – ayez la bonté de remettre ce pli…

Elle ne pouvait plus parler, tant était profonde chez elle la pitié de soi-même.

  • Voyons, il n’y a pas lieu de craindre ni de s’affliger encore, dit doucement le prêtre.
  • Non, n’est-ce pas ? répliqua la baronne, essuyant ses larmes du revers de la main ; j’ai souvent entendu dire que les malades qui reçoivent les sacrements ou qui font leur testament vivent encore longtemps après. Le croyez-vous ? C’est que vraiment je ne veux pas encore mourir. Feu mon grand-père avait atteint sa quatre-vingt-deuxième année, et il est resté robuste jusqu’à la fin.

En ce moment, on frappa violemment à la porte.

  • Qui est là ? demanda la baronne toute tremblante.
  • Ouvrez ! répondit la voix brève d’Hermine.
  • Vous voyez ! dit        bien     bas       madame

Bromirska.

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