in

Un testament

Léopold Sacher-Masoch – Le legs de Caïn (Nouvelles)

Elle ouvrit, craintive, et Hermine entra aussitôt avec fracas.

  • Des secrets, en vérité ? Que se trame-t-il ici ? Qu’avez-vous contre moi ?…
  • Quelles idées vas-tu te forger, chère Nuschka ? répondit la baronne de sa voix la plus caressante.

Et elle embrassa familièrement celle que tout à l’heure elle appelait sa mortelle ennemie.

 

 

XIII

 

Il semblait que Warwara eût été avertie par quelque pressentiment de sa fin prochaine, car, vers la fin de cet automne-là, elle tomba sérieusement malade pour la première fois. Les soins du médecin de sa maison et des deux docteurs appelés en toute hâte de Kolomea ne lui parurent pas suffisants ; elle fit venir Zénobius près de son lit et lui dit tout bas :

  • Ces sots m’assassineront ; prends les chevaux et va-t’en vite à Lemberg. Je n’ai confiance qu’en toi. Ramène le meilleur médecin. Je paierai… oui, je paierai tout ; mais ne perds pas une seconde, et surtout garde-toi de rien dire…

Elle désigna Hermine d’un mouvement des paupières.

Zénobius partit aussitôt pour Lemberg ; mais, le soir même, l’état de la malade s’aggrava sensiblement. Vers minuit, Hermine, étant seule avec sa maîtresse assoupie, la secoua de façon à l’éveiller et lui cria dans l’oreille :

  • Avez-vous fait un testament ?

La baronne ne parut pas comprendre.

  • Avez-vous fait votre testament ? répéta impérieusement Hermine.
  • Mon testament ? murmura la baronne d’une voix éteinte, à quoi bon ? Je ne mourrai pas de si tôt.
  • Il faut que vous en fassiez un… et tout de suite, entendez-vous ! reprit Hermine, la forçant à s’asseoir sur son lit.
  • Non ! dit Warwara avec une dernière énergie, et je te défends de me parler de la mort.
  • Vous aurais-je donc sacrifié inutilement toute ma jeunesse ? s’écria la bohémienne. Cela ne se peut pas !… Prenez cette plume, prenez…
  • Veux-tu m’assassiner ?
  • Ce n’est pas la peine. Vous mourrez sans cela.
  • Oh ! misérable ingrate ! monstre que tu es !…

Les mains de la baronne se crispèrent autour du cou d’Hermine, qui crut un instant qu’elle allait l’étrangler ; mais, à force de coups, la camériste se délivra de cette étreinte furieuse :

  • Oui, vous mourrez ! dit-elle aussitôt qu’elle eut réussi à reprendre sa respiration, vous mourrez, malgré tout, et, à la dernière heure, il n’y aura pas à votre chevet un seul être qui vous aime, car moi aussi je vous abhorre.

Hermine, après cette déclaration, n’avait plus de ménagements à garder ; elle prit les clefs que la baronne cachait sous son oreiller et chercha le testament dans les coins les plus secrets. Warwara s’efforçait en vain de se lever, elle se débattait, elle appelait et personne ne répondait à ses cris. Au matin, Hermine n’avait pas encore trouvé le testament, mais elle s’était emparée de tout ce qui dans la seigneurie pouvait avoir quelque valeur : bijoux, papiers précieux, objets de garde-robe.

Après avoir mille fois maudit la voleuse, Warwara s’était tournée du côté du mur et fermait les yeux. Lorsque son médecin vint lui faire sa visite ordinaire, elle le supplia d’avoir pitié d’elle, de traîner Hermine en justice. Le médecin, croyant aux divagations de la fièvre, promit tout ce qu’elle voulut, quitte à ne rien faire. Vivante ou morte, cette malheureuse femme était abandonnée aux mains de sa servante, qui restait la véritable maîtresse de Separowze.

Deux jours se passèrent ainsi, jours d’angoisse pour elle. Spectatrice du pillage qu’elle ne pouvait empêcher, Warwara ne sentait pas auprès d’elle, comme l’avait prédit Hermine, une seule personne qui lui fût dévouée. Sous prétexte de la veiller, Piotre et Martschine jouaient aux cartes au milieu de la chambre, en buvant le meilleur vin de la cave et en fumant leur pipe.

  • Pourquoi nous en priver, disait Martschine, puisqu’elle doit mourir ?

La dernière protestation s’était éteinte sur les lèvres refroidies de Warwara. Tout à coup, elle appela faiblement Mika. La petite chienne s’approcha du lit, flaira le drap et se retira vite. En vain sa maîtresse lui donna-t-elle les noms les plus tendres, elle ne reparut plus. Alors ce cœur de pierre se brisa : Warwara sanglota tout haut.

Ainsi se passèrent les derniers jours qu’elle eut encore à vivre, si l’on peut appeler vivre cette lutte effroyable entre l’âme prête à partir et le corps qui se révolte encore. Enfin l’heure sonna qui efface toutes les douleurs, qui apporte la délivrance au plus méchant comme au meilleur, Mika se mit à pousser sous le lit des hurlements lamentables :

  • Qu’as-tu, ma pauvre bête ?… murmura sa maîtresse. Faim, peut-être…

Mais Hermine, éclatant d’un rire impitoyable :

  • Les chiens hurlent, dit-elle, quand il y a des mourants dans la maison.
  • Je ne meurs pas, gémit la baronne, non, je ne meurs pas, je ne veux pas mourir ! Qu’on aille chercher le prêtre, ajouta-t-elle quelques instants après.

Quand la cuisinière de Separowze entra au presbytère, j’y étais justement en visite ; nous nous hâtâmes de répondre à l’appel de la mourante. Mais il était trop tard. L’agonie avait commencé. Martschine lui ayant dit : — On est allé chercher Sa Révérence M. Kmietowitch, — Warwara répliqua d’une voix que personne ne reconnut : — Qui est celui-là ? — comme si elle eût entendu son nom pour la première fois.

Hermine s’approcha du lit :

  • Elle meurt ! dit-elle tout bas, c’est fini.

Et avec une férocité inouïe :

  • Me direz-vous enfin, reprit-elle, où est le testament ?

Sur ce visage de morte passa un sourire malicieux, effrayant.

  • Le testament est… il est en bonnes mains… — répondit-elle avec fermeté. Tu n’auras rien… non, rien… pas une vieille pantoufle…

Puis, tâtant la couverture des deux mains :

  • Où est mon argent ?… soupira-t-elle, on m’a pris mon argent…

Lorsque j’entrai avec le prêtre, elle venait de mourir. La seigneurie semblait avoir été mise au pillage, et tout le désordre qui suit une orgie régnait dans la chambre mortuaire. Warwara n’avait pas cette beauté paisible et solennelle que j’ai vue à la plupart des morts ; ses traits étaient absolument défigurés : personne n’avait songé à lui fermer les yeux. Le prêtre se mit en prières ; les serviteurs s’agenouillèrent à son exemple. Au dernier Amen, Zénobius parut sur le seuil avec le grand médecin de Lemberg. Tandis que celui-ci s’approchait du lit, puis haussait les épaules, le jeune parent pauvre de la baronne prononça un fervent Pater noster ; il se pencha vers sa tante et lui ferma pieusement les yeux. Le soleil couchant projetait un dernier rayon d’or sur la main ouverte de la morte. Les ducats dont elle avait été si avare n’eussent pas brillé davantage.

Je reconduisis M. Kmietowitch au presbytère. Nous marchions côte à côte en silence, quand un cortège funèbre nous rejoignit. Nous nous rangeâmes pour le laisser passer.

  • Qui donc enterre-t-on ? demandai-je.
  • Un paysan de Separowze, me répondit M. Kmietowitch ; dans la contrée, il était connu pour le pire des ivrognes. Écoutez comme sa veuve le pleure.

En tête du cortège marchait un homme portant la croix ; puis les chantres suivaient avec le diacre ; six garçons robustes portaient le cercueil couvert de grosse toile blanche, et derrière le cercueil, venait la veuve, les cheveux épars, les vêtements déchirés. Le long cortège d’amis et de voisins, armés de fusils et de pistolets pour la plupart, faisait penser à des cosaques prêts au combat plutôt qu’à des paysans en deuil. Les bruyantes lamentations des pleureuses se mêlaient au murmure des prières et aux sons déchirants du trembit[2]. Quand tout eut fait silence, la veuve recommença ses sanglots et ses gémissements ; en même temps, elle se tordait les mains, s’arrachait les cheveux.

  • Ah ! mon cher Zéphyrin, disait-elle, pourquoi m’abandonner ? Comment vivrai-je sans toi, pauvre femme que je suis ? Qui donc me battra maintenant, mon Zéphyrin ? Qui donc m’accablera d’injures, puisque tu n’es plus, mon trésor ? Dis ! qui donc boira toute l’eau-de-vie du cabaret, qui donc s’endettera auprès des juifs, comme tu savais si bien le faire ?…

Rien de plus étrange que cette lamentation ironique de la veuve qui, délivrée de son tyran, devait néanmoins se soumettre à l’usage. Toute l’humour populaire de la Petite-Russie éclatait dans cette improvisation.

  • C’est le jugement du défunt qui commence ! fit observer Kmietowitch.
  • Comment, pensai-je, jugera-t-on Warwara ? Mais non, Warwara n’a rien à craindre ; elle a veillé toute sa vie à ce que personne ne pût se trouver là pour gémir derrière son cercueil.

Je me trompais ; les splendides obsèques de la baronne furent conduites par Zénobius, qui pleurait comme un enfant.

 

XIV

 

Aussitôt après les funérailles, survint le notaire Batschkock pour l’ouverture du testament. M. Kmietowitch et moi nous présentâmes chacun le pli qui nous avait été confié : c’était le même testament écrit en double.

À peine Batschkock en eut-il pris connaissance, qu’il poussa une longue exclamation :

  • C’est fou ! absolument fou ! Jamais créature raisonnable n’a choisi un tel héritier. Il y a de quoi rire !

Cet héritier invraisemblable n’était autre que Mika. Toute la fortune des Bromirski était léguée à la petite chienne hargneuse, mais l’administration des biens restait confiée à Zénobius ; il toucherait les revenus tant que vivrait l’intéressant quadrupède, à la condition de le soigner fidèlement. Mika, morte à son tour, tout devait retourner aux Carmélites de Lemberg, qui étaient chargées de prier pour l’âme de la défunte baronne.

Zénobius, en apprenant les bizarres dispositions testamentaires qui le concernaient, demeura d’abord atterré ; il n’avait pas compté sur une obole.

  • Laissez-moi m’asseoir, dit-il ; je n’ai plus de jambes.

Mais, l’instant d’après, le jeune fou, bondissant jusqu’au plafond, saisissait Mika par les pattes et se mettait à danser avec elle. Les domestiques vinrent saluer leur nouveau maître, et aussitôt, comme il arrive pour tous les changements de gouvernement, les délateurs et les courtisans surgirent : Martschine lui chuchota un mot dans l’oreille droite, Piotre un autre mot dans l’oreille gauche, et Zénobius donna tout haut l’ordre d’ouvrir devant lui les malles d’Hermine. Sans se laisser intimider par les menaces, ni toucher par les pleurs de cette mégère, il reprit d’une main ferme tout l’argent, tous les objets précieux qu’elle s’était appropriés, saisit de l’autre main une cravache et la chassa ainsi de la seigneurie.

Signaler

Fan ou Pas Fan ?

48 Points
Fan Pas Fan

Laisser un commentaire

Une lune de miel inoubliable

Une lune de miel inoubliable

L’intello du lycée

L’intello du lycée