Je n’irai pas à la maison, Je n’irai pas à la maison.
Mieux vaut cent fois le cabaret.
À la maison me bat ma femme !
Tout le monde se mit à rire, mais sans bruit, comme on rit dans la bonne compagnie.
- Et lui, repris-je, qui est-il ?
- Un procureur, répondit le jeune paysan, un procureur clandestin, non autorisé, s’entend.
- Il est ce que tu dis, expliqua le vieux, il l’est et il ne l’est pas. Les procureurs clandestins sont toujours des fripons, et celui-ci est un honnête homme. Il a été même propriétaire ; c’est un noble, c’est un savant, et il nous aide, nous autres paysans, contre les seigneurs.
- Quel est son nom ?
- Basile Hymen.
- Les gens de ce métier s’enrichissent, dit la vieille paysanne ; seul Basile Hymen ne prend l’argent de personne, bien qu’il soit pauvre. Tout au plus accepte-t-il un gîte pour la nuit, ou s’assoit-il à notre table, ou consent-il à ce qu’on lui prête une paire de bottes.
- Oh ! s’écria le bizarre individu à tête d’oiseau, c’est un brave homme !
Notre hôte sourit.
- Il convient que celui-ci fasse son éloge, me dit-il ; Basile Hymen l’a sauvé lorsqu’on l’accusait d’un vol.
- Je ne suis pas un voleur ! cria l’autre en se précipitant sur lui, comme s’il eût voulu le cribler de coups de bec.
- Tu es un voleur des champs, Gabris, répliqua tranquillement le vieillard.
- Non, non, un voleur dérobe en cachette ; moi, je ne me cache pas.
- C’est encore vrai, affirma le bonhomme d’un air fin ; il prend tout au grand jour, à la clarté du soleil.
- Et qu’est-ce que je prends ?
- Tout ce que le bon Dieu fait croître.
Chacun se mit à rire, et Gabris comme les autres.
- Mais, dit-il, réfléchissez donc ! Est-ce Dieu qui a tracé la limite des champs ? Il fait mûrir les fruits pour tout le monde. Qui donc est le voleur ? N’est-ce pas celui qui accapare ce qui appartient à tous et qui lègue sa proie après lui à ses héritiers ? Oh ! c’est bien différent si l’on a soimême créé quelque chose en dehors du bon Dieu. Il va sans dire que celui qui abat les arbres, qui les taille et qui se bâtit une maison, est bien le maître de cette maison, et que celui qui tanne la peau d’un veau et s’en fabrique des bottes est bien le maître de ces bottes. Personne ne lui disputera cela, pas plus que l’argent qu’il gagne.
- Bon ! pensai-je, nous avons affaire ici à l’un de ces philosophes selon la nature, qui donnent aux Polonais le droit d’appeler nos paysans des communistes. Vous ne prenez donc que les fruits de la terre ? demandai-je tout haut.
- Comme vous dites, mon doux petit seigneur ; personne n’a jamais eu besoin de fermer ses coffres devant moi ; je n’ai jamais pris d’argent.
- Mais, d’après votre propre raisonnement, le champ qu’un homme cultive lui appartient tout comme son argent.
- Ne le cultive-t-il pas de ses mains ?
- Il n’a qu’à laisser la terre à elle-même, décida Gabris avec un sourire rusé : elle produit sans que l’homme s’en mêle. Est-ce qu’on ne nous parle pas d’un temps où personne ne possédait de champs, ni seulement d’abri ? La commune seule était propriétaire, pour ainsi dire.
- Ce temps-là est passé.
- Malheureusement ! Les Polonais, les seigneurs, out arrangé les choses à leur façon, mais ce n’est pas pour le mieux. Notre Basile Hymen pourrait là-dessus vous en raconter long ; ils ont pris jusqu’à sa chemise, et on peut s’étonner qu’ils ne lui aient pas enlevé en outre la peau du corps pour la tendre sur un tambour comme font les Tartares.
- Ce Basile Hymen est donc bien malheureux ?
- Pas précisément, parce qu’il n’a jamais perdu la tête ; mais tout a été si mal pour lui, qu’on ne peut presque s’empêcher de rire quand on pense au guignon dont il a été la victime ni plus ni moins que le paysan du vieux conte.
- De quel conte ?
- Gabris vous le contera, monsieur le bienfaiteur, dit le vieux paysan ; il a la langue bien pendue, et que ferions-nous, sinon l’écouter, puisqu’il pleut encore à verse ?
Gabris, le voleur des champs, s’assit sur la pierre de l’âtre, balança ses genoux de droite à gauche et commença :
« Il y avait une fois un paysan qui possédait une belle maison, des terres, tout ce que peut désirer un homme de campagne, et, les bonnes années se succédant, il mit beaucoup d’argent de côté ; mais un incendie vint détruire sa maison de fond en comble. Il s’en soucia peu ; ses terres lui restaient et aussi son magot ; il avait caché celuici, pour plus de sûreté, dans un saule au bord de l’eau. Survient une inondation qui ravage ses champs, noie ses bêtes et emporte le saule qui renfermait l’argent ; au pauvre diable il ne reste rien que la vie sauve ; il en est réduit à se faire messager. Une fois, la nuit l’ayant surpris en route, il reçoit l’hospitalité chez un propriétaire, homme de cœur, juste et généreux. À table, il raconte ses malheurs en détail ; aussitôt le maître de la maison regarde sa femme. Le saule arraché par l’inondation avait flotté jusque chez eux, et, en le coupant pour faire des bûches, on avait trouvé le magot. S’étant consultés sur les moyens de lui rendre son bien, sans avouer pour cela qu’ils se le fussent un instant approprié, les deux époux creusèrent un grand pain, y glissèrent tout l’argent que le hasard leur avait apporté, puis, remettant ce pain au messager, ils lui dirent :
— Prenez, ami, c’est pour votre route !
L’homme remercia, prit le pain et s’en alla. Chemin faisant, il rencontra un marchand de cochons qui l’avait connu autrefois :
— N’avez-vous pas, lui demanda le marchand, un petit cochon à me vendre ?
— Je n’ai pas de cochon ; tout ce que je possède est brûlé ou noyé ; mais là, dans mon sac, j’ai un pain que je vous vendrai volontiers, car je n’ai pas faim, et il est trop lourd pour que je le porte plus longtemps.
Le marchand paya comme s’il se fût agi d’un pain ordinaire et débarrassa de son fardeau notre pauvre dupe.
Il arriva que le propriétaire qui avait donné le pain passa par certaine auberge où s’était arrêté le marchand de cochons. Au moment même où ce dernier disait à l’aubergiste en posant sur la table le contenu de son sac : « Ne me donnez pas de pain ; je viens d’en acheter un sur la route à un messager , il reconnut son pain bourré d’or. Le marchand sortit l’espace d’une minute, et le propriétaire en profita pour remplacer ce pain par un autre.
Après bien des courses et bien des fatigues, l’enguignonné revint chez les mêmes gens riches et généreux, qui, cette fois encore, le reçurent avec bonté. Lorsqu’il partit de nouveau, l’argent, roulé dans un fichu, était, à son insu, au fond de sa torba[1] ; mais, par malheur, en passant le long du jardin, il aperçut un pommier chargé de pommes superbes :
— Si j’en prenais une ? se dit-il.
Et, suspendant sa torba à une branche, il grimpe dans l’arbre. Au moment même, son hôte apparaît à l’improviste et le surprend. Tout effrayé, il se sauve, et si vite qu’il laisse sa torba accrochée à la branche. Le propriétaire se met à rire ; s’avisant que l’autre doit franchir une passerelle jetée sur le ruisseau voisin, il le devance, et, résolu à l’aider malgré lui, pose la torba au milieu de la planche ; mais il a compté sans le guignon du pauvre messager. Celui-ci, avant d’atteindre la passerelle, s’était dit :
— Bah ! je ne suis pas encore trop à plaindre, puisque j’ai des yeux qui me permettent de gagner mon pain. Comment ferais-je pour passer là si j’étais aveugle. Essayons.
Sur ce, il ferme les yeux et s’avance lentement, son bâton en avant. Il touche le petit pont, enjambe l’argent et continue sa route.
— Ma foi ! dit l’homme riche, qui avait suivi tous ses mouvements, je renonce à aider ce malheureux. Dieu seul peut le tirer d’affaire, si c’est sa volonté.
- Eh bien ! dit Gabris en terminant, Basile Hymen est comme le messager enguignonné.
Les paysans continuèrent à parler de Basile jusqu’à ce que ce dernier revînt, accompagné de l’intraitable veuve. Il avait l’air gai maintenant et fit signe au jeune paysan, qui, fort troublé, se tira la moustache et vint chuchoter je ne sais quoi à l’oreille de Russine. La veuve s’était de nouveau assise sur le coffre ; elle répondit au galant par une tape, et je remarquai que sa main brune était bien faite. Enfin Basile prit l’amant trop timide par le bras et le poussa auprès de sa future épouse.
Tandis qu’il manœuvrait ainsi, je le
considérais avec attention. Il avait bien soixantedix ans, mais c’était un de ces septuagénaires comme on en rencontre chez nous, frais, vigoureux, alerte. Ses cheveux n’avaient blanchi qu’aux tempes ; son accoutrement était étrange, non pas misérable, mais en désordre ; rien de ce qu’il avait sur lui n’allait bien ; aucune pièce n’était assortie à l’autre ; on aurait pu le prendre pour un comédien ambulant ou un jongleur avec ses bottes rouges qui faisaient valoir son pied petit et cambré, sa culotte collante comme on en porte pour monter à cheval, et sa veste de peluche violette ; le long cafetan de laine verte était incontestablement d’origine hébraïque. De moyenne taille, Basile Hymen me parut pourtant robuste et bien bâti ; ses traits nobles, rehaussés par un teint rose comme celui d’une jeune fille, ses yeux bruns, assez petits, mais perçants, exprimaient la douceur, l’intelligence, la finesse et la bonté. Ses moustaches pendantes restaient noires. En somme, c’était toujours un bel homme.
- Eh bien ! l’affaire est arrangée, dit-il aux paysans avec un sourire satisfait.
Il s’assit sur le banc auprès d’eux et reprit :
- Une fois de plus, les biens de ce monde ont failli diviser deux personnes faites pour s’entendre : la propriété n’est qu’une source de chagrins, de querelles !
- Croyez-vous donc les pauvres plus heureux que les riches ? lui demandai-je.
Il me répondit d’un air affable :
- Si vous entendez par pauvres ceux qui souffrent de leur pauvreté, non, sans doute, monsieur le bienfaiteur ; mais les gens vraiment heureux sont ceux qui, n’ayant pas de biens, ne souhaitent point d’en avoir.
- Existe-t-il de ces gens-là ?
- Regardez-moi. Je ne possède rien, pas une obole, et je gage qu’il n’y a pas d’homme plus heureux que Basile Hymen dans toute la Gallicie, peut-être dans toute l’Europe.
- Je vous serai reconnaissant de nous expliquer…
Prenant un charbon enflammé, il l’appliqua sur sa pipe et se mit à fumer majestueusement comme un pacha :
- Je voyage à la façon du Juif errant, ce qui me permet de voir, d’entendre bien des choses. Par exemple, je me repose chez un seigneur ; une heure après, je suis dans le cabaret d’un Juif ; le soir, je couche sous le toit d’un Arménien ; demain, ce sera peut-être à la belle étoile, en compagnie de vagabonds. Vous comprenez qu’ainsi j’ai toute facilité pour plonger dans le cœur humain ; mon emploi même m’y aide ; les âmes se mettent nues devant moi comme elles ne le feraient ni devant le confesseur ni devant le médecin, car la propriété est plus précieuse que la santé, plus précieuse que le salut, et c’est moi qui aide à la défendre. Dès qu’il s’agit de sa propriété, croyez-moi, l’homme devient un tigre. Tenez, la preuve… J’ai logé, il y a quelques jours, chez un petit employé du chemin de fer. Il se mourait, le malheureux, d’une maladie de poitrine. Au premier coup d’œil, je me rends compte des choses : une femme dans la maison, une femme qui n’est pas légitimement la sienne, et deux marmots qui seront à la mendicité dès que le père leur manquera. Une triste situation, n’est-ce pas ? La femme pleure, se tord les mains, implore tous les saints du calendrier. Les enfants jettent les hauts cris. Rien n’y fait, l’homme meurt. Aussitôt cette femme, qui l’avait aimé assez pour devenir sa maîtresse, se lève, sèche ses larmes, et son premier soin, avant de fermer les yeux du défunt, est de s’approprier tout ce que la maison renferme de quelque peu précieux. Elle ne perdait pas un instant, hélas ! C’était bien naturel, et, justement à cause de cela, horrible. Nommons ce sentiment comme vous voudrez, puisque les hommes prétendent, manie bien vaine, donner un nom à tout : nommons-le instinct de la conservation ou autrement, je vous dis ce que j’ai vu ; chacun n’a souci que de soimême, et de ce souci égoïste naît la propriété.
Nous assurons notre avenir aux dépens d’autrui ; nous luttons pour notre propre existence, et dans ce combat le plus faible succombe. Entre les arbres de la forêt, il en est de même. Les forts font la loi aux faibles ; nul ne songe à ménager le prochain ; chacun songe fort bien, en revanche, à se préserver soi-même, et c’est pour satisfaire ce besoin de sécurité personnelle que les hommes ont conclu entre eux une sorte de traité d’où émanent l’État, les lois, la morale. Depuis que cette convention est faite, les voleurs, les brigands sont punis, mais le premier qui s’est taillé un bien particulier dans le bien commun n’était-il pas un voleur ? Ce sont donc des petits-fils de criminels qui font un crime aux victimes de leurs ancêtres de reprendre la moindre parcelle de ce qu’on leur a dérobé. Le monde est absurde. Veuillez y réfléchir. Vous serez de mon avis.
- Voilà un sermon, ma foi ! exclama Gabris, enthousiasmé. On n’en entend pas de pareils à l’église ! Continue, Basile Hymen, continue, mon chéri !
- Enfin, reprit le procureur clandestin retirant sa pipe de sa bouche et me regardant de son œil doux, si nous creusions la question plus profondément, nous verrions que quiconque possède la moindre chose tremble de la perdre, que le couteau de celui qui n’a rien est incessamment sur sa gorge, que l’avidité d’acquérir davantage le tourmente jour et nuit, gâtant jusqu’aux rêves de son sommeil. C’est pour cela que je soutiens qu’il vaut mieux être pauvre et n’attacher son cœur à aucun objet périssable. Rien en ce monde n’appartient réellement à l’homme ; il est plutôt l’esclave de ce qu’il possède, que ce soit de l’argent, une femme ou une patrie. Ne vous méprenez pas, je vous prie, sur le sens de mes paroles. Mieux vaut n’avoir ni femme ni enfants, parce que l’amour de la famille n’est que l’égoïsme doublé, décuplé selon les circonstances. On veut léguer ses richesses de même qu’on lègue son esprit, sa taille, sa figure à ses descendants, comme s’il n’y avait pas assez de ce que le présent nous apporte, sans tous ces soins de l’avenir !
Et n’allez pas me dire que la patrie n’est pas une sorte de colossal individu avec un égoïsme proportionné à sa taille gigantesque ! C’est donc un triple combat que livre chacun de nous : pour soi-même contre tous, pour sa famille contre tous ceux qui n’en sont pas, pour sa patrie contre tous les autres peuples. Il n’y a là rien que de naturel, sans doute ; mais l’homme aspire à franchir les limites que la nature lui a tracées. Aussi, après s’être soumis à cette première loi : le combat contre tous, arrive-t-il avec le temps à en reconnaître une seconde : le combat contre soimême ; il se convainc que la paix vaut mieux que la guerre ; mais quiconque est assez sage pour préférer la paix à la guerre doit renoncer à l’argent, à la femme, à la patrie. Celui qui n’a ni famille ni clocher est seul vraiment libre. La terre n’offre-t-elle pas un asile à tous indistinctement ? Aimez donc les hommes au lieu de les combattre, aimez les animaux, les plantes, tout ce qui vit, et vous trouverez la paix, et dans la paix le bonheur que vous avez vainement cherché dans le combat. Il y a là-dessus chez nous un beau conte populaire dont le sens est profond :

