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Basile Hymen

Léopold Sacher-Masoch – Le legs de Caïn ( nouvelles )

— Si tu t’adressais à ta sœur ! me dit Urbanowitch.

Ce fut la suprême humiliation. Et qui donc m’avait spolié, sinon cette bonne sœur ?

J’avais une tante, vieille fille qui chaque été venait s’établir chez nous, où elle était entourée de soins, dorlotée dans ses maladies avec une tendresse filiale ; pour Noël, nous ne manquions jamais de lui envoyer un chariot de provisions. À peine remerciait-elle. Certaines gens sont ainsi. Les bienfaits les gênent ; ils craignent d’être forcés à la reconnaissance et se prouvent bien vite à eux-mêmes qu’ils ont toujours la liberté de vous faire du mal.

— Viéra m’a raconté que tu avais un amant, dit cette tante vénérable à ma femme ; je ne te le reproche pas, petite ; tu as un mari si ennuyeux !

Or, Viéra ne lui donna pas, dans toute sa vie, un pain d’épice ; mais l’hiver elle était toujours chez elle, lui baisant les mains, la caressant, l’appelant chère petite tante, parlant de cette vieille avare, jadis galante, comme d’un noble cœur et d’une prêtresse des mœurs. Aussi, après la mort de notre tante, hérita-t-elle, en échange de toutes ses jolies paroles, de soixante mille florins, tandis que moi, qui avais prodigué les dons, je ne reçus pas un kreutzer.

Gadomski fut le dernier de mes amis dans lequel j’eus confiance. À chaque nouveau déboire, il me consolait, mais d’une étrange façon :

— Ah ! mon Dieu ! disait-il, ne te plains pas des dégoûts que t’apporte la vie. Alexandre a beau conquérir le monde, il ne possède rien… Et un fakir qui jeûne dans le désert ne manque de rien… Qu’est-ce que la vie ? Si tout te souriait, tu t’y attacherais trop… Tu la maudis, tant mieux !… Songe que tu en auras bientôt fini avec elle et que tu ne reviendras plus au monde. Que cette perspective te donne du courage.

C’est assez dire que Gadomski était un philosophe. Nous avions autrefois étudié ensemble ; dès lors il s’occupait d’une œuvre colossale qui devait bouleverser le monde et il s’en allait au hasard, sombre et absorbé comme un brigand, son pistolet au poing ; mais il manquait au pauvre brigand la poudre et le plomb pour charger ce pistolet, qui ne partait jamais par conséquent. Une fois, Gadomski m’écrivit :

— Si j’étais délivré au moins une année de tous mes soucis, j’achèverais mon œuvre, bien que les hommes que je méprise ne méritent pas qu’on leur rende un si grand service.

Je lui offris l’hospitalité. Il arriva en affectant la mine d’un Socrate ; il lui fallut deux jours pour déballer ses livres, un autre pour plier son papier, une quatrième journée pour tailler sa plume ; bref, il finit par ne rien écrire. En revanche, il se montra de prime-saut fort insolent avec Luba. Il faisait peu de cas des femmes. Lorsque la mienne se mêla une première fois à notre entretien :

— La femme, dit-il, doit se taire quand les hommes parlent.

Il traversa le salon, où elle se trouvait avec d’autres dames, sans ôter son bonnet, et soutint pendant le dîner que les femmes étaient des animaux subalternes.

Là-dessus Luba se leva d’un bond, et s’adressant à moi :

— M. Gadomski comprendra qu’un animal de ma sorte ne puisse plus avoir l’honneur de le recevoir, dit-elle en se retirant dans sa chambre.

Mais mon philosophe était décidé à rester malgré ce congé en règle.

— Tu m’as attiré chez toi, disait-il en rongeant une cuisse de canard ; j’ai été dupe de ma confiance, tu me dois une indemnité.

Il me fallut avant de le mettre à la porte lui compter cent florins ; encore monta-t-il dans ma voiture, qui allait le reconduire jusqu’à Kolomea, en m’appelant poule mouillée.

Mes domestiques n’étaient pas meilleurs que mes amis ; les vieux étaient morts, les nouveaux ne valaient pas la corde à laquelle on aurait dû les pendre. Ma bonté, ma douceur à leur égard ne me rapportaient qu’ingratitude.

Il n’était pas jusqu’à mon chien, un petit chien que je gâtais au point d’impatienter Luba, qui ne répondît à mes bienfaits par des trahisons. Il profitait de toutes les occasions pour m’échapper, préférant le pain bis du premier venu aux bouchées délicates dont je le nourrissais. On vante la fidélité du chien, et on ajoute que de tous les animaux c’est lui qui ressemble le plus à l’homme ; or, je vous le demande, s’il ressemble à l’homme, comment le chien peut-il être fidèle ?

 

 

IV

 

En dépit de mes amis et de mes domestiques, je n’aurais pas sombré comme je le fis si des fléaux successifs ne se fussent appesantis sur mes terres. Elles furent ravagées par certain nuage noir, un nuage de sauterelles, plus qu’elles ne l’eussent été par la grêle. La même année, un incendie dévora nos forêts. Avec l’aide des paysans on put le cerner, lui imposer des limites à grands coups de hache ; une grosse pluie vint aussi à notre secours, mais la perte néanmoins était considérable. Pendant le rude hiver qui suivit, des loups décimèrent mes troupeaux. Je prenais philosophiquement mon parti ; Luba riait de tout et elle effaçait par un baiser chaque pli soucieux de mon front, mais nous commencions à vendre des champs. Un jour que je revenais de Kolomea, où s’était signé le marché, avec six mille florins en poche, je fus attaqué        par       cinq     Haydamaks[5]   qui me dévalisèrent.

— Eh bien ! dit Luba, mieux vaut avoir eu affaire à des voleurs qu’à des meurtriers.

L’intarissable enjouement de ma femme n’était autre que de la grandeur d’âme. Son rire intrépide était mon talisman contre la mauvaise fortune, mais malgré ce rire on nous enleva nos meubles. Je m’étais adressé à tous mes anciens amis, Luba avait imploré ma sœur, et le seul secours qui nous vint fut celui d’un Juif, le faktor Salomon. Nous fîmes des réformes, tardives peutêtre ; je n’ai pas la prétention d’avoir été prudent ni sage. Les procès absorbèrent ce qu’avaient laissé les parasites ; les saisies suivirent les procès ; j’eus la douleur de voir Salomon se mettre pour moi dans l’embarras. Bref, l’exécution finale survint ; je vous y ai fait assister et vous avez vu comment Urbanowitch, Jadeski et les autres vinrent ensuite autour de moi fumer leurs cigares.

— N’y a-t-il rien à boire ici ? dit soudain Urbanowitch, chez qui la soif était une maladie.

— Si fait ! répondit Luba.

Elle courut au puits et lui rapporta un verre d’eau qu’il vida en la regardant tristement.

— Eh bien ! me dit Jadeski de sa voix claire et insolente, qui sonnait désagréablement dans l’adversité, que comptes-tu faire maintenant que tu n’as plus le sou ?

— Le prince Sapieha n’a-t-il pas besoin d’un intendant ? hasarda Urbanowitch.

Le sang me monta au visage.

— Bah ! interrompit Jadeski en feignant de plaisanter, mais sérieux au fond, Basile n’est pas embarrassé ; il a une jolie femme. Que ne l’emmène-t-il à Lemberg, à Vienne, ou plutôt tout de suite à Paris ?

C’en était trop. Luba devint pourpre ; elle ne rit pas cette fois, des larmes jaillirent de ses yeux :

— Par le Christ ! m’écriai-je.

Les paroles s’étranglèrent dans mon gosier, mais je saisis Jadeski et le secouai avec violence.

— Sortez de chez moi, fils de païens, oiseaux de potence !… je n’ai plus rien à vous donner…

— Le malheureux a perdu l’esprit, s’écria Gadomski.

— Il y a vente ici et nous sommes les acheteurs, dit Jadeski en se rasseyant.

— Non, il n’y a plus rien à vendre ; sortez, ou je lâche les chiens !

Luba courut déchaîner les deux chiens-loups qui s’élancèrent en aboyant, ce qui suffit à mettre nos amis en déroute. Sans perdre de temps à regagner leurs chevaux ou leurs voitures, ils se dispersèrent, les chiens, excités par Luba, s’acharnant à leurs talons.

— Écoute, dis-je brusquement à ma femme, je suis à bout de résignation. On nous a tout pris, mais je ne céderai pas du moins à ces coquins les vieilles pierres de la maison paternelle. On me tuera d’abord.

Jamais l’idée d’être chassé du lieu de ma naissance ne s’était présentée à moi avec autant de force ; je sanglotais tout haut, je n’ai pas honte de le dire, et ma femme pleurait avec moi. Je continuai, en la serrant avec emportement contre ma poitrine, tandis que mes larmes ruisselaient sur ses cheveux :

— Tu es brave, Luba, nous nous défendrons !

— Soit ! dit-elle, me comprenant à demi-mot, et levant vers moi ses yeux étincelants où s’étaient séchés les pleurs, si tu veux, nous ferons sauter la maison plutôt que de la rendre.

Oh ! c’était une femme !

Je rassemblai les gens qui nous restaient et leur communiquai le projet insensé qui venait de germer dans mon esprit. Aucun n’osa dire non ouvertement, mais celui-ci se grattait la tête, celui-là faisait la grimace, et, tandis que Luba chargeait les fusils, tous s’esquivèrent l’un après l’autre.

Lorsque je voulus rassembler nos forces, la maison était vide, il n’y restait que moi, ma femme et mon Juif. Salomon me conjura de ne pas tirer, mais quand je lui dis de préparer les cartouches il se mit à l’œuvre en soupirant et en marmottant des prières. Je barricadai toutes les issues, portes et fenêtres ; Luba m’aidait activement. Nous entassâmes des caisses devant la porte qui conduisait dans la cour, et toutes les tables, toutes les chaises, tous les bancs qui restaient devant l’entrée principale. Nous bourrâmes les fenêtres de coussins de voiture, de paille, de matelas, de lits de plume, n’en réservant que deux à droite et à gauche qui furent arrangées de façon à servir de meurtrières. Nous attachâmes une longue mèche à un tonneau de poudre placé dans la cave. À peine avions-nous achevé nos apprêts de siège que les gens du tribunal et les Juifs apparurent le long de la route comme une file de fourmis. Je sortis sur le balcon, deux pistolets à la ceinture, un fusil à la main.

— Messieurs, commençai-je, et vous, Juifs, la vente est terminée ; il n’y a plus rien à prendre ici. Je défendrai la maison de mon père les armes à la main et je jure de tirer sur quiconque osera y pénétrer.

En ce moment je remarquai que Jadeski et Urbanowitch étaient au milieu des Juifs.

— Il est fou, dit le premier.

— Au nom de l’empereur, laissez-nous entrer, commença le délégué du tribunal.

— Je m’incline devant l’empereur, répondisje, mais nul n’entrera vivant.

— Si vous arrêtez le cours de la justice nous emploierons la force à notre tour et nous enfoncerons les portes.

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