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Basile Hymen

Léopold Sacher-Masoch – Le legs de Caïn ( nouvelles )

Basile Hymen

I

 

Nous étions tous deux fatigués, moi et mon chien ; il me suivait lentement, la langue pendante, la queue rentrée entre les jambes. Voici donc une forêt ! Qui pourrait résister à sa fraîcheur délicieuse ? J’appuie mon fusil contre le tronc d’un chêne, et je m’étends à l’ombre, sur l’herbe épaisse. Mon chien se laisse tomber auprès de moi ; il n’en peut plus ! L’après-midi a été si chaude, si accablante ! Depuis le matin, nous battons les champs, les bois, les buissons, toute la contrée, sans autre butin que deux bécasses, et nous sommes égarés !… Enfin, il y a là cependant devant nous un petit village — un village dans les environs duquel je n’ai jamais chassé. Quel effort il faudra encore pour l’atteindre !… Le soleil brûle toute la campagne ; les gros nuages noirs semblent prêts à se laisser tomber comme autant de poids énormes qui écraseront les épis mûrs, déjà courbés vers la terre ; au-delà des moissons ruisselantes d’or, la grande prairie est sèche comme si elle avait passé l’année dans un herbier ; les chevaux paissent couchés ; de loin en loin, à de rares intervalles, tinte faiblement une clochette. La fumée elle-même ne s’élève qu’avec lenteur au-dessus des cheminées du village. Elle ne monte pas ; elle s’arrête, comme pour s’y reposer sur les toits de chaume noircis. Sous une haie vive dort un jeune garçon vêtu de toile, pieds nus, le visage contre terre, et dans le ruisseau qui coule lentement près du village se baignent de petits paysans. Ils barbotent, jettent des cris, éclatent de rire ; c’est le seul bruit qui rompe ce morne silence. Derrière moi, la forêt sommeille immobile ; seules, les feuilles d’argent d’un tremble élancé chuchotent entre elles : on dirait des cœurs palpitants qui frémissent et s’entrechoquent. Aucun oiseau ne se fait entendre ; mais les mouches bourdonnent en revanche, et les papillons, voguant sur les ondes de l’air embrasé, se poursuivent avec mille jeux folâtres. Au-dessus de moi planent des cigognes ; à peine paraissent-elles grosses comme des hirondelles. Quelle bonne odeur de foin frais coupé ! Mais, de plus en plus, les nuages s’amoncellent, et le ciel s’assombrit.

— Je crois, dis-je à mon chien, que nous aurons de l’orage.

Il me comprit. Les animaux nous entendent souvent mieux que les hommes. Se levant, il battit la terre du superbe panache de sa queue. Je jetai mon fusil sur mon épaule et me dirigeai vers le village. Il était trop tard : déjà avait soufflé ce coup de vent impétueux qui amène la pluie. Des pyramides de poussière soulevées entre le ciel et la terre semblèrent étayer la voûte sombre ; les ondes jaunes du blé se brisèrent contre la forêt comme une mer agitée, le tonnerre gronda, on eût dit qu’un drap noir descendait du firmament pour s’étendre sur le monde et le cacher. Puis un éclair déchira ces ténèbres comme si les portes du ciel étaient forcées soudain ; par la crevasse béante jaillit l’éternelle lumière qui éblouit nos yeux. Depuis quelques secondes, de larges gouttes d’eau brillaient sur les feuilles. Tantôt la campagne semblait illuminée par des feux de Bengale, tantôt elle s’effaçait dans la nuit. Un éclair, un roulement prolongé se succédaient avec précipitation ; le vent hurlait comme une meute de loups, et maintenant tombaient des torrents de pluie, fouettant les arbres chargés de fruits et les épis brisés. Je courais… Le ciel s’éclaircit peu à peu et changea de couleur : rouge tout à l’heure, il devint jaune clair, pour passer de là au violet foncé. La pluie faisait songer à un rideau gris illuminé par-derrière ; sous mes pieds se formaient des ruisselets rapides ; dans l’air flottait une odeur étrange, comme si le soleil eût été une grande torche de résine secouant sa fumée autour d’elle. Les saules, au bord de l’eau écumante, gémissaient comme si l’ouragan eût éveillé leurs âmes. Au milieu d’un pétillement pareil à celui de la fusillade pendant le combat, je me jetai, sans en demander la permission, dans la première maison venue, si brusquement que je renversai presque un homme debout sur le pas de la porte. Nous nous secouâmes à l’envi mon chien et moi ; je posai mon fusil dans un coin et m’approchai de l’âtre, où flambait un bon feu.

De l’autre côté de la cheminée étaient assis sur un banc trois paysans qui pouvaient représenter les trois degrés de la vie. L’un, à moustaches et à cheveux blancs, ses chausses de toile retenues par une ceinture brune, la tête et les pieds nus, était évidemment le propriétaire du lieu. À côté de lui se trouvait un vigoureux gaillard de quarante ans, hâlé, une pipe à la bouche, vêtu d’ailleurs comme le vieillard, mais avec des bottes et un chapeau de paille qu’il avait dû tresser lui-même ; c’était sans doute un voisin. Le troisième était un beau jeune homme habillé de drap brun et portant sur sa tête bouclée un bonnet de peau d’agneau noir, à la manière persane ; celui-là était sans doute quelque hôte étranger. Auprès d’eux, mais leur tournant le dos, trônait sur un coffre de bois peint, avec la majesté d’une tzarine, une jolie femme de trente ans environ, au petit nez impertinent dans un frais visage, aux lèvres rouges moqueuses et aux yeux gris d’un calme étrange sous leurs épais sourcils noirs. Elle portait de hautes bottes, une jupe bleue et rouge, une chemise brodée, des grains de corail au cou, une pelisse blanche en peau d’agneau et un mouchoir de tête bigarré. Une autre femme plus âgée, à la physionomie avenante et douce, faisait la cuisine sur un feu qu’activait certaine grande fille maigre, l’air affamé. Deux jeunes gars s’appuyaient contre le mur ; un gamin de huit ans enfin, sommairement couvert d’une chemise, s’occupait, assis sur le sol de glaise battue, à tailler un sifflet de sureau qu’il essayait de temps à autre pour en tirer le cri d’un cochon de lait.

L’homme que j’avais failli renverser devant la porte et qui maintenant examinait tranquillement mon fusil, en connaisseur, était après tout la seule figure vraiment remarquable de ce cercle. Figurez-vous un oiseau, une âme d’oiseau dans un corps humain. Le profil acéré, les yeux ronds, clairs, pénétrants et caves, des bras qui s’agitaient comme des ailes, la démarche d’une alouette courant et sautillant sur la terre labourée, une voix aussi claire que celle du chanteur emplumé qui pépie dans l’aubépine.

Ces braves gens me saluèrent, chacun à sa manière, les hommes en se levant et en se découvrant la tête, la jeune femme en montrant deux rangées de dents éblouissantes, l’homme à figure d’oiseau en me baisant l’épaule. Nous autres, Petits-Russiens, nous sommes un peuple de bavards ; aussi ne manquai-je pas d’entamer l’entretien par les questions de rigueur sur l’état de la récolte. Puis, je demandai au vieux paysan combien il avait d’enfants. Le vieux appuya le menton sur sa main, poussa un soupir, se mit à compter sur ses doigts et dit enfin, en désignant le petit garçon qui taillait un sifflet :

  • Voilà le dernier.
  • Quel âge a-t-il ?

Le bonhomme se livra aux mêmes manœuvres, mais cette fois sans trouver de réponse.

  • Et l’aîné ?…
  • L’aîné ? Eh bien ! Waschko, quel âge as-tu ? Dis-le, ne te gêne pas.

Waschko sourit sans plus parler qu’une carpe.

  • Avez-vous beaucoup de bétail ? avez-vous des chevaux ? poursuivis-je.

Le visage du paysan s’illumina. Se levant à demi, puis se rasseyant, il répondit avec volubilité :

  • Je remercie monsieur le bienfaiteur ; feu mon père avait deux chevaux et une vache ; quelques poules aussi couraient par-ci par-là ; mais, depuis que la servitude est abolie, nous avons, Dieu merci, quatre chevaux ronds comme des porcs et deux bœufs de Hongrie, vous savez ces bœufs à grandes belles cornes, et cinq vaches ; l’une d’elles vient de Suisse ; elle est blanche à taches noires, elle aura quatre ans à l’Ascension.

Ce récit homérique fut interrompu par l’entrée d’un homme âgé dont l’habillement se rapprochait de celui des gens de la ville. Ce nouveau venu ôta son chapeau, qui ruisselait comme une gouttière, et approcha ses mains de la flamme du foyer.

  • Vous voici donc de retour ? lui dit notre hôte avec un plaisir évident.
  • Bien mouillé, sans doute ? ajouta la vieille femme d’un air de sollicitude.
  • Mais non, très peu, répondit l’étranger, – et son accent trahit aussitôt pour moi l’homme bien élevé ; – lorsqu’a commencé cet affreux orage, j’étais justement chez le juge ; là, j’ai appris que Russine était dans votre maison, et j’accours.

La belle femme en pelisse blanche sourit avec fierté.

Il était curieux de voir l’accueil que l’on faisait de tous côtés au visiteur, celui-ci le débarrassant de son chapeau, cet autre de son manteau, un troisième chargeant de tabac sa pipe d’écume de mer ; le petit garçon se leva pour lui montrer son sifflet ; les animaux de la maison eux-mêmes lui faisaient fête, se disputant ses caresses.

  • C’est Dieu qui vous envoie, dit celle qu’il avait appelée Russine en quittant sa place sur le coffre pour s’approcher de lui. À qui ferons-nous maintenant un joli procès ?
  • Ne deviendrez-vous donc jamais raisonnable, Russine ? Dans quel but se créer de pareils embarras ?
  • J’ai besoin d’agitation autour de moi ; la tranquillité me tue.
  • Prenez donc un mari.

Russine sourit encore et regarda le jeune homme au bonnet de fourrure.

  • Je vous l’ai déjà dit, et aujourd’hui je viens vous renouveler la même proposition. Au lieu de faire à Martschin Wisloka un procès qui vous ruinera tous les deux, tendez-lui la main, devenez sa femme.

Les yeux baissés, elle tiraillait sa chemise brodée :

  • Qu’il m’en prie lui-même !

L’étranger s’assit sur le banc auprès du jeune paysan et lui parla tout bas, puis il se leva, fit un signe à la jeune femme et passa dans la chambre voisine. Elle le suivit, non sans lever d’abord coquettement son petit nez vers son bel adversaire, qui, pour sa part, la couvait des yeux.

  • Une jolie femme ! fis-je observer.
  • Une riche veuve ! ajouta notre hôte.
  • Mais qui ne craint pas la chicane, insinua le paysan de moyen âge. Des procès, toujours des procès avec elle. C’est effrayant ! celui qui la prendra pourra, je gage, chanter la chanson :

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