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Un testament

Léopold Sacher-Masoch – Le legs de Caïn (Nouvelles)

Lorsque M. de Lindenthal se présenta ce soirlà chez la baronne il ne fut pas reçu, et le lendemain Warwara se leva les yeux rouges. Si Maryan se fût traîné à ses genoux, elle l’eût repoussé peut-être ; les dédains du jeune homme irritaient son amour-propre. Elle pensait comme Talleyrand que chaque homme, de même que chaque chose, a son prix et le fait qu’un pauvre petit scribe eût considéré comme une offense l’hypothèse d’être enrichi par ses mains la laissait confondue. À tout prix, il fallait vaincre cette insolence. D’ailleurs elle aimait Maryan autant qu’il lui était possible d’aimer, avec une sorte d’énergie semblable à de l’avidité. Elle le poursuivit désormais, comme don Juan put poursuivre une fille aux abois. Son unique pensée du matin au soir était de le rencontrer, et elle le rencontrait, comme si sa volonté implacable eût forcé les événements. Chaque fois elle le saluait affectueusement ; elle s’arrêtait même, dans l’espoir qu’il l’aborderait, et Maryan passait d’un air sombre. Une fois, sur la route impériale, à quelque distance de la ville, elle fit arrêter sa voiture et cria :

  • Monsieur Janowski, je vous en prie, un mot !…

Maryan resta immobile, respirant avec effort :

  • Me prenez-vous donc pour un mendiant, noble dame ? demanda-t-il. Je ne demande pas l’aumône. Employez mieux votre argent.

Puis s’adressant à un groupe de fainéants déguenillés, boiteux fort ingambes et aveugles voyants, qui encombraient le fossé, il reprit :

  • Écoutez, pauvres gens ! voici une dame compatissante qui veut vous donner, vous donner beaucoup. Courez vite !

Là-dessus il s’éloigna, laissant Warwara aux griffes de ces gueux, qui saisissaient les rênes des chevaux, grimpaient sur les roues, tendaient leurs bonnets à la portière en énumérant leurs misères, comme fait le chœur d’une tragédie grecque.

  • En avant ! ordonna la baronne.
  • Impossible ! répondit le cocher.
  • N’importe ! que les chevaux passent sur eux !

Le cocher fit le signe de la croix et ne bougea pas. Force fut bien à madame Bromirska de tirer sa bourse et de jeter son argent à cette horde presque menaçante qui lui souhaita cent ans de vie et autant d’enfants.

Cette désagréable aventure ne l’empêcha pas d’aborder quelques jours plus tard Maryan, qui fumait un cigare devant le café de Kolomea, où se trouvaient aussi cinq officiers, un commissaire du cercle et une demi-douzaine de juifs, lesquels ouvrirent de grands yeux et envièrent la bonne fortune du jeune greffier. Maryan eût désiré être un oiseau qui s’envole à l’approche du chat, mais la fortune lui ayant refusé des ailes, il jugea convenable de répondre en homme bien élevé. Warwara feignait de se promener sur la place ; elle lui parlait en même temps avec vivacité sans obtenir une seule réponse. Au bout de quelques minutes, Maryan regarda sa montre, et prétexta une affaire pour la quitter.

Une autre fois elle vint à son bureau, lui demander conseil pour un procès. Il s’excusa disant qu’il n’était pas légiste.

  • Mais vous êtes un homme d’esprit et je n’ai confiance qu’en vous.
  • Consultez plutôt M. de Lindenthal.

Elle se leva d’un air de reine outragée, mais le soir même, il la trouva sur son chemin ; elle lui saisit les mains avec des sanglots étouffés :

  • Pardonnez-moi, le dépit m’a emportée trop loin, oubliez les paroles indignes qui m’ont échappé, j’en suis trop punie, ayez pitié de moi ! Faut-il tomber à genoux ici, dans la rue ?
  • Je ne vous en veux pas…, balbutia Maryan, dont le ressentiment devait céder à cet humble repentir.
  • Prouvez-le en m’accompagnant tout de suite jusque chez moi.

Il voulut résister, mais la victoire fut pour la baronne. Dans cette calèche close qui roulait au milieu du silence et des ténèbres, il était son prisonnier ; Warwara se jura de ne plus jamais lui rendre sa liberté.

À Separowze ils furent reçus par M. de Lindenthal qui, ne comptant pas sur la présence d’un tiers, vint au-devant de la voiture en bottes rouges et en robe de chambre turque. Maryan changea de couleur et voulut prendre congé.

Warwara ne comprit pas d’abord :

  • Quelle mouche vous pique ? demanda-t-elle.

Tout à coup elle éclata de rire :

  • Jaloux ? vous êtes jaloux ! Et vous ne vouliez pas de moi ! Eh bien ! c’est votre punition !

Elle profitait, pour parler ainsi, de l’absence de Lindenthal qui, tout confus de son côté, était allé faire une toilette moins intime.

  • Cet homme a des droits que je suis tout prêt

à respecter, riposta Maryan, désenchanté une fois de plus.

  • Taisez-vous, interrompit Warwara, je ne veux pas chez moi de scandale ; mais je vous jure de le congédier de la bonne manière. Faites-nous seulement une mine moins tragique et vous verrez !

Sur ces entrefaites une alliée précieuse vint au secours de Warwara. Ce fut Théofie, la femme de Maryan, bonne personne d’un esprit borné et de sentiments assez vulgaires. Les longues visites que son mari faisait à Separowze et dont elle ne pouvait manquer d’être instruite, excitèrent sa jalousie. Au lieu d’avoir recours pour le retenir à des artifices ingénieux, elle s’emporta, elle le tourmenta par ses prières, ses reproches, ses larmes, ses attaques de nerfs, ses menaces, ses injures ; elle ouvrit les lettres qu’il recevait de Warwara, elle le suivit à Separowze, le fit appeler par les valets, entama une scène de violence, puis lorsqu’elle le vit en colère, tomba soudain à genoux, jurant, les mains levées au ciel, que personne ne pouvait l’aimer comme elle l’aimait.

Tout cela n’était pas fait pour rallumer un amour éteint. Au lieu de ramener son mari, la pauvre femme le poussa dans les filets de sa rivale, comme si elle eût été complice de cette dernière. Une brouille complète avec Lindenthal acheva d’assurer l’ascendant de Warwara sur Maryan Janowski.

Le magnifique gentilhomme arriva un jour chez sa maîtresse très rouge et très embarrassé ; après de longs préambules, il demanda timidement à la baronne de lui prêter un peu d’argent.

Warwara se mit à jouer avec les franges du sofa où elle était assise, comme si elle eût réfléchi.

  • Prêter de l’argent à ses amis est le moyen le plus sûr de perdre leur affection. Vous m’êtes encore trop cher, Albin, je me garderai de vous prêter une obole.
  • Mais, Warwara, puisqu’il faut vous le dire, je suis ruiné ou bien près de l’être, et si mes amis m’abandonnent…
  • Je vous remercie de votre franchise, interrompit froidement la baronne ; si vous en êtes là, il serait inutile d’essayer de vous sauver et je risquerais en outre d’être entraînée dans votre malheur.
  • Vous oubliez, fit observer Lindenthal avec amertume, que tout ce que je possédais a été à vous bien longtemps !
  • Il est indigne d’un homme d’honneur de me le rappeler, dit Warwara, avec une superbe explosion de courroux ; après ce reproche, monsieur, je ne puis plus vous revoir.

Elle lui montrait la porte. Lindenthal sortit en chancelant :

  • Soit, dit-il, je n’ai qu’à mourir.
  • Vous ne pouvez rien faire de mieux, répliqua la baronne avec une sombre ironie ; n’avez-vous plus de pistolets ? Je vous en prêterai un, je vous donnerai même de la poudre et des balles. Vous voyez que je sais rendre service, quoi que vous en disiez.

Le malheureux la quitta tout à fait anéanti ; il

ne s’est pas tué cependant, que je sache.

Peu de temps après cette rupture, madame Gondola rendit l’âme, humblement, sans bruit, comme elle avait vécu, dans la maison de son opulente fille. Warwara surmonta cette fois l’horreur qu’elle avait des impressions désagréables ; elle vint sur le seuil de la chambre où agonisait la vieille dame, lui demander s’il y avait quelque chose qu’elle souhaitât, puis battit en retraite, satisfaite d’elle-même.

Comme il lui fallait une complaisante, une subalterne de confiance à laquelle elle pût livrer quelquefois ses secrets et une partie de ses intérêts, elle remplaça vite sa mère par une certaine Hermine, camériste, brune piquante, vraie beauté bohémienne, résolue en outre et adroite, qui se promit de dominer promptement sa maîtresse. Warwara sentait en elle un esprit supérieur et lui demandait son avis pour toutes choses, sauf pour ce qui concernait Maryan. Sur ce point elle avait un projet arrêté, projet inouï, qui paraîtra incroyable à quiconque ignore nos mœurs galliciennes.

Peut-être n’ai-je pas fait bien connaître jusqu’ici la femme de Maryan : la scène qui va suivre suffira cependant à donner une juste idée de son caractère. Warwara, profitant de l’heure où le greffier était à son bureau, fit arrêter son carrosse devant le pauvre logement des Janowski.

  • Je suis, dit-elle simplement, la baronne Bromirska, et je viens, madame, vous proposer un marché.
  • À moi ? demanda Théofie atterrée.

Ses cheveux étaient en désordre sous un bonnet chiffonné, et, dans un négligé à peine propre, elle ne paraissait ni jeune ni jolie, bien qu’elle fût en réalité l’une et l’autre.

  • La chose est bien simple, continua Warwara, qui, sans y être invitée, s’était jetée sur un vieux canapé à housse jadis blanche et promenait un regard de pitié sur cet intérieur qui trahissait un désordre plus insupportable sans doute à Maryan que la pire pauvreté. Voulez-vous me vendre votre mari ?
  • Vous le vendre ?…
  • Remarquez, madame, que la démarche que je fais est dans votre intérêt seul. Votre mari m’aime, il m’appartient, personne ne peut me le reprendre ; mais les gens malavisés aiment le bruit, dont, pour ma part, j’ai horreur. Je veux jouir en paix de ce que je possède, et puis il me plaît que Maryan voyage avec moi. Si je l’emmène il abandonne son emploi, cela va sans dire. Je trouve donc loyal de vous offrir une somme annuelle égale à ses appointements.

Théofie s’emporta comme l’eût fait à sa place toute autre femme, puis elle pleura, elle sanglota, sans que Warwara l’interrompît. Lorsque ses larmes furent séchées par un nouvel accès de colère :

  • Écoutez, dit la baronne, il faut vous décider vite ; Maryan ne doit rien savoir de cette affaire avant qu’elle soit conclue ; il ne donnerait jamais son consentement ; mais il me suivra, si je le veux, et alors de quoi vivrez-vous ?
  • Oui, de quoi vivrai-je ? murmura d’une voix sourde madame Janowska.
  • Acceptez donc cette rente.
  • S’il faut que je perde mon mari…
  • Vous l’avez perdu, il ne vous aime pas.
  • Eh bien ! vous me le paierez cher ! C’est un capital que j’exige, non pas une rente. Les femmes de votre sorte peuvent changer d’avis.
  • Quels sont les appointements ?
  • Six cents florins.
  • Je vous en donne dix mille.
  • Non, cela ne suffit pas. Je veux vivre dans l’aisance, si je suis malheureuse.

Warwara fronça le sourcil.

  • Mon mari vaut bien trente mille florins.
  • Oh ! il est sans prix, dit la baronne ; mais je ne vous donnerai pas plus de quinze mille florins.
  • Vingt mille !
  • Pour vous prouver que je ne suis pas avare, dix-huit mille, pas un florin de plus !

La lutte dura longtemps.

  • Je garde mon mari, en ce cas, dit Théofie.
  • Comment vous y prendrez-vous ?
  • Je ferai valoir mes droits d’épouse. La loi me donnera raison.
  • Va donc pour vingt mille florins !

Warwara sortit de sa poche un acte tout rédigé où la somme seule était en blanc.

  • Il me faut votre signature.

Madame Janowska alla chercher un encrier couvert de poussière, en tira, au bout d’une plume rouillée, une mouche et un fil d’encre, signa l’acte et le reçu, puis, faute de sable, sécha l’écriture avec du poivre qui restait sur la table depuis le dernier dîner. Les vingt mille florins furent comptés, les deux parties contractantes se tendirent la main, et tandis que le carrosse de Warwara s’éloignait à grand bruit, Théofie se remit à pleurer, tout en cousant l’argent dans de petits sacs qu’elle cacha un peu partout.

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