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Basile Hymen

Léopold Sacher-Masoch – Le legs de Caïn ( nouvelles )

Après nous être désaltérés, nous montâmes sur la hauteur où se dessinait le curieux monument que nous avions pris pour un château. Ce n’était pas un château élevé par la main des hommes, mais un de ces rochers comme il n’est pas rare d’en rencontrer dans les Karpathes, et dont les cavernes, les passages, les degrés, d’une grandeur toute architecturale, sont l’œuvre de l’eau dévastatrice qui a jadis creusé ces masses calcaires. On prétend qu’elles ont servi de temples aux païens, que plus tard les ascètes chrétiens y abritèrent leurs vertus ; ce qui est certain, c’est qu’au temps des invasions de Mongols et de Tartares, de même qu’au temps des guerres contre les Turcs, elles ont caché bien des fugitifs et que de nos jours les brigands en ont fait maintes fois leurs forteresses.

Des contes fabuleux concernant ces antres ont cours parmi le peuple. Celui-ci fut longtemps la prison d’une princesse retenue en otage ; dans celui-là, des nymphes, vêtues de leurs cheveux noirs comme d’un manteau de zibeline, entraînent les jeunes gens et les font mourir sous leurs caresses.

C’était une de ces formations étranges que le hasard nous présentait. Trois rochers, à l’arrangement desquels on eût pu croire qu’une prévoyance humaine avait présidé, formaient sur le plateau une majestueuse demeure. L’un deux, du côté de l’ouest, était détaché des deux autres qui sortaient, comme il arrive fréquemment pour les arbres, de la même racine ; ils se séparaient ensuite, puis étaient reliés près de la cime par une sorte de pont. Le rocher du milieu était muni d’un donjon naturel, tandis que son voisin, s’abaissant doucement vers l’est, formait un escalier de géants. En tournant autour de ce mystérieux monument des forces primitives, nous découvrîmes huit entrées différentes. Luba chercha du bois de sapin et prépara des torches que j’allumai pour descendre dans l’intérieur. Là je trouvai quelques cavernes et une enfilade d’ouvertures qui conduisaient à des galeries encombrées. Des ossements épars de tous côtés indiquaient que les bêtes fauves y avaient fait carnage. Pendant mes explorations, ma femme avait tourné le rocher du côté de l’est, où il formait une sorte d’autel qui avait bien pu servir de pierre à sacrifice. Du côté sud, une nouvelle entrée s’arrondissait en arc comme une porte d’église ; à cette place, un fossé large et profond défendait le rocher. Nous pûmes le franchir sur un tronc de chêne énorme qui faisait office de passerelle.

Tandis que Luba se reposait dans les hautes herbes, j’entrai, tenant une torche d’une main, un pistolet de l’autre. Je me vis dans une grande salle voûtée ; une brèche me permit d’atteindre un autre compartiment rempli de décombres. J’allais rebrousser chemin, lorsque de larges degrés qui montaient m’apparurent ; en faisant le signe de la croix, je m’y engageai avec précaution. Au premier étage, pour ainsi dire, de ce labyrinthe, il y avait un réduit qui recevait la lumière par deux ouvertures à peine plus grandes que les meurtrières d’un vieux château ; tout autour, des bancs de pierres garnissaient les parois. Une porte étroite, deux marches encore, puis le pont de pierre aérien qui, jeté au-dessus du précipice béant, conduisait au rocher du milieu. Sur le second rocher, je trouvai une autre chambre presque semblable à la première, mais mieux aérée. J’atteignis enfin au plus haut sommet, au donjon de ce palais qui dominait la contrée sur une vaste étendue. Mon œil, ébloui d’abord par le soleil, erra bientôt, enivré, pardessus les forêts bruissantes, jusqu’aux montagnes voisines avec leurs murailles de granit verdâtre où scintillaient mille cristaux de quartz dans la lueur rose du soir. Au loin, vers l’ouest, un tapis diapré semblait jeté au milieu de la forêt ; c’était sans doute la prairie florissante d’une polonina[7], où paissaient les vaches. Des corbeaux fendaient l’air comme d’étranges papillons noirs.

Plus loin se développait la ligne sublime des Karpathes, sombres et nues au sommet, ceintes à la base d’une zone de forêts bleues et de quelques ravins étincelants de neige. Le soleil se déroba, le soir commençait à tomber sur ces hauteurs et le froid augmentait déjà pour moi d’une manière sensible, tandis que des rayons dorés ruisselaient encore dans les vallées, dessinant distinctement les moindres détails, même par-delà les promontoires boisés, dans la plaine sans bornes comme le ciel, un village, dont les fermes et les granges avaient l’air de maisons de cartes ; la rivière qui le traversait brillait comme un serpent qui se chauffe au soleil. Lorsque je redescendis, Luba, enveloppée dans sa pelisse, me regardait en souriant ; la pauvrette avait froid.

— Dieu soit loué ! dit-elle, te voici revenu. Allons-nous encore marcher ? Je suis si lasse !

— Ma chérie, lui répondis-je, remercions Dieu, en effet, qui a construit aux pauvres fugitifs une arche tout près de son ciel ; tu peux te reposer, nous resterons ici.

Ma femme me sauta au cou ; nous étions encore heureux en ce moment.

— Ici, continuai-je, nous serons en sûreté, il y a au moins un siècle que le pied de l’homme n’a foulé ce sol.

— Comment le sais-tu ? demanda Luba.

— Parce qu’aucun sentier ne se laisse deviner et surtout parce qu’il ne croît de plantain nulle part ; le plantain pousse sous les pas de l’homme, il disparaît là où l’homme ne se fait plus voir.

J’allumai du feu dans la chambre de l’étage supérieur, et la fumée sortit à souhait par une ouverture du plafond, puis je fis un lit de feuilles et de mousse ; je remplis d’eau nos bouteilles de campagne, et, ayant conduit ma femme dans sa nouvelle demeure, je bourrai la fenêtre de mousse, je barricadai toutes les issues avec des pierres apportées d’en bas à grand-peine, après quoi je partis en quête de notre souper. La nuit tomba sans que la forêt m’eût offert aucun gibier ; il fallut nous contenter de poires sauvages que Luba fit cuire dans la cendre. Ayant mangé tant bien que mal, nous nous étendîmes sur le lit que j’avais fabriqué, sous nos épaisses fourrures ; j’avais posé mon fusil près de ma tête, les pistolets à mes côtés, à nos pieds dormait le chien-loup. Pour la première fois depuis notre fuite, nous sentions au-dessus de nous un autre toit que celui du ciel. Longtemps j’entendis bruire la forêt, longtemps j’aperçus par la crevasse du plafond les étoiles paisibles.

 

 

VI

 

Le lendemain je m’éveillai de bonne heure, pris ma carnassière, jetai encore un regard sur Luba qui dormait vermeille, les bras croisés sous la nuque et les lèvres entrouvertes, ce qui montrait ses dents blanches : puis, sifflant tout bas mon chien, je partis pour la chasse. Mais pendant la nuit Dieu avait bâti autour de nous un second palais dont les murs gris s’élevaient jusqu’au ciel ; devant moi tourbillonnait une épaisse fumée semblable à celle d’un incendie de forêt. Maître renard rentrait de quelque équipée nocturne ; je ne fis qu’entrevoir ses oreilles, puis il se glissa dans le fossé qui entourait notre refuge. Bientôt cependant le brouillard rougissant tomba peu à peu ; un vent vif s’était levé ; des voiles se détachaient de chaque rocher, de chaque sapin ; sous le réseau de la gelée blanche brillaient les buissons et les fleurs. Je traversai le ravin qui séparait notre montagne de la forêt et n’eus pas de peine à atteindre une clairière formée par la tempête. On eût dit un abatage régulier, sauf que les troncs étaient à demi pourris et couverts de champignons vénéneux entremêlés d’une flore éblouissante. De tels endroits sont aimés des chevreuils, qui viennent y paître après le lever et le coucher du soleil. Je me posai donc en embuscade derrière un hêtre.

Un pic aux couleurs cramoisie, blanche et noire voltigeait de tronc en tronc, frappant chacun d’eux de son bec pointu ; d’ailleurs, le silence était complet. Mes prévisions ne m’avaient pas trompé : un beau chevreuil entra lentement dans la clairière ; lorsqu’il fut à vingt pas de moi je tirai, et il tomba dans l’herbe ; avec un cri aigu, le pic s’envola. Chemin faisant, sous les grands hêtres, je cueillis des champignons blancs dont je remplis mon carnier, et tout ce riche butin fut déposé aux pieds de Luba encore endormie. À mon approche, elle ne fit pas un mouvement ; elle ouvrit les yeux et sourit :

— Nous voici, dit-elle, pourvus pour une semaine entière.

Ayant vaqué d’abord à l’essentiel, j’aménageai notre maison. J’y construisis, avec des quartiers de roc, un âtre ouvert comme ceux de nos paysans, juste au-dessous de la crevasse du plafond ; un genévrier étayé de deux pierres nous servit de tournebroche ; je fortifiai contre les invasions des bêtes fauves ceux des compartiments du rocher qui devaient nous servir de garde-manger ; il n’y avait du reste qu’une seule issue à défendre, les autres ayant été obstruées déjà par des écroulements. Luba voulait m’aider à transporter les pierres d’en bas.

— Que fais-tu ? m’écriai-je ; pense à la chère petite vie dont tu es dépositaire !

De grosses larmes coulèrent sur ses joues brunes.

— Non, dit-elle, je ne puis te voir travailler comme un esclave, te mettre en sueur et t’épuiser pour moi…

— Pour toi, répétai-je, et c’est justement ce qui me rend la tâche facile ! Tu ne sais pas combien il est doux de te servir !

Dans le cours de mes travaux je découvris de vrais trésors : des vases de terre, des flèches, des anneaux de cuirasse, des monnaies, mille débris ; je trouvai aussi, en brisant le rocher calcaire, de belles pierres à fusil. Peu à peu le bois destiné à l’hiver s’entassa dans le souterrain au dessous de nous ; Luba, sans trop se fatiguer, détachait l’amadou qui pendait au tronc des hêtres et des bouleaux, ramassait des champignons, des myrtilles, des baies de toute sorte. Le soir, je taillais de petits ouvrages en bois, des fourchettes, des cuillers ; je fis un peigne pour Luba ; elle riait en le passant dans ses épais cheveux noirs :

— Et un miroir ? dit-elle ; je n’ai pas de miroir !

— Tu as la source en bas, et si tu ne veux pas descendre, ne suis-je point là ? Tu peux me croire quand je te dis que tu es belle.

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