Je prétends et je décide que la lune est habitée.
Les folies de Luba m’impatientaient, m’irritaient, et je l’aimais de plus en plus ; la jalousie contribuait bien un peu à me faire perdre la tête. Deux riches gentilshommes, Pan Krymski et Pan Sinakiewitch, fréquentaient assidûment la seigneurie ; tout en faisant la cour à Luba, ils me regardaient d’un air assez dédaigneux. Je n’étais, auprès d’eux, qu’un pauvre diable.
Un jour, j’entendis la mère de Luba exhorter cette dernière à se prononcer en faveur de Krymski. C’était au mois de juin. Quelque temps après, nous nous trouvâmes, la jeune fille et moi, assis, par une soirée brûlante, sur la lisière des bois voisins. J’avais cueilli pour ma bien-aimée des bluets et des coquelicots dont elle parait ses cheveux noirs. La nuit tombée, nous vîmes luire dans tous les buissons quelque chose de brillant comme des diamants dispersés, et mille étincelles voltigèrent dans l’air.
— Ah ! les belles lucioles ! s’écria Luba.
Ses yeux étincelaient comme les lucioles elles-mêmes. Elle prit un ver luisant, le posa sur sa main pour l’examiner, puis dans ses cheveux. J’en ajoutai un second, d’autres encore, jusqu’à ce que sa petite tête fût entourée d’une flamboyante auréole.
— Suis-je belle, maintenant ? me demanda-telle.
— Sans doute, lui répondis-je, les diamants vous iront mieux encore.
— Quels diamants ?
— Ceux de Pan Krymsy, le jour de vos fiançailles…
Elle ne me laissa pas achever ; un éclat de rire railleur et affectueux à la fois me coupa la parole :
— Non… être si aveugle !… répétait-elle.
Et, en sautant, elle attrapa une branche dont elle se servit pour me frapper lestement au visage…
Mais où donc suis-je ? J’oublie la vente qui s’achève autour de moi. Luba vient de me pousser le coude. Les Juifs sont en train de se disputer une vieille kazabaïka que je reconnais : un nouveau tableau de la lanterne magique passe sous mes yeux.
C’est l’automne. Je suis debout devant Luba, et je lui tiens un écheveau de fil. Tout à coup elle frissonne :
— Comment, dit-elle, il fait déjà froid !
Sa kasabaïka est sur un meuble ; je cours galamment la chercher ; mais Miki, endormi comme un sultan dans une des manches fourrées, s’élance dehors aussitôt et me mord avec rage de ses petites dents qui piquent comme deux rangées d’aiguilles. Je fais un bond, je secoue mon doigt ensanglanté, Luba rit. Me voici furieux :
— Ne riez pas ; si vous continuez de rire, je ne sais ce qui arrivera !…
— Et pourquoi ne rirais-je pas ? répond-elle, en se glissant comme un serpent frileux dans la chaude fourrure. Il faut bien que je rie, vous êtes si drôle !
— Drôle ? vous trouvez cela parce que vous me haïssez !
— Moi, je vous hais ?
— Riez donc ! vous avez toute raison de rire, en effet, puisque vous savez que je vous aime comme un fou.
— Eh bien ! je vous aime de même, réplique Luba, riant de plus belle.
Et je reprends en colère :
— C’est cela, tournez-moi en ridicule ! Tenez, je suis capable de vous tuer.
— Et moi je suis capable de t’embrasser ! ditelle en sautant à mon cou.
Je veux me dégager, je balbutie :
— Luba, tu es méchante de plaisanter ainsi avec un malheureux qui t’aime, qui t’aime… Ah ! tu ne te doutes pas…
— Si fait, je m’en doute, interrompt Luba, mais cela ne m’empêche pas de rire de ta colère. Moi aussi je t’aime depuis… depuis toujours, je crois, — je ne saurais dire dans quel temps je ne t’ai pas aimé…
Elle riait encore, le visage caché dans ma poitrine :
— Mais embrasse-moi donc ! Ne comprendstu pas que je t’appartiens ?
— Luba… Tu veux…
Mes lèvres sont sur les siennes. Ce fut un doux moment. Son souvenir rend cette cruelle journée plus pénible encore à supporter.
Les Juifs sont toujours là !…
— Regarde donc ! dit ma femme.
Et elle rit à se tordre. Un de mes créanciers est parmi les acheteurs ; il a empoigné un étui de velours rouge et l’ouvre avidement ; ses longs doigts osseux croient déjà saisir les diamants… le voici pétrifié. — Brave homme, les diamants sont depuis longtemps en gage, et nous avons laissé passer l’échéance.
L’étui est vide. Je l’avais donné à Luba lors de nos fiançailles. Nous ne devions nous marier qu’un an après. Aussi nos fiançailles furent-elles solennelles ; c’est une coutume du vieux temps. J’arrivai le soir avec mes témoins. La famille, réunie dans le salon, m’attendait. Luba parut la dernière ; elle avait quelque peine à garder son sérieux, mais elle se contraignit et fit bonne contenance. Nous échangeâmes nos anneaux, après quoi je lui baisai la main. Le prêtre nous donna sa bénédiction. Nous nous prosternâmes aux pieds des parents, à qui je jurai de rendre leur fille heureuse, et à leur tour ils nous bénirent. Puis le père but à notre santé ; le gobelet de famille, rempli de vin de Hongrie, passa de main en main. Enfin, je présentai à Luba les diamants dans leur étui, et elle me mit au doigt une bague. Celle-ci est allée de son côté, hélas ! aux Juifs maudits !
Le mariage de ma sœur coïncida avec nos fiançailles ; elle était si pressée ! Notre bonheur paraissait l’inquiéter ; elle voulait s’éloigner avant qu’une maîtresse entrât dans la maison. Viéra prit donc le premier mari qui se présenta, un petit employé du gouvernement de notre cercle, et elle emporta tout ce qu’elle put. Tant mieux ! Autant de moins pour les Juifs !
Quelles belles noces on nous fit ! Tout le monde fut invité. Il vint tant de convives, que nous dûmes faire construire en planches une grande salle à côté de la seigneurie de mon beaupère. De grand matin arrivèrent traîneaux sur traîneaux ; le vestibule fut encombré de fourrures. Luba portait une robe de soie blanche, une couronne de myrte, un voile de dentelle ; sa mère lui attacha au côté un petit bouquet de romarin dans lequel était caché un peu de pain et de sel, moyen sûr, selon la croyance populaire, de ne jamais manquer du nécessaire. De nouveau, nous nous agenouillâmes devant les parents. Pendant que le cortège se rendait à l’église, des coups de feu retentissaient de toutes parts. Luba éclata de rire en me jurant obéissance. La table formait un grand L, l’initiale de la mariée ; au milieu, une pyramide en sucre, haute de quatre pieds, représentait le temple de l’hymen. Qui aurait pu compter les toasts portés aux nouveaux époux, à la maîtresse de la maison, au maître, aux dames en général, à la patrie ? Et chaque fois les bouteilles étaient cassées avec fracas. Au dessert, les jeunes gens disparurent sous la table, non pas vaincus par l’ivresse, mais dans le dessein chevaleresque de boire dans le soulier de la mariée. Luba s’aperçut trop tard de leurs prétentions et replia vite ses jambes sous elle, mais elle ne réussit à sauver ainsi que ses jarretières, qui autrement lui eussent été enlevées, de même que le petit soulier blanc que conquit mon ami Urbanovitch. Pendant qu’il le remplissait de Champagne pour le vider ensuite à la santé de Luba, tout le monde applaudissait. Luba était fort rouge. Le soulier fit le tour de la table ; chacun des hommes but dedans, et chacun aussi porta un toast à Luba, parfois en vers, le vieux général Krasiki en beau latin.
Après un silence, mon beau-père à son tour apporta le gobelet de famille, en vieil argent repoussé, qui représentait un léopard sautant, y versa deux bouteilles de tokay et fit circuler solennellement ce précieux breuvage.
Le bal dura jusqu’au matin ; il commença par une grande polonaise, qu’un danseur émérite conduisit par toutes les chambres de la maison, en montant et descendant les divers escaliers ; puis ce furent des mazourkes, des cosaques, des kolomikas. À la fin, on plaça un siège au milieu du salon. Luba y prit place, et ses amies, lui ôtant la couronne de myrte et détachant ses cheveux, chantèrent la plainte nuptiale : « Hélas ! Luba, c’est donc fini ! Il faut nous séparer…
Tout le monde était ému, et Luba cachait son visage dans son mouchoir avec des tressaillements qui nous firent croire qu’elle sanglotait ; mais, lorsque sa mère l’eut coiffée du bonnet, elle bondit gaiement en l’air, et elle dansa encore avec tous, même avec mon vieux Salomon Zanderer, qui se défendait en désespéré, faisant par toute la salle des sauts de bouc inconcevables.
Les femmes prirent Luba au milieu d’elles et l’emmenèrent. Elle n’affecta pas la mine vulgaire d’un agneau qu’on traîne au sacrifice ; non, je l’entendais encore rire de loin ; c’était comme le gazouillement d’une alouette qui monte vers le ciel.
Lorsque j’entrai dans sa chambre, elle était seule, pelotonnée sur un divan turc très bas et roulée dans sa kazabaïka de velours cramoisi. La fourrure noire dont celle-ci était doublée s’attachait à ce corps svelte, et je voyais sa poitrine émue se soulever. Sous son bonnet de jeune matrone, elle me parut si imposante, que je n’osai avancer d’un pas ; plus ma confusion augmentait, plus elle riait de moi. Je fermai les rideaux, j’éteignis les bougies, sauf une seule, pour les rallumer toutes l’instant d’après ; j’attisai le feu, je regardai la pendule.
— Qu’as-tu donc ? me dit-elle. M’aimes-tu ? Es-tu content ?
— Tu es trop belle, lui dis-je, trop grande, trop noble, trop parfaite pour moi…
Comment cette reine qui me faisait peur redevint ma bonne, ma franche, ma gentille petite Luba, je ne le dirai à personne. Quand je l’enlevai dans mes bras, j’aurais aimé la porter ainsi à travers la neige et la tempête jusque dans ma maison.
Le lendemain, elle y entra triomphante. Elle ne riait plus ; un fier sourire tout féminin et vraiment irrésistible avait remplacé les accès d’exubérante gaieté de la petite folle. Des larmes coulèrent à l’heure des adieux, des mouchoirs furent longuement agités, tandis que nous nous envolions au milieu du clair tintement des clochettes. Quatre grands traîneaux suivaient le nôtre, portant le trousseau de Luba.
Sur les confins de ma terre, les paysans nous attendaient avec du pain et du sel. Le juge nous aborda en criant :
— Longues années au seigneur et à son épouse !
— Qu’ils vivent cent ans ! répliqua la foule.
Devant la maison se tenaient mes vieux serviteurs. J’enlevai Luba hors du traîneau et aussitôt tous se jetèrent à genoux pour baiser qui sa pelisse, qui l’ourlet de sa robe. Je vis qu’elle leur plaisait. Le cocher fut chargé, par droit d’ancienneté, d’apporter à Luba les clés sur un coussin. La vieille maison solitaire avait de nouveau une maîtresse, et quelle maîtresse !…

