Elle sauta sur mes genoux.
Un loir, qui avait son gîte dans une fente du rocher, à l’entrée de notre demeure, devint bientôt familier ; nous fîmes aussi la connaissance d’un second hôte du même rocher, une belette, qui à midi sortait des framboisiers de notre jardin, pour s’approcher de nous, puis s’échapper bien vite, comme si elle eût voulu nous engager à jouer avec elle.
Dans les broussailles qui remplissaient le fossé, un renard avait creusé sa tanière, et, de l’autre côté du pont, Luba salua, ravie, l’existence d’un nid d’écureuils qui lui rappelèrent son vieux Miki. Tous nos voisins n’étaient pas aussi inoffensifs. L’hiver approchant, un grand loup se prit dans un des pièges nombreux que je tendais autour de chez nous pour épargner la poudre.
Le 3 novembre tomba la première neige. Je sus le jour parce que j’avais fait un calendrier très simple en marquant chaque journée à mesure qu’elle s’écoulait sur la paroi du rocher ; mais nous ne craignions rien de l’hiver ; dans notre garde-manger s’entassaient des sangliers, des chamois, des cerfs, des lièvres, fumés au genièvre, et même un ours, qui, avant de se décider à tomber sous le fusil de Luba, m’avait assez cordialement embrassé pour me meurtrir. Nous avions du poisson, d’excellentes truites, car désormais j’étais au courant de toutes les ressources de la forêt. Les peaux de mes victimes remplaçaient dans notre antre les tapis, les couvertures, les rideaux absents ; nous dormions dans un nid de duvet : nos vêtements étaient ceux de deux Esquimaux, mais personne n’était là pour les trouver ridicules. Emprisonnés par les neiges, nous n’avions rien de mieux à faire que de ressembler aux ours et aux loups parmi lesquels nous devions vivre.
La saison des glaces se présenta, majestueuse et sublime comme la mort qui, dans une bataille, fauche à la fois des milliers de combattants. La nature s’endormit d’un long sommeil. Une nuit, nous entendîmes soudain dans l’air un bruit étrange, des voix mystérieuses accompagnant une sorte de claquement comparable à celui d’un fouet. En pareil cas, nos paysans croient que les sorcières vont à Kiev, et l’Allemand jure que c’est la chasse macabre qui passe. Luba eut peur et, cachant son visage dans ma poitrine, demanda tout bas :
— Qu’est-ce ?
C’étaient les canards sauvages qui venaient du nord, et dont les fortes ailes, les cris stridents causaient tout ce vacarme dans les hautes régions où l’œil ne les distinguait plus. Notre voisin l’écureuil, qui, lui aussi, avait fait ses provisions de glands, de pommes de pin et de noix de hêtre, ne sortait désormais qu’à de rares intervalles ; le loir manifestait une extrême inquiétude.
Un matin, le linceul de neige, qui ne dégèle pas jusqu’au printemps, enveloppe tout le pays de sa morne blancheur. Pendant trois jours nous sommes prisonniers ; il faut travailler terriblement pour réussir à nous creuser une issue et un sentier ! C’est le temps où l’ours renonce aux courses errantes, où le hérisson s’engourdit dans sa caverne ; le froid augmente ; mais, avec la première grande gelée, notre forêt reprend une animation joyeuse : le bec-croisé, ce petit perroquet du Nord, se montre par bandes, sifflant et déployant son éclatant plumage. Jusqu’à Noël on a plus chaud sur la montagne que dans les vallées, et on jouit de toute la beauté du paysage d’hiver ; d’ailleurs, le crépuscule même de notre caverne avait son charme. La lueur du foyer se jouait sur les tentures de peaux de bête, et Luba, assise au coin de l’âtre, les pieds sur le grand chien-loup qui ronflait de tout son cœur, me regardait d’un air de tendresse, de contentement si sincère ! Jamais nous n’avions été plus unis, disons le mot, plus heureux.
La monotonie des longues nuits fut, dès le mois de décembre, troublée par le hurlement d’abord lointain, puis plus rapproché, féroce, épouvantable, d’une meute de loups. La sérénade ne nous charma qu’à demi, d’autant que les bêtes sanguinaires, flairant notre présence, se mirent à miner de leur mieux l’entrée de notre demeure. Mon chien devint inquiet et poussa des cris étranges. Nous avions allumé des torches, ce qui ailleurs suffit à disperser les loups, mais dans le cas présent tout fut inutile ; ils continuaient de hurler, de gratter, indifférents au bruit et à la lumière. Déjà une paire d’yeux avides brillaient entre les troncs d’arbres et les pierres entassés. Je décrochai donc nos fusils et dis à Luba :
— Je tire ; toi, charge.
Puis, pratiquant une sorte de meurtrière dans la barricade, je regardai dehors. La lune projetait sur toute la campagne une lumière presque aussi claire que celle du jour. Je pouvais compter les loups. Je tirai sur l’un d’eux.
Les rochers répercutèrent l’écho, et le loup roula dans le fossé. Je continuai de tirer, atteignant presque toujours nos farouches agresseurs qui s’excitaient par des hurlements de plus en plus furieux. Tout à coup Luba eut l’idée de lancer un tison parmi eux. Ils s’écartèrent, et l’une des bêtes s’enfuit dans la forêt. C’était justement la louve que suivait toute cette meute endiablée, car aussitôt les autres s’élancèrent derrière elle, courant comme des chiens, avec un petit aboiement court très particulier. Nous restâmes encore longtemps derrière la barricade, prêts au combat ; puis je sortis avec précaution ; mon chien m’avait précédé, mais soudain j’entendis un cri terrible, et la pauvre bête revint les yeux brillants comme du phosphore, le museau inondé de sang. Un des loups blessés l’avait mordu sans doute. Après le renard, le chien est ce que le loup hait le plus, justement peut-être à cause de sa proche parenté avec lui, comme, par exemple, le Russe et le Polonais se haïssent entre eux plus que ne le feraient des nations tout à fait étrangères. Les loups avaient laissé, à notre porte, sept magnifiques fourrures ; le danger étant passé, il n’y avait pas à se plaindre.
Cependant les jours diminuaient de plus en plus. Les becs-croisés s’apprêtaient à couver au milieu des glaces ; sur un sapin près de notre gîte, ces oiseaux bizarres avaient bâti leur joli nid en forme de coupe. Dans une caverne moussue proche de notre maison, une autre citoyenne du désert jouit presque en même temps que dame bec-croisé des plaisirs de la maternité ; c’était une jeune ourse dont les deux petits, vraiment comiques, roulaient comme deux manchons. Tout occupée du soin de sa progéniture, la mère ne pensait pas à m’attaquer lorsque je passais devant sa tanière et se contentait de me regarder d’un bon petit œil en coulisse.
La fête de Noël approchait, nous observâmes le jeûne selon notre habitude. Lorsque commença la sainte nuit, nous étions près du feu dans nos habits les plus propres ; j’avais construit une petite crèche pour ne rien changer aux coutumes familières de ce beau jour ; nous chantâmes les kalendi[8] et Luba eut son cadeau de Noël, un berceau que j’avais taillé de mes mains. Alors elle me fit voir, à son tour, la pauvre petite layette qu’elle avait cousue, en utilisant son propre linge, pour l’enfant que nous attendions. Lorsque je pensai que minuit approchait, nous sortîmes au grand air. La neige couronnait solennellement les hautes cimes d’une chaste auréole argentée ; elle revêtait les arbres de brillantes stalactites ; sur la blanche plaine apparaissaient çà et là de petites lumières, et un vague bruit de cloches montait jusqu’à nous, annonçant la bonne nouvelle de la naissance du Seigneur aux hommes qui, entourés de leurs enfants, célébraient en bas, là où brillaient les lumières, là où tintaient les cloches, la fête de Noël.
Les larmes nous suffoquèrent, et nous nous agenouillâmes pour prier avec nos frères. En rentrant, Luba me servit un simple repas, qui fut aussi gai que tout autre réveillon.
Notre enfant vint au monde à deux mois de là, pauvre comme le petit Jésus. Luba avait jusqu’au dernier moment vaqué à ses occupations ordinaires ; le 20 février, tout en préparant le dîner, elle me dit, un peu pâle, mais toujours souriante :
— Descends vite chercher du bois.
Quand je revins, après avoir fendu quelques bûches, l’enfant était né. Luba m’avoua qu’elle se sentait faible, mais elle rayonnait de bonheur et rit d’un air fier en me montrant mon fils ; je me mis à rire aussi, et le chien, remuant la queue, semblait prendre part à notre joie. Luba baigna son fils elle-même. Elle ne garda pas plus le lit que ne le font nos paysannes. Comme il n’y avait pas de prêtre chez nous, je baptisai mon petit Paul au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Un enfant apporte tout avec lui dans le monde. Que peut-on désirer encore quand il commence à respirer, à crier, à ouvrir les yeux ? Nous n’avions ni chagrins, ni agitations d’aucune sorte ; un calme saint était descendu sur nos têtes ; nous ne vivions que pour l’enfant, dans l’oubli absolu de nous-mêmes. Je voudrais vous peindre Luba écartant sa pelisse de fourrure pour donner à l’enfant le sein qu’il pressait de ses mignonnes mains maladroites comme les pattes molles d’un petit ours, et le sourire de cette jeune mère, regardant tantôt moi et tantôt le cher ange. Je restais là tranquille devant eux comme à l’église, et mon cœur était presque aussi recueilli. Ce berceau était maintenant notre monde, et celui qui nous entourait, celui qu’on est convenu de trouver grand, nous semblait bien petit en comparaison.
Paul ne pleurait que rarement ; il demeurait tranquille dans sa couchette, qui se balançait sous lui comme un bateau sur l’onde, ses grands yeux fixés au plafond. Nous lui parlions sans cesse comme s’il eût pu tout comprendre, et il comprit bientôt en effet que nous l’aimions plus que nousmêmes, car il sourit en nous regardant, mais aussitôt il referma les yeux comme s’il avait eu honte, le grave personnage, de ce sourire ! Et quand il prononça son premier mot, il nous sembla qu’un miracle s’était accompli. Un enfant n’est-il pas, en effet, un miracle, et n’opère-t-il pas des miracles en nous ? Il nous apprend le renoncement, la bonté ; il dévoile à nos yeux ce grand secret, que la mort n’a point de pouvoir sur nous, car nous renaissons en lui.

