— Venez donc ! dis-je en saluant.
— Des haches ! criait Jadeski, excitant la foule.
Les plus braves cherchèrent à forcer la porte. Au moment même je tirai en l’air. L’effet de cette manœuvre fut magique ; les gens du tribunal et les acheteurs, les chrétiens comme les juifs, s’enfuirent. Quelques-uns roulèrent par terre ; certain juif, dans son angoisse, grimpa sur un arbre. Jadeski sauta par-dessus une clôture, resta pendu par un pied et tomba la tête dans les orties.
Le premier assaut était repoussé.
L’ennemi se replia et tint conseil. L’envoyé du tribunal appelait les paysans au secours de la loi, mais ces braves gens ne voulurent pas combattre leur ancien maître. Les gens qui n’étaient venus que pour acheter s’en retournèrent au village ; nos créanciers cependant tinrent bon ; Jadeski les encourageait.
— Voyez, disait-il, ce n’est pas sérieux, il ne tire qu’en l’air ; comment oserait-il tuer l’un de nous, quand il sait que la potence l’attendrait ensuite ?
Ils s’armèrent donc de fusils, de sabres, de houes et de bâtons en vue d’un assaut, et, séparés en deux troupes, ils attaquèrent simultanément la maison devant et derrière en criant comme des sauvages.
Cette fois la chose était sérieuse. Je me mis à la meurtrière de droite, Luba à celle de gauche, et ensemble nous fîmes feu. Quatre coups de fusil chargé de gros plomb haché firent dans la foule l’effet du canon. Au moment même quelqu’un sauta dans la chambre où nous nous trouvions. Les assiégeants avaient enfoncé la fenêtre du côté de la cour, et Luba, en se retournant, vit Jadeski, une hache à la main. Vite, elle tira le pistolet de sa ceinture et le braqua sur lui. Il tomba sur le dos avec un grand cri. Un homme qui allait monter prit la fuite. Luba avait mis le pied sur Jadeski et brandissait une houe.
— Laisse-le vivre ! lui dis-je.
Tandis que nous barrions de nouveau la fenêtre, il rampa, en s’aidant des pieds et des mains, dans une autre chambre où il resta étendu sur le flanc.
Ainsi l’assaut était heureusement repoussé ; Luba avait même fait un prisonnier. Je sortis sur le balcon et ne fus pas médiocrement satisfait en voyant que tous ceux qui étaient tombés avaient pu se relever et s’en allaient clopin-clopant en gémissant et fort ensanglantés. Soudain, un coup de feu qui m’était destiné brisa une vitre. Je me retirai précipitamment. On tirait de tous côtés sur la maison. Nous répondîmes à ce feu. Le combat dura une heure, après quoi les agresseurs, se lassant, firent demander des renforts au gouvernement du cercle.
Jusqu’à l’arrivée de ce secours militaire, le siège continua : des gardes entourèrent ma maison et occupèrent les puits ; on espérait me forcer à capituler, faute d’eau et de nourriture. Nous attendîmes la nuit ; lorsqu’elle fut bien sombre, je dis à Salomon Zanderer :
— Je vais t’ouvrir la porte de derrière ; gagne un lieu sûr et emmène le blessé, qui autrement pourrait mourir ici.
— Je ne vous quitte pas, répondit mon Juif.
— Si je te dis que nous sommes hors de danger, repris-je, tu croiras bien que c’est la vérité. Obéis donc, tu n’as pas le droit de t’exposer davantage ; songe que tu as une femme, des enfants. Allons, va-t’en !
Salomon poussa un long soupir, puis il se prosterna en pleurant devant ma femme et lui baisa les pieds. Il me baisa aussi les mains. J’ouvris la porte. Il traîna Jadeski dehors :
— Que Dieu vous protège ! cria-t-il encore dans la cour d’une voix entrecoupée.
Alors je barrai de nouveau la sortie. Nous veillâmes jusqu’à minuit, moi au rez-de-
chaussée, Luba au premier étage, les chiens-loups avec nous. Rien de suspect ne se fit entendre ; on ne distinguait que les cris échangés à de longs intervalles par les postes qui entouraient la maison.
Une fois je mis la tête à la fenêtre. Çà et là brillaient des feux de bivouac comme dans un camp. Des nuages noirs couvraient le ciel ; seule, une étoile luisait vacillante comme une lampe près de s’éteindre. À minuit j’appelai Luba :
— Allons, prépare-toi, il est temps de nous échapper ; je vais mettre le feu à la mèche.
— Où irons-nous ? demanda-t-elle.
— Là où il n’y a pas d’hommes, dans le désert.
— Je suis prête à te suivre.
— Mais, lui dis-je, habille-toi chaudement, l’hiver est proche et nous n’aurons pas d’abri.
Je commençai par redresser une faux pour en faire l’arme qui fut si redoutable entre les mains de nos paysans dans leur guerre contre la noblesse ; puis je remplis deux carnassières de linge, de poudre, de plomb et de tabac ; chacun de nous avait deux pistolets et un poignard à la ceinture, plus un fusil en bandoulière. Je démolis la barricade, j’ouvris doucement la porte de derrière et, me glissant inaperçu dans la cour, je mis le feu aux granges et à l’étable ; après quoi je gagnai la cave pour allumer la mèche dont un des bouts trempait dans le tonneau de poudre grand ouvert. Luba me regardait faire ; elle n’avait point voulu s’éloigner d’un pas, craignant que l’explosion n’eût lieu trop vite : en ce cas, c’eût été son désir de mourir avec moi. La mèche commençait à brûler lentement. Je saisis ma faux.
— Dépêchons-nous ! m’écriai-je.
En hâte nous remontâmes les degrés pour traverser la cour et atteindre ensuite les champs. À trois cents pas de la seigneurie une bande furieuse nous accosta.
— Le voilà, ce brigand ! prenez-le ! liez-le !
Je brandis ma faux et la promenai à deux reprises autour de moi ; trois hommes furent fauchés comme des épis mûrs. Luba luttait contre deux forcenés. Au moment même un épouvantable fracas se fit entendre ; le sol trembla sous nos pieds. C’était ma maison qui sautait. Presque en même temps les flammes sortaient des communs ; la paille et le blé enfermés répandirent l’incendie avec une rapidité terrible. Nos adversaires s’étaient jetés éperdus la face contre terre ou fuyaient dans toutes les directions. Nous nous esquivâmes heureusement. Mes deux chiens m’avaient d’abord suivi, mais lorsque l’épouvantable détonation se fit entendre et que l’on put croire que la terre se fendait, je perdis l’un d’eux ; l’autre resta. Nous traversâmes les champs, et, ayant atteint la forêt, nous prîmes un étroit sentier que je connaissais bien. Au bout d’une heure environ, nous étions sur une colline, d’où l’on jouissait d’une vue étendue. À nos pieds s’étendait le monde maudit, comme un sépulcre au fond duquel brûlait ma seigneurie en guise de torche funèbre. Nous nous arrêtâmes tout juste assez pour reprendre haleine. Que nous importait le monde désormais ? Notre chemin conduisait au désert.
V
Ce fut dans la nuit du 9 octobre que nous commençâmes un voyage qui devait durer six jours ou plutôt six nuits. L’automne était d’une splendeur extraordinaire, et à midi le soleil piquait comme en été ; nous étions trop lourdement chargés pour pouvoir affronter la chaleur ; et puis, nous craignions d’être découverts. Pour ces raisons, nous nous cachions le jour dans la paisible obscurité de la forêt, et reprenions la nuit notre marche à la lueur des étoiles. Le maïs ou les pommes de terre qu’il nous arrivait de rencontrer servaient à notre nourriture, le chien-loup qui nous avait suivis veillait sur notre sommeil.
Dans la matinée du cinquième jour, après avoir traversé la plaine et franchi des collines aux pentes douces, nous aperçûmes les Karpathes qui s’élevaient vers le ciel comme une fumée bleuâtre. La même nuit, nous pénétrâmes dans leur enceinte sacrée. Le chemin était rude, entrecoupé de racines, de buissons, de pierres et de ruisseaux. Vers minuit, nous descendîmes dans une vallée cultivée, à travers un village de Houzoules[6]. En me baissant près d’une fontaine pour boire, je remarquai un objet qui brillait sous la lune : c’était une hache laissée sur une bille de bois. Je la pris et mis à sa place les quarante kreutzers qui restaient dans ma poche.
Lorsque le soleil se leva lentement, comme avec effort, au-dessus des rochers surmontés de bois superbes, nous étions saufs. La forêt primitive nous avait accueillis ; autour de nous s’étendait la solitude sans route frayée, silencieuse comme la mort. Nous nous trouvions sur l’un des points les plus méridionaux de la Gallicie qui s’enfonce à cet endroit entre la Hongrie et la Bukowine. En Hongrie régnaient un autre gouvernement et d’autres lois. Nous pouvions donc, si un nouveau péril venait nous menacer, imiter les haydamaks qui cherchaient refuge en Hongrie lorsqu’on les poursuivait dans leur pays, et qui franchissaient de nouveau les poteaux noirs et jaunes de la frontière aussitôt que les pandours étaient sur leurs traces. À l’abri des chênes séculaires qui ombrageaient un épais tapis de mousse, nous goûtâmes jusqu’à midi un sommeil paisible pour la première fois, car nous avions laissé le danger derrière nous. Au réveil, après avoir déjeuné de noisettes et de myrtilles, nous continuâmes notre marche. Il fallait gravir des escarpements abruptes, des rochers glissants, et passer quelquefois d’un arbre à l’autre, dans les endroits où le terrain était impraticable.
Avant le coucher du soleil, nous avions gagné la cime plate d’une grande montagne boisée. Soudain un édifice immense se dressa devant nous au-dessus des sapins noirs ; on eût dit un palais tout en or. Lorsque les rayons trompeurs du soleil commencèrent à s’éteindre, il nous sembla voir des ruines colossales perdues au milieu de la forêt. Aucun oiseau ne chantait, aucun papillon ne voltigeait dans l’air limpide. Les chênes gigantesques formaient des voûtes sombres comme celles d’une cathédrale ; ils s’entremêlaient à de sveltes bouleaux vêtus de satin blanc comme des fiancées ; une noire muraille de sapins environnait le tout ; à nos pieds s’ouvrait un ravin qui séparait deux montagnes. L’une de ces montagnes n’était qu’une noire pyramide de sapins, l’autre portait les ruines qui avaient attiré notre attention ; toute la profondeur semblait remplie de framboisiers, de genévriers, de noisetiers, de gentianes et de véroniques ; on entendait le murmure d’une source ; le chien descendit, nous le suivîmes. Sous une pente rocheuse jaillissaient des eaux magnifiques.

