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Un testament

Léopold Sacher-Masoch – Le legs de Caïn (Nouvelles)

J’ai dit qu’elle jouait au piquet, mais seulement quand la douce Nuschka était de bonne humeur, et cela n’arrivait qu’à de rares intervalles. Comme sa maîtresse, la jolie petite bohémienne était devenue, en prenant des années, une affreuse caricature de ce qu’elle avait pu être jadis. Toute la vie de son visage tanné s’était réfugiée au fond de ses yeux d’oiseau de proie qui brillaient sombres et féroces dans la caverne de leurs orbites. Elle raillait la baronne sans miséricorde, la dupait, la volait, allait même jusqu’à la maltraiter. Warwara s’était donné un tyran implacable, et plus le monde l’abandonnait, moins elle pouvait se passer de ce tyran, contre lequel de temps à autre elle essayait de se révolter, mais pour céder toujours à la fin.

  • Ne me faites pas cette méchante mine, disait Hermine ; souriez, entendez-vous, soyez gaie, ou je pars demain…. Vous me connaissez ?

Et Warwara souriait à travers ses larmes de rage.

Si la famille d’Hermine venait à la seigneurie, force était bien que la baronne se dessaisît des clefs du garde-manger et de la cave. Ce n’était pas sans combat.

  • Tu me réduis à la mendicité, tu me mènes au tombeau ! disait-elle en sanglotant.

Puis elle se rendait comme une ville qui capitule :

  • Ah ! la diablesse ! me dit-elle un jour tout bas, comme si elle m’eût confié un dangereux secret ; ah ! la misérable ! que ne puis-je vivre sans elle ! Mais non, il faut tout endurer. Si je n’avais pas mes nerfs seulement, elle serait châtiée comme elle mérite de l’être ! Pour guérir mes nerfs, je sacrifierais la moitié de ma fortune, oui, la moitié !

Les serviteurs se vengeaient sur les nerfs de leur maîtresse de tous les maux qu’elle leur faisait supporter. Martschine surtout s’entendait à les torturer : longtemps il s’était demandé en quoi pouvaient bien consister les souffrances nerveuses dont on parlait sans cesse dans la maison, et il avait fini par se persuader qu’il devait être nerveux lui-même ; voici en quelle circonstance :

C’était peu de temps après son entrée à la seigneurie. Le jour de la fête de Warwara était proche, et Martschine fut appelé dans l’appartement de sa maîtresse pour y apprendre par cœur, avec l’aide de cette dernière, le compliment qu’il devait réciter au nom de tous les autres domestiques.

L’aide que lui prêtait la baronne consistait en grands coups de chasse-mouche distribués sur la joue, l’oreille ou les jambes chaque fois que la mémoire se montrait récalcitrante. Et Martschine s’arrêtait plusieurs fois à chaque vers ; le premier surtout paraissait lui offrir des obstacles insurmontables. Il commençait ainsi : « Sois saluée, toi, soleil de nos jours ! »

Même après qu’il eut réussi à retenir tout le reste du compliment, Martschine continua d’hésiter à la première ligne. Il fallait que sa maîtresse la lui dît, et alors tout le reste suivait comme par enchantement. De même jaillit la mélodie d’une pendule à musique aussitôt qu’on a poussé le bouton. La veille de la fête, la baronne lui fit passer un dernier examen ; il s’arrêta comme de coutume :

  • Donne-moi ta main,   s’écria-t-elle, impatientée, en levant le chasse-mouche.

Martschine tendit la main, mais il la retira si vite que le coup ne toucha que le plancher.

  • Ta main ! entends-tu ?
  • Je ne peux pas, madame…
  • Comment ?
  • Non, voyez, elle se retire d’elle-même…
  • Es-tu donc si lâche ?… Obéis !…
  • Ce n’est pas que je craigne ! mais je ne peux pas… ce doit être nerveux. Je suis sûrement nerveux.

La baronne éclata de rire. Le lendemain, elle attendit, assise sur son fauteuil comme sur un trône, en robe de soie rouge, le compliment des gens de sa maison. Ils entrèrent en bon ordre, formèrent un demi-cercle, et Martschine, muni d’un énorme bouquet, s’avança, puis se prosternant, lui baisa la main, fit un pas en arrière, salua de nouveau, baisa pour la seconde fois la main de la baronne et finit par pousser, en la regardant, un profond soupir, toujours sans parler. Pendant quelques minutes, un silence inquiétant régna dans la chambre ; enfin Warwara montra des yeux au pauvre Martschine le rayon de soleil qui entrait par la fenêtre. Comme il ne comprenait pas, elle lui souffla les premiers mots ; mais Martschine, les yeux fixes, n’entendait rien que le bruit d’une grosse mer agitée, comme il le dit plus tard.

  • Sois saluée, toi, soleil de nos jours ! murmura de nouveau la baronne.

Il regarda le plafond, puis ses bottes, puis Warwara elle-même, entrouvrit les lèvres et continua de se taire. Exaspérée, la baronne se leva d’un saut et lui appliqua le plus vigoureux des soufflets, en criant à tue-tête :

  • Sois saluée, toi, soleil de nos jours…

Aussitôt Martschine continua rapidement, avec la précision d’une machine :

  • Noble dame, qui embellis notre existence…

Et il arriva heureusement au bout ; mais son visage, pâle comme la mort sur une joue et violemment coloré sur l’autre, produisait un singulier effet.

Ce jour-là, par extraordinaire, il y eut festin à Separowze. Martschine, ayant avalé une assiettée de soupe, un plat de choux, une aune de boudin, la moitié d’un gros rôti de porc et une vingtaine de pirogui[1], tout en desserrant à plusieurs reprises la boucle de sa ceinture, se mit à gémir :

  • Dieu m’a abandonné, je n’en puis plus… Non, je ne saurais manger davantage. Je suis décidément nerveux.

 

X

 

Depuis lors, il comprit les maux de sa maîtresse. Tout le monde pour lui était nerveux, jusqu’au couvreur qui se tua en se laissant choir du haut du toit de l’église.

  • Les nerfs, murmurait-il, les nerfs !

Nerveux comme il prétendait l’être, ce singulier garçon avait pour principal talent d’agacer les nerfs des autres. Martschine avait été longtemps soldat et se vantait d’avoir vu de loin la bataille de Solférino comme sur une image. Du service militaire il lui restait le goût de la propreté d’abord, l’habitude de l’obéissance ensuite.

Le premier dimanche qui suivit son installation chez la baronne, celle-ci lui ayant demandé :

  • Ne fais-tu pas un tour après dîner ?

Il répondit debout, en position et la tête à droite :

  • Madame commande que je me promène ?

Quelque temps après, comme il psalmodiait, assis sur les marches du perron, une sorte de chant funèbre :

  • Est-ce que tu as du chagrin ? demanda la baronne, ouvrant la fenêtre.
  • Comment serais-je heureux, madame ? répliqua Martschine. Je n’ai ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, pas même une bonne amie. Je suis en effet très malheureux. Madame ne me commande pas de n’être point malheureux, j’espère !

Il était taquin ou stupide.

La baronne ne souffrait pas que le mot de mort fût prononcé devant elle, pas plus que les mots d’agonie, de tombeau, etc. Si quelque voisin tombait malade, Hermine avait coutume de dire :

  • Il fait un petit voyage de plaisir.

S’il mourait :

  • Il est parti pour l’Italie.

La petite chienne ayant refusé sa pâtée, Martschine ne manqua pas de déclarer que Mika pensait faire un voyage de plaisir. Mais, d’autre part, sous prétexte de propreté, il imagina un jour de tapisser les murs salpêtrés d’un pavillon, où la baronne allait volontiers l’été faire la sieste, de tous les billets mortuaires bordés de noir qui s’étaient accumulés dans la seigneurie depuis des années. La baronne faillit s’évanouir à ce spectacle.

Elle ne craignait pas seulement la mort, elle craignait la vue de la misère, et cependant tous les vendredis une troupe de mendiants se présentait à Separowze. C’était un usage immémorial, et Warwara, qui tenait à passer pour dévote, n’eût pas osé l’abolir. Charger ses gens de distribuer les aumônes répugnait trop à sa méfiance. Elle imagina donc de faire déposer dans le vestibule un habillement complet qui avait appartenu à feu son mari et une de ses propres toilettes, usée, chiffonnée, on peut le croire.

Chaque mendiant, l’un après l’autre, endossait ces oripeaux sous la surveillance de Martschine, de sorte qu’au lieu d’une vingtaine de misérables en haillons elle recevait chaque vendredi huit messieurs en pantalon de nankin, frac bleu et souliers de bal, et douze dames en robe à queue. Dans chacune des mains salement gantées qui se tendaient vers elle, la baronne déposait deux kreutzers. Il arriva que, certain vendredi, l’un des messieurs en frac bleu manquait à l’appel.

  • Qu’est devenu ce vagabond ? demanda la baronne.
  • Il ne pourra venir, répondit Martschine. Il est parti.
  • Parti ?
  • Oui, pour l’Italie. J’espère que madame ne le trouve pas mauvais ?
  • Imbécile ! que veux-tu me faire accroire là ?
  • Eh bien, il est parti pour un autre pays ; mais ce qui est sûr, c’est que je l’ai vu partir, de mes propres yeux vu !
  • Si tu dis vrai, c’est un ingrat de n’être pas venu prendre congé de sa bienfaitrice.
  • Il est assez    difficile           de        se         montrer reconnaissant et poli, dit Martschine, éclatant tout à coup, quand on est mort…
  • Quoi ! il est mort ?…
  • Oui, mort ! Madame s’y oppose-t-elle ?
  • Brute, me dire cela, à moi ! s’écria la baronne. Va ! retire-toi de ma présence !

Et elle eut encore une attaque de nerfs.

Un matin, Martschine apporta une lettre à sa maîtresse tandis qu’on la coiffait. Hermine, qui justement était de mauvaise humeur, lui tirait les cheveux de toutes ses forces. Martschine, ayant remis la lettre, resta debout les yeux attachés sur la baronne.

  • Pourquoi ne t’en vas-tu pas ? dit enfin celle-ci, pourquoi me regarder de cet air ahuri ?
  • Parce que j’ai grand-pitié de madame, répondit gravement Martschine ; j’espère que madame ne me défend pas d’avoir pitié d’elle ?
  • Si fait, je te le défends ! s’écria Warwara, rouge de colère. Tu es ici pour me servir, non pas pour avoir pitié de moi.
  • Mais je ne peux faire autrement, répliqua Martschine avec une émotion profonde ; j’ai un si bon cœur et je suis si nerveux : comment n’aurais-je pas pitié de madame ?

Et il se mit à sangloter.

L’exemple de Martschine fut contagieux. Piotre, le cocher, s’avisa lui aussi d’avoir des nerfs ; seulement il ne les sentait qu’à la pleine lune. Une fois, il attela les chevaux au carrosse d’apparat comme minuit sonnait et serait allé Dieu sait où, si Martschine ne l’eût réveillé à temps. Une autre fois, on le vit, blanc comme un sylphe, dont il n’avait pas la taille du reste, assis à la lucarne du grenier, les pieds pendants, une ligne à la main. Il pêchait dans la cour.

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