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Basile Hymen

Léopold Sacher-Masoch – Le legs de Caïn ( nouvelles )

Le grand tzar allait mourir. De près, de loin arrivaient des médecins dont la science fut inutile. Enfin un Grec de Byzance s’avise de dire :

— Le tzar guérira, s’il endosse la chemise d’un homme heureux.

On se met à chercher l’homme heureux dans les palais, dans les églises, dans les seigneuries ; on le trouve enfin… C’est un pâtre… Il paît les chevaux de son maître dans une verte prairie, mais celui-là n’a pas de chemise, et le grand tzar mourra.

Le vieux paysan sourit en silence, tandis que Gabris chantait à tue-tête et que le procureur ouvrait la porte pour regarder dehors.

  • La pluie n’a pas cessé ! dit-il en revenant s’asseoir ; le village est un vrai lac, et le ciel reste couleur d’encre.
  • C’est un temps pour raconter, insinua notre hôte, et vous savez de si belles histoires, Basile Hymen !
  • Laquelle voulez-vous entendre ?
  • Parlez-nous de la belle princesse Lubomirska, s’écria la veuve, celle qui, lorsqu’elle n’était pas contente de ses amants, les faisait noyer comme de jeunes chiens.
  • Ou de Bogdan Hmelnisky[2], le voleur de champs ! s’écria Gabris.
  • Racontez-nous plutôt votre propre vie, interrompit le vieillard. On entend dire tant de choses, sans savoir au juste ce qui est vrai !
  • C’est une longue histoire ! prononça lentement Basile Hymen.
  • Qu’importe ? Nous avons le temps.
  • Je suis sûr, dis-je au procureur clandestin, que votre vie est bien intéressante.
  • Si l’on désire tant la connaître, répliqua-t-il, je ne demande pas mieux…

Basile Hymen chargea de nouveau sa pipe, l’alluma et regarda autour de lui.

Chacun prit place, le plus près possible du narrateur. Il rejeta sa belle tête en arrière, leva les yeux au plafond et d’une voix pleine, mélodieusement timbrée :

C’était, dit-il, en 1831… des temps troublés ! On avait vu, la nuit, des signes flamboyants apparaître au ciel. La révolution, la guerre et le choléra régnaient à la fois en Pologne. Quand tout le monde souffre ainsi autour de vous, on est presque honteux d’être épargné par le sort ; l’heure vint où, à mon tour, je fus frappé. Je n’avais plus d’argent comptant, tout ce que je possédais était grevé d’hypothèques ou engagé, personne ne m’aurait prêté un sou ; je manquais du nécessaire ; le pire, c’est que je n’étais pas seul… J’avais une jeune femme, et quelle femme ! J’allais avoir un premier enfant. Nul n’avait pitié de nous, — si fait : je me connaissais un ami pourtant, le vieux faktor[3] de mon père, Salomon Zanderer, un juif qui avait le cœur d’un gentilhomme. Alors que je désespérais de tout, Zanderer me soutenait encore, il avait confiance ; m’ayant sauvé maintes fois, il croyait pouvoir me sauver de nouveau, mais en vain courait-il de çà de là, cherchant à emprunter. Un soir, il vint me trouver, soupira et se tut. Je compris que tout était perdu, car Zanderer aimait à parler ; tant que pendait un fil dans l’air, il s’imaginait pouvoir en faire une corde, et il n’épargnait pas les mots pour me le persuader. Maintenant il baissait la tête, accablé ; je fis de même. Seule, ma femme Luba éclata de rire. Ah ! son rire était si heureux, si enfantin, il partait si joliment du fond de son bon cœur ; c’était une merveille que ce rire, et il produisait des merveilles. Il eût chassé l’inquiétude, la colère, la crainte, le découragement, la douleur, mais ce n’était qu’une trêve ; l’affreuse réalité nous ressaisissait ensuite.

Déjà nous nous étions défaits de nos meubles précieux ; le jour vint où tout ce qui restait dans la maison devait être vendu. Une commission du tribunal de Kolomea pénétra chez nous, la cour se remplit de lévites noires, vertes, bleues, grises et violettes, et moi, debout à une fenêtre de ma pauvre seigneurie, je ne réussissais plus à retenir mes larmes. Luba cependant était à côté de moi :

— Sois un homme, dit-elle en me baisant sur les yeux.

Et soudain elle se mit à rire comme si nous avions été au théâtre de Lemberg, dans une loge, assistant à quelque comédie.

Basile Hymen fut interrompu ici par une voix qui entonnait non loin de nous un chant mélancolique : « Ô toi, ma chère étoile, – à l’obscure voûte du ciel – tu luisais si limpide, — lorsque je contemplai pour la première fois la vie ! — Aujourd’hui, tu es depuis longtemps éteinte, — mes efforts sont vains, — il faut que sans toi je parcoure — le vaste monde.

Il écouta, sourit tristement, puis fit un geste de la main, comme pour repousser des fantômes, et continua :

« Non seulement tout fut vendu, mais il me fallut encore conduire partout les membres de la commission et la foule des acheteurs ; il me fallut revoir chacun des objets auxquels restaient attachés de si tendres souvenirs. Tous, à cette heure, me semblaient vivants ; ils m’imploraient, m’accusaient, ils me rappelaient le temps de mon enfance. Il y avait certain pommier, par exemple ; je le connaissais trop bien, je n’osais lever les yeux vers lui, je voulais passer outre sans m’arrêter sous ses branches ; mais soudain je vis distinctement mon père au pied de l’arbre, mon père avec sa haute taille, son visage affable, un Petit-Russe par excellence, aimant Dieu et sa famille, et n’ayant peur de rien. Nous n’avions ni trop ni trop peu : une belle maison, un jardin, des champs, des bois, des prés, un étang, un moulin, bref tout ce qui compose une bonne petite terre ; mon père s’en occupait sans relâche : du printemps à l’automne, on le voyait vaquer à tout, surveiller tout, en fumant sa grande pipe ; l’hiver seulement, il se reposait en robe de chambre au coin du feu, à lire des romans ou à jouer aux cartes avec les voisins. Une fois, pendant le dîner, il me vit jeter les pépins d’une pomme : — Ne dédaigne pas, me dit-il, ce qui est petit et ce qui peut devenir grand à la longue. — Il me fit semer les pépins, et, le jour où l’arbrisseau vint à poindre :

— Souviens-toi, dit encore mon père, que nous l’avons planté ensemble. Si Dieu le veut, il te donnera de l’ombre et des fruits.

Hélas ! cette ombre et ces fruits allaient être livrés au plus offrant avec le reste.

Dans le salon, la commission était assise devant une longue table recouverte d’un drap vert et autour de laquelle se pressaient les juifs. On avait apporté de toutes les chambres et même du grenier les objets les plus étonnés de se trouver réunis, toutes les vieilleries même ébréchées, disloquées, qui s’étaient longtemps dérobées aux regards. Sur telle chaise à dossier élevé, qui gémit lamentablement lorsqu’un gros fripier de Lemberg s’y assit, ma bonne mère avait passé sa vie à faire ces éternelles reprises qui étaient son occupation ordinaire ; en même temps elle nous racontait des histoires ; sur cette chaise elle m’avait pour la première fois parlé de Dieu, elle m’avait appris à prier. C’est une sainte relique, et un maudit juif l’emporte en échange de quelques méchantes piécettes.

Et ce lot de jouets cassés, quelle éloquence n’a-t-il pas ! Le cheval à bascule ne possède plus que deux pieds et une oreille, mais je le reconnais bien, je sais que je l’ai reçu dans la nuit de Noël et que mon père me l’a fait monter le lendemain matin. Avec quelle allégresse je me balançais, lorsqu’un juif en cafetan de soie garni de fourrure ouvrit timidement la porte pour nous souhaiter d’heureux jours de fête. Il me prit dans ses bras, et, de mes deux petites mains, je saisis en riant sa longue barbe noire. Je n’ai pas oublié ce moment. Le digne Salomon Zanderer ne l’a jamais oublié non plus. Ce sourire m’ouvrit soudain son cœur, et dès lors il m’y fit une place auprès de ses enfants, ce qui veut dire beaucoup, car, pour un juif, ses enfants sont tout. Bien souvent, depuis, il m’a bercé sur ses genoux en me racontant les belles paraboles du Talmud, où le prophète Élie jouait toujours un grand rôle, de même que dans les récits de ma mère, il était toujours question d’Ivanock, le paysan rusé, intrépide et patient de notre Petite-Russie. À propos de récits, je me rappelle certaine fable que m’a racontée ma bonne et dont j’ai eu tort peut-être de dédaigner l’enseignement. Il s’agit de la cigale et de la fourmi.

— Quoi ! disais-je à ma bonne, cette vilaine fourmi n’a-t-elle vraiment rien donné à la cigale ?

— Non, rien.

— Pas un tout petit grain ?

— Non.

Je me mis à pleurer. Eh bien ! maintenant je suis aussi une pauvre cigale qui a chanté tout l’été, pour ne rencontrer ensuite chez les fourmis que des refus et de sages conseils.

Certain petit ménage en fer-blanc, que le crieur offre pour dix kreutzers, évoque à mes yeux la figure d’une fourmi prévoyante entre toutes, et le souvenir n’est rien moins qu’agréable. On parle beaucoup des doux liens de la famille. Je sais par expérience que les frères et les sœurs sont souvent des animaux d’espèces différentes et ennemies, réunis dans la même cage, qui se montrent les dents, et que seul le fouet du dompteur tient en respect. Des êtres qui se haïraient franchement en d’autres circonstances échangent des baisers de Judas parce que le hasard de la naissance les a rapprochés ; entre eux le combat est muet, il n’en est pas moins acharné. Ainsi ma sœur aînée Viéra était mon ennemie ; la jalousie dut s’éveiller chez elle le jour où je vins au monde ; elle ne pardonna jamais à l’intrus qui prenait quelquefois sa place dans les bras de sa mère, sur les genoux de son père. Depuis, rien de ce qu’elle possédait en propre ne fut à son gré ; elle voulut toujours de préférence ce que j’avais à la main ; elle eût jeté sa poupée pour m’arracher un fétu de paille. Lorsqu’elle eut été punie de ces violences à mon égard, elle essaya de la persuasion ; c’était en me caressant, en me flattant qu’elle me soumettait à ses volontés ni plus ni moins qu’un esclave.

— Faisons la dînette, Basilko, veux-tu ?

Je ne demandais pas mieux, naturellement.

— Apporte du bois, fends-le, fais le feu.

Je coupai les brins de fagot et ma main en même temps ; je fis du feu et me brûlai les doigts. — Va chercher les provisions.

Elle me mit ensuite un tablier blanc, me déguisa en cuisinier, puis s’assit comme une dame devant les friandises que maman nous avait données pour nos jeux et dit :

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