Cependant les jours allongeaient visiblement ; la nuit, les chats sauvages modulaient leur duo infernal qui ressemble à une satire contre l’amour ; les cigognes revinrent, les grues s’envolèrent vers le nord ; encore un peu de temps, et nous vîmes paraître la première hirondelle. Les neiges s’écroulèrent avec fracas, mais ce bruit, après celui des rafales de l’hiver, avait quelque chose de joyeux comme celui du canon saluant l’arrivée d’un souverain. Et en vérité le souverain arrive couronné de rayons, un sceptre de fleurs à la main ; les grandes noces printanières, universelles, commencent ; un souffle d’allégresse passe à travers les forêts ; la plaine lointaine apparaît baignée dans une vapeur d’or ; le coucou se fait entendre, une délicieuse agitation s’empare de toutes les créatures, le monde est plein de fraîcheur, de force et de beauté, comme il put l’être au lendemain du déluge. Notre voisin, le loir, s’est éveillé ; à peine prend-il le temps d’étirer ses membres, et déjà il pense à faire sa cour ; les mouches dansent dans un rayon de soleil ; les rossignols sanglotent sous la feuillée naissante ; les fleurs produisent l’effet d’une nouvelle neige : les arbres, les prés, tout en est couvert ; il n’est pas jusqu’au rocher qui ne brille jaune ou blanchâtre. À l’heure chaude de midi, Luba s’étend avec l’enfant devant la porte de notre château sur une fourrure d’ours ; hirondelles, belettes, écureuils, tous les animaux ont comme nous une famille, et ces mères fourrées, emplumées, luttent de soins et de tendresse envers leur progéniture, tandis que les mâles, sans exception, affectent une fierté comique. Quand Luba s’en va puiser de l’eau, ramasser du bois ou tendre des lacets, le berceau de Paul reste suspendu à un arbre voisin, et le vent balance notre enfant pour l’endormir : en s’éveillant, il s’amuse avec les feuilles, ses yeux s’habituent aux jeux du soleil et de l’ombre ; la forêt lui tient des discours, mystérieux pour nous, mais auxquels ses vagissements semblent répondre, la forêt lui chante cette antique berceuse qu’elle chanta aux premiers humains.
Voici l’été avec ses ardeurs que tempèrent pour nous les brises qui courent sur les cimes. Des orages fondent souvent à l’entour, grondant au fond des ravins et transformant chaque gorge en un lac turbulent ; mais qui dira la splendeur des illuminations du soir, quand tous les sommets s’embrasent au couchant, tandis que les oiseaux et les cigales éclatent en concerts enivrés ?
Paul grandissait à vue d’œil ; une semaine pour lui était ce qu’est pour d’autres une année ; il étendait la main, résolu à saisir les papillons, ou même la lune ; ses ambitions n’avaient point de bornes ; les fleurs que nous lui donnions, il les portait à sa bouche ; il embrassait le chien-loup avec des cris de joie ; chaque mot le faisait rire, d’un rire inextinguible qui promettait de ressembler à celui de Luba.
La nuit de la Saint-Jean vit flamboyer des feux sur toutes les montagnes. C’est l’époque des noces de l’ours. Alors il se nourrit de miel, de glands et de framboises, montrant une extrême douceur ; l’amour le civilise et l’améliore. Un matin je trouvai sa trace dans notre voisinage ; quelques jours après je l’aperçus lui-même occupé à gober des racines comme un pieux ermite. Je le regardai, il fit de même. Un soir enfin, nous avions allumé un feu devant notre porte pour cuire des champignons sous la cendre. L’ours sort lentement de la forêt, s’approche et s’arrête devant le fossé. Je mets deux doigts dans ma bouche et pousse un cri aigu. Il n’en tient pas compte, s’assoit, lève sa grosse tête, dresse ses petites oreilles et renifle ; après quoi il grogne cordialement, nous tourne le dos et décampe.
Luba le rencontra le lendemain dans la forêt, où elle remplissait de framboises un panier qu’elle avait tressé elle-même. L’ours la poursuivit, mais avec gentillesse, comme un galant jeune homme poursuit une jolie femme. Probablement le drôle était attiré par l’odeur des framboises. Luba le laisse venir tout près, l’appelle et lui donne sur le museau un coup de corbeille qui le met en fuite.
L’idée me vient de verser une bonne lampée d’eau-de-vie de genièvre dans un plat rempli de miel que je place devant notre porte. L’ours reparaît le soir, s’approche du feu, lève le nez, découvre le plat et se met à le lécher. Lorsqu’il eut fini il se dressa, joyeux, sur son train de derrière ; en même temps il chancelait d’une manière suspecte ; il était ivre sans doute. J’éclatai de rire, Luba aussi, et alors l’ours, qui déjà s’éloignait, se retourna brusquement. Nous l’avions offensé. Avec un grognement irrité, il essaya de traverser le pont qui conduisait à notre gîte, mais il roula dans le fossé ; déjà notre porte était barricadée ; nous nous moquions de lui.
L’automne fit mûrir les pommes sauvages et chassa les hirondelles ; l’hiver revint. Cette fois il n’offrait rien de triste, car nous avions notre enfant vigoureux, gai, babillant comme une jeune alouette. L’univers tout entier aurait pu s’écrouler et disparaître ; peu nous importait, pourvu que le rocher sur lequel nous avions fondé notre vie de famille restât debout. Paul n’avait pas un an quand Luba le posa dans un coin, s’accroupit devant lui et l’appela par de douces paroles jusqu’à ce qu’il osât essayer un pas, puis deux, et enfin s’avancer vers moi en chancelant, semblable à un ourson, dans son habit de fourrure, et tout aussi espiègle.
Et le printemps revint à son tour, l’heure bénie où tout ce qui respire est encore à l’état de joyeuse enfance.
Les feuilles ne s’étaient pas encore teintées de rouge et de jaune, que Paul courait déjà comme une belette et faisait de chaque branche une balançoire.
Un jour d’octobre, des bergers qui descendaient avec leurs troupeaux vers la polonina s’étant égarés dans le brouillard, passèrent tout près de nos rochers. Mon cœur se serra d’angoisse, mais je n’en laissai rien paraître. J’allai hardiment leur tendre la main et leur demander du tabac. Ma longue barbe, mon habillement étrange, le fusil et la hache que je portais les trompant, ils me prirent pour un haydamak[9]. Chacun d’eux me donna ce qu’il avait avec joie, car le haydamak était à cette époque le héros favori de notre peuple. Voyant monter la fumée de notre cheminée, ils voulurent savoir si je demeurais là depuis longtemps.
— Depuis deux années, répondis-je.
— Tout seul ?
Je les emmenai voir ma femme et mon enfant ; je leur donnai de l’eau-de-vie et des peaux de bêtes. Ils partirent avec force bénédictions et je les remis dans leur chemin.
VII
Une année encore s’écoula. Le grand plaisir de Paul était de m’entendre raconter des histoires. Je lui parlais de la multitude d’hommes de toute sorte qui remplit le monde, et de guerres, et d’inondations, et de Tartares, et de Turcs, et des légendes de chez nous ; je lui parlais aussi de Dieu. Quand nous nous promenions ensemble et que le soleil, sortant des grands nuages blancs, inondait tout de ses rayons, Paul me demandait :
— Qu’est-ce qu’il y a donc là-haut ?
Et je lui répondais :
— Il y a le bon Dieu.
Quand l’orage déchirait les ténèbres et que Paul me répétait :
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Je répondais toujours :
— C’est le bon Dieu.
Paul voyait le bon Dieu partout, dans le glorieux éclat du jour, et sous la tente nocturne semée d’étoiles. Un jour il me dit :
— De quoi donc a-t-il l’air, le bon Dieu ?
Je dus lui dire pour le contenter qu’il avait un long manteau blanc, des cheveux blancs et une belle grande barbe.
Aux premiers jours de l’été, Paul, qui jouait dehors, rentra précipitamment dans la caverne où je fendais du bois, en criant tout ému :
— Papa ! papa ! le bon Dieu est venu !
Je laissai tomber ma hache.
— Où est-il ? demandai-je à mon tour ; à quoi ressemble-t-il ?
— Il a un grand manteau, répliqua Paul avec assurance, et des cheveux blancs et une grande barbe blanche, et il m’a pris dans ses bras pour m’embrasser, et il a pleuré.
Je sortis, et sur le seuil je rencontrai en effet, drapé dans son caftan, mon vieil ami Salomon Zanderer, le Juif.
Les bergers que j’avais accueillis s’étaient empressés de raconter aux veillées d’hiver la légende de l’homme sauvage qui avait passé deux années dans une caverne de montagne avec sa femme et son enfant. Le bruit de notre étrange existence se répandit et arriva enfin chez mon fidèle faktor, qui devina bien vite qu’il s’agissait de nous et qui se mit en route pour nous chercher. Salomon s’était jeté à mes pieds ; je l’embrassai avec tendresse. Tous les deux nous pleurions. Alors accourut Luba. Le jour et la nuit se passèrent en causeries interminables.
Salomon nous persuada de redescendre dans la plaine. Personne, prétendait-il, ne songeait à me poursuivre. En notre absence la révolution et le choléra avaient bouleversé, ravagé la Gallicie, qui fut, en 1831, le théâtre de désordres si nombreux que personne ne songeait à les punir. On aurait eu trop à faire. Mon aventure avait été effacée par la tourmente.
Nous retournâmes donc à Kolomea conduits par notre digne faktor, qui me prêta les premiers fonds nécessaires pour le métier d’entremetteur, — entremetteur entre les seigneurs et les Juifs ; je me chargeais de la vente du bétail et des chevaux, des terres et du blé… Mais faut-il vraiment que je vous dise la fin ? Le seul souvenir de certaines épreuves fait horreur… En parler est presque impossible. Voyez-vous, le temps ne nous apprend pas seulement à souffrir ; il nous
enseigne aussi à souffrir en silence…
Nous n’osâmes insister, mais Basile Hymen vit bien, à l’expression de nos visages, que nous étions curieux de savoir le reste. Il reprit donc avec un soupir :
— D’abord, tout alla bien, je pus rendre à mon Juif ce que je lui devais, mais j’étais trop honnête… on n’aime pas pour entremetteur en affaires un trop honnête homme, il n’y a pas moyen de gagner assez par son intermédiaire.
Un jour il m’arriva de passer dans le voisinage de mon ancienne seigneurie. Je m’en approchai furtivement, à la faveur des ténèbres, comme un voleur. Une maison neuve s’élevait à la place de celle que j’avais fait sauter, tout était changé, je ne retrouvai que le vieux pommier et je l’embrassai comme un ami. Ah ! quelle amertume de voir régner des étrangers là où ont vécu et sont morts nos ancêtres, là où nous avions nous-mêmes rêvé de vieillir en paix ! Le nouveau propriétaire était Allemand ; il avait été mandataire[10] d’un comte polonais ; il avait volé son maître, maltraité ses paysans et thésaurisé en se privant de tout, ce qui lui avait permis à la fin d’être propriétaire à son tour.

