Moi j’étais enguignonné. Le proverbe dit vrai : L’adversité tient ferme par les pieds et les mains celui qu’elle a une fois saisi.
Ne pouvant rien faire comme entremetteur, j’essayai moi-même du trafic des chevaux ; on me payait mal et j’avais à payer exactement ; je fus dupé par les uns, harcelé par les autres jusqu’à la saisie, jusqu’à la prison… Oui, j’allai une fois en prison pour dettes. Chez nous on avait faim et la parole ne peut rendre ce qui se passait en moi lorsque mon enfant, un rayon de gaieté dans ses yeux bleus, accourait à ma rencontre, criant :
— Papa, n’est-ce pas, tu apportes du pain ?
Tout gentilhomme que je fusse, je ne craignis pas de faire les plus vils métiers : il s’agissait de nourrir les miens ; cela ennoblissait tout… Mais aucune de mes entreprises n’aboutit. Lorsque je me décidai à porter les morts, faute de mieux, les épidémies firent trêve dans le pays, personne ne voulut plus mourir ; il en était ainsi pour tout.
Luba devint pâle et se flétrit : le chagrin, la honte lui brisaient le cœur ; de sa part, du reste, jamais une plainte. Quand j’entrais, elle volait dans mes bras comme autrefois, en plaisantant et en riant, — oui, du même bon rire. J’oubliais alors tous mes soucis et je me reprenais à espérer.
Un soir j’apportai tout juste assez de pain pour Paul. Luba et moi nous avions faim, mais nous n’y songions ni l’un ni l’autre, trop heureux de voir le cher petit monter gravement sur son escabeau pour prendre ce chétif repas. Tout à coup, Paul se leva, et s’approchant de moi :
— Papa, dit-il, je veux que tu manges aussi !
Et ses petits doigts détachaient quelques miettes qu’il me glissa de force dans la bouche :
— Toi aussi, maman !
Luba dut mordre à son pain.
— Qu’il est bon ! me dit tout bas ma femme, il te ressemble.
— Mon Dieu ! que dis-tu là ? répondis-je, il a ton cœur et ton rire ; il a tout de toi, tout.
Et Paul, qui nous écoutait, éclata de rire, et Luba se joignit à lui, tandis que de grosses larmes descendaient sur mes joues.
Je rêvai bien de retourner dans notre désert, mais la saison était trop avancée ; la neige avait édifié ses blancs remparts ; il fallait attendre le printemps pour l’exécution de ce projet. Et quand le printemps vint…
Hélas ! l’homme est sur terre comme une bulle sur l’onde. Figurez-vous un misérable réduit où tout manque, où l’eau gèle dans la cruche, où une femme se meurt, sans médecin, sans remèdes. Minuit allait sonner, lorsque Luba se dressa tout à coup, rejeta en arrière ses cheveux dénoués, me regarda de ses beaux yeux noirs qui brillaient d’une flamme surnaturelle et prononça tout bas :
— Paul !…
— Il dort, répondis-je.
Elle réfléchit une seconde, puis reprit timidement :
— J’aurais voulu l’embrasser encore une fois, je ne me sens pas bien.
Je lui apportai l’enfant ; elle le baisa, le contempla, le baisa de nouveau, puis je le remis, dormant toujours, sur son petit grabat.
— Pourquoi fait-il si clair ? demanda Luba, les paupières largement ouvertes. Cet éclat m’aveugle.
Je me jetai à genoux devant son lit, pleurant, priant, en proie à une terreur indicible.
— Basile, cher, me dit-elle en se penchant vers moi et m’entourant de ses bras qui brûlaient de fièvre, n’aie donc pas peur ; tu vois bien, je suis contente, je me sens heureuse, si heureuse… mais ne pleure donc pas.
Et elle se remit à rire faiblement, d’un rire si doux et si tendre que je n’en avais pas entendu de pareil depuis le jour de nos noces. C’était l’alouette qui s’élève dans le ciel. Avec ce rire sur les lèvres elle mourut.
VIII
Si mon Juif, presque à bout de ressources lui-même, n’y avait pourvu, je n’aurais pu faire enterrer ma femme. Salomon garda l’enfant chez lui jusqu’à ce que fût achevée la triste cérémonie. Lorsque Paul revint, il me demanda d’abord :
— Où est maman ?
Et la même question se renouvela chaque soir à l’heure où je le couchais.
— Elle est partie, disais-je.
— Pour aller où ?
— Auprès du bon Dieu.
— Mais elle reviendra, n’est-ce pas ? reprenait Paul avec confiance, et alors elle m’emmènera. Ce doit être beau dans le ciel ! On y mange et on s’y chauffe tant qu’on veut. Tous les arbres sont au bon Dieu, dis ?
Mes meubles furent saisis une dernière fois. Quand je dis mes meubles, il s’agissait d’une paire de bottes éculées, d’une veste en loques et de deux assiettes. Ma misère commençait à devenir bouffonne. Je me fis fendeur de bois. Paul m’accompagnait et entassait les bûches. Nous couchions sur la paille. Paul n’avait en fait de chaussures que de vieux chiffons. Je trouvais encore moyen de lui fabriquer des joujoux. Pendant les longues soirées je lui construisis en paille une maison miniature avec tous les meubles. Il fut ravi :
— Et maintenant, dit-il, nous y mettrons maman.
Pour le contenter, je fis une petite poupée. Il la baisa tendrement et l’assit sur une chaise. Dans ce temps-là, il était déjà malade. Quand je m’en allais travailler, le pauvret restait seul jusqu’au soir ; je le retrouvais tout brûlant, miné par la fièvre ; n’importe, il se mettait aussitôt à bavarder et à jouer avec moi.
Une fois que je rentrai un peu plus tard que de coutume, il dormait. S’éveillant à mon approche, il me regarda d’un air de vague étonnement, puis il sourit :
— Quelqu’un est déjà venu, dit-il.
— Qui donc ?
— Eh bien ? maman…
Mon cœur battit à se rompre.
Pendant la nuit je m’éveillai en sursaut. La clarté de la lune tombait tout entière sur le visage pâle et pincé du petit Paul ; il gisait les yeux grands ouverts, râlant déjà.
— Papa, es-tu fâché ? commença-t-il tout bas.
— Pourquoi serais-je fâché ?
— Parce que je m’en vais, répondit Paul en cachant sa pauvre petite tête dans ma poitrine, comme faisait toujours Luba.
— Et où vas-tu, mon chéri ?
— Je vais auprès de maman, répliqua Paul ;
tu devrais venir aussi.
Il m’embrassa et s’endormit pour toujours.
Tout m’avait donc abandonné. J’étais vaincu. Que m’importait désormais l’existence ? Un soir, j’allai chez Salomon :
— Adieu, lui dis-je, je retourne dans la montagne. Les ours et les loups sont plus cléments que les hommes.
— Que Dieu vous protège, dit le vieillard, mais cette fois nous ne nous reverrons plus.
Je ne l’ai pas revu, en effet. Lui aussi, mon fidèle, il est mort.
Je partis donc du côté des Karpathes, mais les choses tournèrent autrement que je ne croyais. Sur ma route se trouva un paysan qu’avait maltraité son maître. Il me confia ses peines. Je fis un mémoire pour le tribunal du cercle ; en échange, mon client m’offrit gîte et nourriture. La plainte fut écoutée ; justice fut rendue ; aussitôt dix autres paysans vinrent me demander conseil, puis cent autres. Je pouvais encore être utile. Alors commença ma vie présente ; je marchai sans relâche droit devant moi et devins ce que je suis : Basile Hymen, le procureur clandestin, l’errant, sans foyer, sans biens d’aucune sorte, sans patrie…
Il se tut, et dans le lointain retentit de nouveau la chanson :
- Ô toi, ma chère étoile, — suspendue à la tente obscure du ciel, — tu luisais si pure, — lorsque, pour la première fois, je contemplai la vie. — Dès longtemps tu t’es éteinte, — tous mes efforts sont vains. — Il faut que sans toi je parcoure le vaste monde.
Basile Hymen inclina tristement la tête.
- Et maintenant, je suis heureux en effet, prononça-t-il après une pause, avec son étrange sourire.
- Heureux ?… Dites-vous vrai ? m’écriai-je.
- Eh ! vous voyez, j’engraisse, je suis devenu flegmatique, répondit-il, — une fine ironie se jouant autour de ses lèvres, — rien ne peut troubler mon humeur. À défaut d’autres biens, je jouis d’une paix profonde ; nul ne peut m’ôter cela.
Déjà les propriétaires se sont succédé dans ma vieille seigneurie. Le fils de l’Allemand a voulu jouer au gentilhomme ; il s’est ruiné en trois ans. Que reste-t-il de l’avarice, des rapines du père ?
Le mieux, voyez-vous, est de n’avoir ni argent, ni emploi régulier. Tout le monde m’accueille avec un empressement sincère, car je rends service à tout le monde. Je m’entends en droit judiciaire, en économie rurale, quelque peu même en médecine ; je ne raconte pas mal ; je réchauffe les cœurs en chantant nos vieilles chansons. Plaisirs et privations, j’accepte tout avec la même tranquillité. Hier, une comtesse m’invite ; je suis assis en face d’elle dans un bon fauteuil de velours, devant des mets délicats ; elle m’emmène en voiture jusqu’à la capitale du cercle où nous avons affaire. Demain, je dîne chez le diacre d’un peu de lard, et je fais avec lui quatre milles à pied. Que m’importe ! Peut-être direz-vous que ce sont là des phrases ?
Devant Dieu qui m’entend, je pourrais être riche aujourd’hui si je voulais. Un vieux parent qui me reste a dans la Bukowine une jolie terre dont je suis le seul héritier légitime. Il m’a maintes fois appelé auprès de lui pour surveiller l’administration de ses propriétés, en attendant qu’elles m’appartiennent. À quoi bon ? Luba ni Paul ne sont plus. Quelle idée d’aller prendre la charge de mille soucis : crainte de l’incendie, crainte de la grêle, crainte des maraudeurs, crainte des maladies sur le bétail, des inondations, que sais-je ?… Tel que je suis, je ne crains rien.
L’orage avait cessé ; le rideau de pluie devenait de plus en plus transparent ; le soleil couchant brillait derrière comme une grosse lampe. Les paysans s’entretenaient tout bas. Je m’approchai de Basile Hymen, debout sur le seuil de la maison.
- Vous craignez la propriété ? lui dis-je en souriant ; pourtant vous possédez des habits.
- Non, répondit-il, cet habit appartient au tailleur du village, ces bottes sont à la belle Russine. Il en est de même de tout ce qui est sur moi.
- Ainsi, vraiment, vous n’avez rien en propre, rien ?…
- Si fait, dit Basile en promenant autour de lui un regard furtif, comme s’il eût craint qu’on ne lui dérobât un trésor.
Il tira de son sein une petite croix noire et un soulier d’enfant tout déchiré :
- Voici ma propriété, je l’ai conservée jusqu’à ce jour, et j’espère que Dieu permettra qu’elle me suive dans le tombeau. Ma femme a porté la croix.
Il baisa cette croix et ensuite le petit soulier, puis cacha le tout avec des précautions infinies ; on eût dit qu’il s’agissait d’un grand et dangereux secret.

