— Est-il possible que monsieur veuille sortir par un temps pareil ? Non, non, monsieur prendrait froid. Mieux vaut qu’il reste à la maison.
— En tout cas, déclarait le valet de chambre, monsieur ne sortira pas avec ces habits-là. Il lui faut absolument un manteau à capuchon.
— C’est exposer beaucoup les chevaux et le carrosse, reprenait le cocher ; n’importe, j’attellerai, mais à une condition : Monsieur ne s’en ira pas ainsi vêtu pour faire le fanfaron. S’il ne s’habille pas autrement, que Dieu me punisse si j’attelle !
Et je partais empaqueté comme un poupon que l’on porte au baptême. Ma sœur se serait chargée à elle toute seule de me régenter. Je ne sais ce que je serais devenu sans le secours de Salomon Zanderer, mon génie tutélaire. Il eût été fâcheux, d’ailleurs, que j’eusse trop d’indépendance ; vous allez en juger.
Une après-midi accourut chez moi le cosaque de madame de Klodno, chargé d’une lettre. Il s’agissait d’un rendez-vous… d’un rendez-vous imploré en termes si tendres que je ne songeai pas, je l’avoue, à faire la moindre résistance. Je m’enfuis, afin que personne n’eût le temps de me retenir. Il faisait nuit quand j’atteignis la seigneurie voisine, dont toutes les fenêtres étaient dans une obscurité profonde. Attachant mon cheval à la clôture, je montai précipitamment l’escalier : une porte était ouverte, celle de sa chambre… Elle était seule, étendue sur un divan, à peine enveloppée d’un nuage de mousseline, et, dans le crépuscule voluptueux qui l’entourait, elle me parut plus belle encore que par le passé. À ma vue, elle jeta un cri, se leva précipitamment, m’entoura de ses bras et m’étouffa de baisers. Je ne pouvais prononcer un mot et me laissai attirer sur le divan auprès d’elle. Au moment même, une lumière qui n’était pas celle de la lune tomba sur le visage altéré d’Eudoxie. Sa mère était debout au milieu de la chambre, un flambeau à la main :
— Que vois-je ? s’écria-t-elle ; une pareille scène dans cette honnête maison !…
— Seule je suis coupable ! sanglota Eudoxie se jetant à ses pieds : je l’ai entraîné, je l’ai séduit…
Tout cela me paraissait incompréhensible. Il fallut, pour m’ouvrir les yeux, que la mère se mît à parler de l’honneur de la famille, de réparation, de la bénédiction du prêtre qui pouvait tout purifier. Je m’élançai hors de la chambre, sautai en selle et partis au galop.
Le lendemain, Solfki, solennellement vêtu de noir, le sabre au flanc, le sourcil froncé, parut chez moi.
— Voici, commença-t-il, une belle conduite ! Perdre une femme estimable et de noble origine, la déshonorer !… fi ! Je viens de la part des deux dames de Klodno. Tu n’as qu’une chose à faire, épouser Eudoxie.
— L’épouser ? Et pourquoi ? demandai-je tout confus.
— Parce qu’en ne l’épousant pas tu ferais quelque chose de pis que de délaisser une femme au désespoir : tu abandonnerais ton enfant !…
Tant d’impudence fit bouillir tout mon sang dans mes veines.
— Tu espères me faire accroire cela, balbutiai-je, quand c’est toi…
— La prends-tu ? interrompit Solfki.
— Garde-la ! répondis-je.
— Alors, s’écria-t-il avec une feinte indignation, alors tu es un drôle !
Il tira son épée.
— Nous nous battrons, entends-tu, nous nous battrons !
À la fin, je perdis patience.
— Non, lui dis-je, nous ne nous battrons pas, mais je te rosserai de la belle manière.
En parlant, je lui avais arraché son grand sabre, que je cassai comme une latte, puis, décrochant mon bâton de philosophe, j’administrai une correction suffisante à mon ami Solfki.
Tous ces tableaux grotesques sont évoqués par l’apparition dans les mains du crieur de mes livres d’école, de mon bâton et du sabre cassé de l’amant heureux d’Eudoxie.
Et maintenant ce sont mes tableaux qui passent aux griffes de ces avides brocanteurs. Un juif maigre, dont les boucles frontales brillent comme des saucisses sortant de la poêle, regarde l’un d’eux dédaigneusement et le jette sous la table. Je ressens une envie violente de le renverser lui-même d’un coup de poing, mais ma femme m’arrête et, relevant la petite toile méprisée, me la montre avec un sourire. C’est une mauvaise gouache tout effacée représentant une seigneurie. Au premier plan se détache un grand poirier ; dans cette seigneurie est née Luba ; elle était assise sur ce poirier, quand je lui donnai tout mon cœur. Il y avait six ans que je ne l’avais vue, grâce à la sotte histoire de madame de Klodno d’abord, et puis Luba était à son tour allée à Lemberg pour y achever son éducation. Je rendais visite à ses parents de temps à autre. Trois jeunes filles embellissaient la maison de leur présence, l’une blanche et blonde comme un ange du ciel, l’autre châtaine avec des cheveux de soie ondoyants et des yeux bleus doux et profonds, puis ma Luba, qui mérite un portrait à part.
J’arrive à cheval, — c’était au mois d’octobre 1824. Tandis que j’attache ma jument dans la cour, une petite poire me tombe sur le nez. À peine ai-je eu le temps de regarder en l’air, que j’en reçois une seconde, et du grand poirier qui se dresse devant la seigneurie toute une pluie de poires tombe sur moi, tandis que retentissent des éclats de rire… Quels éclats de rire ! Luba seule peut rire ainsi. En effet, elle est dans l’arbre comme un oiseau, tout au sommet. Je distingue sa robe d’étoffe claire, et je crie :
— Luba ! Es-tu vraiment là ? Descends vite, descends donc !…
— Je viens ! répond-elle en se balançant de branche en branche, jusqu’à la plus basse, qui forme une large fourche, où elle s’assied comme dans un fauteuil. Elle me tourne le dos ; seul son petit pied est visible au bord de sa jupe chiffonnée. Tout à coup, elle se retourne et me regarde. Nous nous taisons, étonnés.
— Que tu es belle ! lui dis-je.
— Et toi… vous êtes devenu un homme… J’espère qu’au moins vous ne faites plus de vers ?
Je croyais toujours rêver. Entre un garçon de dix-huit ans et un jeune homme de vingt-quatre la différence n’est pas grande ; mais elle… ces six années l’avaient transformée ; la petite fille de onze ans était devenue femme. Je m’oubliai à l’admirer et ne revins à moi que pour découvrir que j’étais amoureux fou. Qui ne l’eût été en présence d’une aussi parfaite créature ? — Son seul rire eût suffi à troubler la tête, le cœur, les sens d’un homme plus sage que moi. Et pourtant un peintre ne l’eût pas peut-être choisie pour modèle. Luba était petite, mais si bien faite ! Je m’en aperçus au moment où, glissant de l’arbre dans mes bras, elle se laissa poser doucement à terre. Son teint brun, coloré sur les joues d’un rouge vif, son petit nez droit, mutin et résolu, ses lèvres vermeilles et un peu fortes lui composaient une de ces physionomies franches et gaies qui inspirent avant tout la confiance.
Nous entrâmes ensemble dans la maison ; sa mère me servit du café, des gâteaux, des confitures ; je ne goûtai à rien, je ne faisais que contempler Luba, jusqu’à ce qu’enfin, sautant de sa chaise, elle vint me prendre le menton pour relever ma tête et plonger son regard espiègle droit dans mes yeux :
— Qu’avez-vous ? dit-elle ; encore ce maudit Byron ?
— Comment vous le dire ? Je ne le sais pas moi-même, répondis-je en soupirant.
— Eh bien ! je vous le dirai, moi !
Et toute son humeur folâtre se réveillant :
— Vous êtes amoureux, maître Basile, voilà
ce que vous êtes.
— Moi ?
— Oui, vous, et depuis peu.
— Amoureux de qui ?
— De Luba !
Elle éclata de rire.
— Mais Luba ne veut pas de vous. Elle déteste les philosophes.
Ainsi la guerre était déclarée entre nous dès le premier instant.
Je l’aimais, la métaphysique n’y pouvait rien, je l’aimais, et, jeune comme je l’étais, je me sentis soudain devenir un homme, capable de la protéger, de la défendre au besoin, de supporter même avec une grandeur d’âme toute débonnaire les railleries qu’elle ne m’épargnait pas.
Luba avait plus d’un trait de ressemblance avec son animal favori, un écureuil du nom de Miki, qu’elle avait déniché elle-même et qui, depuis, était devenu dans la maison une sorte de génie familier. Il sautait de mon épaule sur la tête de Luba, où il se préparait une couchette commode dans son opulente chevelure ; il dormait au fond d’une des grandes bottes du père de sa maîtresse ; on le trouvait toujours prêt à manger dans la main du premier venu et à se laisser gratter la tête ; mais, jaloux de sa liberté autant que Luba, il semblait impossible de réussir à l’attraper. Luba, comme lui, grignotait sans cesse un bonbon, ou, à défaut de bonbon, quelque croûte entre ses dents blanches, et c’était plaisir de la voir grignoter ; Luba, comme lui, imaginait mille tours qui de la part d’une autre eussent été importuns, qui, venant d’elle, étaient comiques et charmants.
Elle se promène avec moi le soir en bateau sur l’étang ; avec quelle vigueur gracieuse rament ses mains mignonnes ! Puis, tandis que je la dévore des yeux, la barque chavire ; je tombe dans l’eau ; Luba, qui a saisi les branches d’un saule, s’assied sur l’arbre penché au-dessus de la surface de l’étang, et se balance ainsi, sous les rayons de la lune, ni plus ni moins qu’une roussalka[4]. Je regagne tout mouillé le rivage ; le père de Luba me fait changer de vêtements et déclare que, après avoir pris du thé bien chaud, je passerai la nuit sous son toit. Voici Luba enchantée. Elle court préparer ma chambre, et le trousseau de clefs s’entrechoque à sa ceinture, et sa kazabaïka craque à chacun de ses mouvements.
Même quand Luba se tait, sa présence est révélée par des frissons d’étoffe, des cliquetis, des froufrous, de petits bruissements qui lui sont particuliers ; on dirait toujours que son corps agile et bondissant veut forcer les entraves qui l’étreignent. Sa robe, son collier, sa pantoufle, tout ce qui fait partie de sa pétulante personne, babille incessamment. Elle pose le samovar sur la table, me prépare du thé qu’elle goûte dans ma tasse, la traîtresse ! — puis je vais me coucher ; mais soudain mille piqûres m’avertissent que des orties ont été semées dans mon lit ! À peine me suis-je débarrassé des orties qu’un essaim de hannetons bourdonne à travers ma chambre, et le lendemain Luba me demande d’un air hypocrite si j’ai bien dormi. Nous passons la journée à nous disputer sur ce sujet : — La lune est-elle habitée comme la terre, oui ou non ? — Rentré chez moi, je suis éveillé à minuit par un Cosaque qui m’apporte une lettre de Luba. Je l’ouvre avec un mélange d’inquiétude et de transports ; qu’est-ce que j’y lis ?

