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Basile Hymen

Léopold Sacher-Masoch – Le legs de Caïn ( nouvelles )

L’indignation s’empara de moi. Comment, en effet, étais-je tombé dans le malheur ? Je n’étais ni un joueur, ni un débauché ; je ne me connaissais qu’une passion, celle d’avoir des amis, et qu’une faiblesse, celle d’obliger tout le monde ; c’étaient mes amis qui m’avaient dévoré. Ils m’aimaient, sans doute, mais l’amitié peut devenir importune à la longue. Chaque jour ils envahissaient ma demeure, m’empêchant même d’échanger un mot avec ma femme ; une fois nous prîmes le parti de nous absenter, mais la maudite engeance resta derrière nous dans la maison ; nous les retrouvâmes festoyant et chantant à tue-tête au milieu de leurs libations : « Longue vie à nos hôtes, longue vie à leurs enfants ! Je ne savais pas me débarrasser d’eux ; j’avais le cœur trop faible, oui, trop tendre et trop compatissant en toute circonstance. Il me suffisait de lire dans la gazette le récit d’un malheur quelconque pour ne pas dormir de la nuit. Il m’était impossible de renvoyer un pauvre, de refuser quelque chose à un voisin. Si encore je n’avais fait que partager avec les autres ! Mais je leur eusse donné jusqu’à ma dernière chemise ; j’étais homme à me faire raser pour que le prochain eût une perruque. Luba, malgré sa grande bonté, ne tombait pas dans les mêmes exagérations de sentiment. Je me rappelle qu’après l’incendie d’une ville de l’Ukraine, incendie qui avait laissé des milliers de misérables sans asile, je lui dis dans l’excès de mon émotion :

— Peux-tu souffrir d’être si chaudement vêtue de fourrures quand tant d’autres ont froid ?

— Je les plains, répondit Luba, mais ma pelisse ne peut suffire à mille personnes, elle est faite pour une seule, et je ne suis pas fâchée d’être celle-là.

Au fond elle avait raison, et moi j’étais absurde. Si un de mes amis admirait chez moi un fusil, je m’écriais : — Prends-le ! — Oui, j’aurais donné les tuiles de la toiture, les semelles de mes bottes ; à la fin mes amis ne me demandèrent plus ce qui leur faisait envie ; ils prirent sans façon tous les objets à leur convenance. S’ils avaient soif, ils buvaient de mon vin ; je les nourrissais, je les vêtissais, je payais leurs dettes, je leur prêtais tout mon argent, et quand je n’avais plus d’argent je signais des lettres de change où je me portais caution pour eux.

Quand j’allai une première fois chez les vampires juifs, ce fut encore à leur intention. Et maintenant ils étaient là groupés autour de moi, cet Urbanowitch, ce Jadeski, ce Gadomski, fumant leurs cigares et m’exhortant avec une bienveillance hautaine.

— Comment as-tu pu faire de si folles dépenses ? me demanda Jadeski en lançant une bouffée de fumée. — Le malheureux ! À qui ai-je donné ce précieux tableau hollandais représentant une femme qui pèle des pommes, et tant d’autres choses, jusqu’à ma pipe d’écume de mer ?… À peine avait-il souri en murmurant : — Pas mauvaise cette pipe ! — Et déjà elle était à lui ! M’a-t-il jamais offert en échange une noisette ? Non, mais il critiquait tout ce qui m’appartenait : — Ta maison n’a aucun style, commençait-il à dire en arrivant. — À table rien n’était bon ; mon vin était toujours frelaté, bien qu’il en vidât pour le moins deux bouteilles ; la toilette de Luba n’était jamais de son goût. Si elle portait des couleurs sombres, il lui demandait d’un ton ironique :

— De qui, madame, êtes-vous en deuil ?

Si elle avait sa kazabaïka rouge :

— J’espère, disait-il, que le taureau est rentré.

Quand nous étions seuls, à la chasse, il s’arrêtait soudain, et les deux mains sur mes épaules :

— Je te plains, mon ami, soupirait-il.

— Pourquoi donc ?

— Tu es un noble cour, mais ta femme…

— Qu’as-tu à dire contre elle ?

— Oh ! rien !… l’ensemble de sa personne ne me plaît pas… et puis elle rit toujours.

Urbanowitch, en revanche, jetait sur Luba les regards qu’un voleur peut jeter sur le trésor qu’il convoite. J’ignore où passait l’argent de celui-là, mais il empruntait à tout le monde et à moi de préférence.

Gédéon, un ancien officier très aimable, ne parlait jamais d’argent ; il imita toutefois ma signature si habilement, sur une lettre de change, que je fus forcé de la reconnaître pour le sauver de l’infamie. Je dois dire qu’il se montra reconnaissant : il s’efforça de dissiper ma femme et de me dresser aux belles manières. Nous avions là un mentor très zélé ; mon bonheur conjugal surtout semblait le préoccuper :

– Cher ami, s’écriait-il, comment diable traites-tu ta femme ?… — Et si je m’étonnais :

— Tu fais fausse route, reprenait-il, absolument fausse route. Une femme demande à être étudiée ; mais toi, tu laisses tout aller sans réfléchir ; à la fin tu découvriras des choses… tu ne sais pas, malheureux, quelle charmante femme tu as !…

Tels étaient mes amis, et tous ensemble se moquaient de moi quand j’avais le dos tourné, colportant sur mon compte de mensongères anecdotes comme n’en ont jamais inventé mes plus grands ennemis, non, pas même ma sœur. En outre ils me rapportaient, avec une sincérité parfaite, tout ce que le monde pouvait dire de désobligeant à mon sujet. Un jour, – encore à la chasse, – Jadezki me dit brusquement :

— Eh bien ! quand je t’avertissais !… Ta femme… Gédéon lui fait la cour et n’est pas trop rebuté. Auras-tu confiance en moi, maintenant ?

— Je dirai, répondis-je, que tu calomnies ma femme, et je te défendrai de recommencer !

— Mais, grand Dieu ! ce n’est pas moi qui parle, c’est la rumeur publique qui veut que ce fanfaron plaise à ta femme !

Vous connaissez maintenant mes amis, ces bons amis auxquels je me sacrifiais, pour qui j’aurais donné le sang de mon cœur ! Ah ! mon Dieu, pourquoi donc as-tu créé le monde s’il n’était pas possible de le faire meilleur ?

Mon vieux Salomon me donnait des conseils.

— Cela finira mal, disait-il.

Luba s’amusa d’abord des indiscrétions de nos hôtes ; quand ils jouaient, buvaient et chantaient jour et nuit dans la maison, ne me laissant pas un coin où je pusse me réfugier avec elle, la méchante venait s’étendre sur le divan, à mes côtés, en me regardant avec une malicieuse tendresse entre ses paupières demi-closes, car elle voyait bien que j’étais au supplice.

Par la suite, elle prit les choses plus sérieusement :

— Tu es trop bon, me disait-elle ; la bonté, en certaines circonstances, peut être un défaut aussi bien que l’avarice et la dureté. Nous nous ruinerons, et ces gens-là ne sauront pas nous rendre ce que nous faisons pour eux.

Je défendis mes amis ; nous faillîmes nous quereller.

— Tu ne me crois pas ! dit Luba. Eh bien ! je te prouverai que chacun d’eux est disposé à te trahir. Désigne celui que je dois démasquer.

— Tu épargneras bien au moins Gédéon, m’écriai-je pour l’éprouver, car les calomnies de Jadeski m’étaient restées en tête, bien que je n’eusse jamais douté de ma Luba.

— Je n’en épargnerai aucun, répondit-elle ; c’est donc Gédéon qui va servir d’exemple.

Je respirai plus librement. Jadeski n’était qu’un indigne menteur.

Quelques jours s’écoulèrent. Un soir que Gadomski, Urbanowitch et plusieurs autres étaient chez moi comme de coutume autour de la table de jeu, Jadeski me dit à l’oreille :

— Tiens ! où a passé Gédéon ? Chez ta femme, sans doute. Il n’y manque jamais.

— Imbécile ! lui répondis-je, comment comprendrais-tu ma femme, toi qui n’as jamais su apprécier une madone de Raphaël plus qu’un barbouillage d’enseigne ?

Luba entrait au moment même en riant de tout son cœur :

— Vite, vite, nous dit-elle ; qui veut voir un oiseau rare, un oiseau que j’ai pris ?

Tous se levèrent pour la suivre, cartes en mains. Elle nous conduisit jusque dans sa chambre.

— Où est-il ? demandai-je regardant autour de moi.

— Ici.

Elle montrait du doigt une grande armoire.

— Je vous prie de regarder là-dedans.

Jadeski nous repoussa tous et regarda, curieux, par un de ces trous grillés qui font pénétrer l’air dans les placards.

— Mais c’est un homme !…

— Un homme ! Laisse-nous voir… Qui donc ?… demandèrent les autres en se rapprochant.

— Gare à vous ! c’est Gédéon ! fit Jadeski stupéfait.

— Comment es-tu entré là-dedans ? demanda Urbanowich.

Le prisonnier restait muet, dévorant sa moustache.

— Voyez, dit Luba, comme il est devenu taciturne, lui qui parlait si bien tout à l’heure ! Il jurait que j’étais la plus belle femme du monde, une Vénus ; il me peignait sa passion, et puis, las de bavarder, il s’est conduit brutalement comme un vrai Tartare…

— Et vous l’avez repoussé ? s’écria Jadeski de plus en plus surpris.

— Je me suis moquée de lui, naturellement, et comme quelqu’un passait dans le corridor, j’ai dit : « — C’est mon mari ! S’il vous trouve dans ma chambre, vous êtes mort ! Il a été bien content de se jeter dans l’armoire… Mais j’ai fermé l’armoire à clef. Voilà !

J’ouvris à Gédéon, qui ne paraissait pas pressé de sortir et se cachait derrière les robes de ma femme. Nos amis le tirèrent dehors, et il entra en fureur.

— C’est              une               mauvaise                         plaisanterie.

Canailles ! vous m’en rendrez raison, vous tous, et toi d’abord, heureux époux d’une si farouche vertu !…

— Lui d’abord, bien entendu ! décida Urbanowitch.

— Qu’ils se battent sans retard !

Nos amis nous excitèrent si bien, que le duel aurait eu lieu séance tenante, sans ma femme qui se posa entre nous et se mit à rire.

— Vous battre ? dit-elle, et pourquoi ? Si quelqu’un est offensé ici, c’est moi seule, oui, offensée par les folles espérances de Monsieur. Il est vrai que j’ai pris ma revanche ; s’il n’est pas content et qu’il veuille un duel à tout prix, me voici prête.

Elle saisit une cravache accrochée au mur.

Gédéon disparut et Luba partit d’un nouvel éclat de rire qui nous gagna tous.

Chacune de mes amitiés devait être brisée brusquement d’une manière ou d’une autre. Quand j’avais une fois vu clair, je ne me laissais plus duper, je rompais avec une énergie qui devait étonner le monde où j’avais la réputation d’un homme faible sur tous les points. C’était une erreur. J’étais lent à croire au mal, mais il ne me trouvait pas miséricordieux. Naturellement, mes faux amis m’accusaient d’inconstance, et leur animosité à mon égard était d’autant plus furieuse que mon dévouement avait été plus complet. Ils vinrent cependant comme je l’ai dit, après la vente de nos dernières nippes, fumer autour de moi et me donner des conseils :

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