Maryan, qui ferma aussitôt la porte à clef.
- Laisse-moi, commença-t-il, te raconter une histoire.
- Franchement l’heure est mal choisie.
- Mon histoire est courte et tu l’entendras.
D’un air de résignation, Warwara se posa dans l’embrasure de la fenêtre en frappant de son éventail la paume de sa main gantée.
- Au temps où lady Stanhope habitait son château de Dar-Dschun, sur la cime d’un rocher… tu sais, lady Stanhope, la nièce de Pitt, la reine de Palmyre…
- Continue, continue…
- Eh bien, il advint alors qu’un jeune voyageur rencontra dans certaine grotte du Liban un aigle aveugle à qui la vieillesse avait fait perdre tout son plumage. Une corneille cependant lui donnait la becquée.
La voix de Maryan et toute sa personne tremblaient.
- Est-ce fini ? demanda Warwara.
Il fit un signe affirmatif.
- Réfléchis, ajouta-t-il. Un animal peut être doué de compassion, et toi, un être raisonnable, toi une femme, tu n’as point pitié d’un malheureux que tu aimes.
- Je t’en prie…, point de scène, balbutia Warwara, ménage mes nerfs.
Il éclata de rire.
- De quoi peux-tu te plaindre ? ajouta la baronne ; est-ce que je ne t’entoure pas de soins, est-ce que je ne t’ai pas fait mille sacrifices ?
- Quant aux sacrifices, dit Maryan, — et il se leva d’un air de mépris indicible, — je ne connais que ceux que je t’ai faits.
- Mais lesquels ?
- Le sacrifice de ma liberté, de ma réputation d’honnête homme, et avant tout, celui de ma propre estime.
Warwara haussa les épaules.
- Ta liberté, je te la rends si elle t’est si précieuse.
Il frémit encore, de grosses larmes roulaient malgré lui le long de ses joues creuses.
- Je me hais pour cela, dit-il, mais tu sais bien que je n’ai pas la force de me séparer de toi.
Warwara s’était élancée hors de la chambre ; elle revint avec un portefeuille qu’elle jeta devant lui d’un geste magnifique, de sorte que les billets de banque s’échappant voltigèrent de ça et de là comme de grands papillons :
- Voilà, dit-elle d’une voix étouffée, voilà mon argent. Je sais qu’il ne s’agit que de cela, prends-le, je te donne tout volontairement, mais ne me tourmente plus ainsi.
Maryan la toisa d’un regard qui la brûla comme un fer rouge et qui lui fit sentir pour la première fois qu’elle avait un cœur.
Tandis que, repoussant du pied le portefeuille, il sortait sans répondre, Warwara se jeta dans le fauteuil et se mit à sangloter. Hermine accourut haletante :
- Il s’en va, et vous en êtes cause. Il s’en va ! Oh ! madame ! Outrager un mourant !…
- J’ai eu tort ! s’écria la baronne, ne me ménage pas les reproches, je les mérite tous !…
Hermine alla droit au salon où le frère de madame Iraleff attendait toujours, et, avec l’aplomb qui lui était propre :
- Madame la baronne est malade, dit-elle ; M. le comte voudra bien l’excuser.
Mirosoff leva ses sourcils dédaigneux, prit son chapeau, alluma un cigare et battit en retraite.
- Et maintenant, dit Hermine courant rejoindre sa maîtresse, vous lui demanderez pardon.
- Oui, oui, répondit Warwara, qui avait essuyé ses larmes, mais d’abord ramasse l’argent.
Hermine ramassa les billets de banque, et la baronne se mit à les compter.
- Il y a cent florins de moins, murmura-t-elle, les aurait-il pris ?
- Bon Dieu ! s’écria Hermine, ne prêtez donc pas à autrui vos viles pensées, il y a encore au monde des gens qui gardent une dernière étincelle d’honneur, bien que vous paraissiez l’ignorer. Puisque vous le jugez ainsi, laissez-le donc partir, cela vaudra mieux ; mais je partirai avec lui, entendez-vous ?
- Tout le monde m’abandonne ! gémit
Warwara, éclatant de nouveau en lamentations.
Elle errait par la chambre au hasard, fiévreuse, désespérée. Tout à coup elle s’arrêta.
- Ah ! fit-elle, voilà mon billet de banque ?
Il était allé, en effet, s’accrocher aux épines d’un cactus. Aussitôt cette grande agitation se calma.
- Je le retiendrai, dit la baronne, et rien ne sera changé, ma petite Hermine.
- Comme vous voudrez, grommela sourdement la bohémienne.
Maryan venait de rentrer d’un air fier et glacial.
- Daignez me faire connaître la somme que vous avez dépensée pour moi, madame la baronne, dit-il gravement. Elle vous sera rendue. C’est pour moi une dette sacrée.
- Mon Dieu ! interrompit Hermine, que venez-vous nous raconter là quand madame ne pense qu’à implorer votre pardon ? Mais parlez donc, madame…
- J’ai été trop vive… les intentions que tu me prêtes sont loin de ma pensée, balbutia la baronne. Tu prends si tragiquement toutes choses !
- Je vous pardonne, mais je ne resterai pas ici un jour de plus.
- Eh bien ! partons ensemble !
- J’ai dit que je ne resterais pas un jour de plus auprès de vous.
- Maryan !…
Il secoua la tête.
- Tu ne m’aimes donc plus ? sanglota
Warwara, se jetant à ses genoux tout éplorée.
Il la laissa un instant dans cette attitude. Une joie sombre, involontaire s’était peinte sur ses traits décharnés ; puis, la relevant, il la tint pressée contre sa poitrine.
- Méchant ! dis-moi que tu m’aimes encore !
Hermine lui jeta un regard où se mêlaient l’indignation, la haine et l’envie.
Tout en attirant le jeune homme sur le divan, Warwara pensait en elle-même : — Que dira Mirosoff ? Il sera furieux. Mais Maryan ! J’ai tant dépensé pour lui ! Et s’il m’échappe… D’ailleurs, c’est un plus grand plaisir de faire perdre la raison à un homme que de causer à l’ambassade des agitations de l’Italie ou de l’empereur Napoléon, avec une Excellence édentée ou un cardinal obèse. Dieu sait si le pauvre garçon durera longtemps encore !
Jamais elle ne s’était faite pour lui plus coquette, plus séduisante, et, tout en l’entourant de voluptueuses câlineries, elle n’oubliait pas l’essentiel, la question d’argent.
- Puisque tu l’exiges, cher amour, nous ferons ce compte, mais ne t’en préoccupe pas d’avance ! Loin de moi la pensée de te demander… C’est une bagatelle. J’ai tout noté… le total est de cinq mille six cent quarante-deux florins, vingt-trois kreutzers. D’ailleurs tu vérifieras toi-même.
- Quelle idée !…
Comme elle avait passé un bras autour de son cou, Maryan n’entendait que la douce musique de sa voix, sans s’arrêter aux paroles :
- Puisque tu y tiens tant et pour l’ordre seulement, finit-elle par ajouter, je te permets de me souscrire un billet. Tu seras calme ensuite ? Tu ne diras plus que je ne te traite pas en homme d’honneur ?
Le sourire de Warwara était si délicieux, son étreinte si tendre, que Maryan prit machinalement la plume qu’on lui tendait. Tandis qu’il écrivait,
Warwara affectait de son côté un air d’indifférence : elle étirait avec un léger bâillement ses membres magnifiques. Quand Maryan lui remit le billet, elle le posa sur la cheminée sans y jeter un coup d’œil ; blottie plus près encore de son amant, elle reprenait sur ce malheureux, par tous les sortilèges dont elle savait la puissance, son diabolique empire.
Cette nuit-là, Maryan fut arraché au premier sommeil par le contact léger d’une main froide comme un flocon de neige. Warwara était debout devant son lit.
- Ne te fâche pas si je te trouble encore une fois, dit-elle ; mais, cher, tu as oublié dans ton billet les vingt-trois kreutzers.
Maryan sourit faiblement. Elle fit de la lumière, lui apporta le précieux papier et trempa elle-même la plume dans l’encre.
- Combien as-tu dit ?…
- Vingt-trois kreutzers… tu sais bien.
Les ayant notés, elle lui donna deux baisers brûlants et s’en alla toute joyeuse.
Le lendemain, on la vit à l’Opéra, en compagnie de Mirosoff et de sa sœur.
Hermine, qui, lorsque rentrait sa maîtresse, avait fait d’ordinaire un premier somme, fut éveillée vers dix heures ce soir-là par un bruit insolite dans la chambre de Maryan. Elle craignit qu’un malheur ne fût arrivé, jeta autour d’elle une robe de chambre et courut frapper à la porte du jeune homme. Quelle fut sa surprise de le trouver tout habillé ! Il avait endossé ses vieux vêtements d’autrefois, dont jamais, au grand étonnement de Warwara, il n’avait voulu se séparer ; son manteau gris en bandoulière comme un soldat, il tenait à la main un bâton de voyage.
- Jésus-Marie ! s’écria la bohémienne, quel projet est le vôtre ?
- C’est facile à deviner. Je m’en vais.
- Où donc ? — Chez moi.
- Vous n’y pouvez songer, malade comme vous l’êtes !
- Je me trouve très bien. Jamais je n’ai eu l’esprit plus sain : c’est l’essentiel.
- Vous n’atteindrez pas la frontière seulement… Un si long voyage ! Savez-vous ce qu’il coûte ?
- J’irai à pied.
- À pied de Rome à Kolomea !
- N’aie pas peur. Je trouverai des gens compatissants qui me nourriront. Il ne m’en faut pas davantage.
- Et vos bagages ?
- Je n’emporte que ce qui m’appartient.
- Faites-moi une grâce… Toutes mes épargnes sont à votre disposition.
- Merci, petite ! Dieu te récompensera. Moi, je n’ai besoin de rien. Sois heureuse.
Hermine fondit en larmes. Il l’embrassa fraternellement. Elle s’attachait à lui toute frémissante ; mais il l’éloigna avec douceur et partit en jetant un dernier regard dans la chambre, où elle s’était laissée tomber à genoux. D’en haut, Hermine l’entendit chantonner le vieux refrain :
Courage, Cosaque, sois gai, Tu es toujours jeune et vaillant !
Il s’éloignait en chantant ; il voulait revoir sa patrie, cette patrie à laquelle le cœur de chacun de nous reste attaché, quoiqu’elle soit rude et pauvre. Ce fut ainsi qu’il se dirigea vers les Karpathes bleuâtres, vers les eaux vertes du Dniester, vers la steppe.
VI
En rentrant, Warwara trouva Hermine accroupie auprès de l’âtre, par terre, la tête enveloppée de ses tresses dénouées et renversée contre le mur. Elle s’était endormie dans son désespoir. La baronne l’éveilla en lui touchant doucement le genou du bout de son pied. Elle entrouvrit les yeux, mais ne bougea pas. Warwara, entrant dans la chambre de Maryan, appela ce dernier, alluma une bougie, revint auprès d’Hermine et l’interrogea.
- Il est parti, répondit la bohémienne.
- Parti ? pour me rejoindre au théâtre peut-être ?…
- Non, pour Kolomea.
- Mais il n’a pas un kreutzer sur lui !
- Il est parti cependant !
Warwara retourna dans la chambre, fouilla partout, compta son or, inspecta son écrin. Il n’avait rien emporté ! Ayant constaté cela, elle tomba éplorée dans un fauteuil.

