J’ai rencontré ma chère et tendre sur les pistes. Les pistes de ski, évidemment, pas de danse, car je suis bien meilleur skieur que danseur. Pourtant expérimentée, elle avait perdu le contrôle de sa trajectoire en bas d’une piste rouge et, dans un grand cri aigu, elle était venue s’emplafonner, comme par hasard, dans le seul beau gosse célibataire de notre groupe de copains : Moi !
L’accident bête, quoi !
Après le premier choc, qui m’a laissé sans souffle pendant plusieurs secondes, une fois démêlé l’enchevêtrement de skis, bâtons et membres plus ou moins endoloris, je m’apprêtais à tancer vertement la maladroite en lui assénant sèchement que lorsqu’on ne sait pas s’arrêter on se limite aux pistes vertes, mais, en fait, je suis resté muet devant le joli brin de fille qui me faisait face avec ses joues rosies par le froid, ses cheveux châtain en bataille et ses lunettes de travers qui ne me cachaient plus une magnifique paire d’yeux bleus un peu affolés.
Bref, après le coup de boule, ce fut le coup de foudre. Le vrai, celui qui vous laisse immobile et muet devant une telle révélation tandis que le monde extérieur s’efface et que le temps semble se figer autour de vous.
Pour se faire pardonner, elle m’offrit un verre de vin chaud au restau d’altitude tout proche.
Nous ne nous sommes plus quittés.
Nous avons discuté longuement, nous trouvant de nombreux points communs. Elle s’appelait Alice et, comme moi, venait de Touraine.
Deux heures plus tard, je l’embrassais, quatre heures plus tard, j’avais ma main dans sa culotte, quatre heures trente plus tard, elle n’avait plus de culotte, quatre heures trente-cinq plus tard, moi non plus…
N’allez pas pour autant croire qu’Alice était une fille facile ou bien moi un charmeur irrésistible.
Non, c’est juste que cela nous parut tout naturel, nous ne nous sommes même pas posé de question.
Et la suite nous donna raison :
Au bout d’un mois, nous avons mis au rebut la boîte de préservatifs.
Au bout de deux, j’avais une brosse à dents chez elle et réciproquement.
Au bout de trois, nous avons fait appartement commun.
Un an plus tard, nous étions mariés et il ne fallut attendre que dix mois de plus pour que naisse notre premier enfant : Anaël.
Emportés par le tourbillon de la vie, occupé par nos projets successifs, nous ne somme plus retourné skier.
À notre grand regret, car cette passion commune nous démangeait dès que la saison froide pointait son nez, mais il fallait faire des choix et il y avait d’autres priorités.
Enfin, quand notre fils eut trois ans, nous avons décidé que c’était le moment de couper le cordon ombilical et de le confier une semaine à ses grands-parents, le temps pour nous de renouer avec la passion de la glisse et la passion… tout court.
Une sorte de pèlerinage sur les lieux de notre rencontre et une semaine à savourer le grand air au cours de vacances sportives et régénérantes, une semaine pour nous retrouver en tête-à-tête (ou à queue).
En réalité, les occasions de nous retrouver en tête-à-tête se firent beaucoup plus rares que prévu.
SAMEDI
Nous avons donc réservé un petit studio 2/4 personnes dans un bâtiment au centre de cette petite station savoyarde qui avait su garder son charme typique, loin des grands ensembles des usines à skier.
Par contre, Alice étant professeur des écoles (institutrice comprendront mieux les plus anciens), nous ne pouvions pas nous affranchir de la période des vacances scolaires et sa cohorte de bouchons et autres files d’attente.
C’est donc passablement fatigué et énervé que nous sommes enfin arrivés à destination, ce samedi soir là, après de nombreuses heures de route et ces innombrables kilomètres de « ralentissements » comme disent pudiquement les bulletins d’informations radiophoniques pour nommer ces immondes bouchons inévitables dans lesquels, cul à cul, des centaines de milliers de véhicules s’entassent inexorablement et où l’on peste contre tout : Les péages, les zig-zagueurs, les motos, la file d’à côté qui avance forcément beaucoup plus vite et qui soudain s’immobilise quand enfin tu te décides à t’y glisser.
Bref ! Nous sommes arrivés fatigués, énervés, mais aussi heureux de nous retrouver là-haut, à sentir l’odeur inimitable de la neige fraîche et à entendre le bruit des dernières remontées mécaniques.
Toutefois, nous n’étions pas au bout de nos peines :
Après la queue sur l’autoroute, il fallait faire la queue au guichet de la centrale de réservation pour récupérer les clés de notre appartement.
Comme c’était la dernière corvée avant d’enfin être pleinement en vacances, nous nous y sommes pliés de bonne grâce.
Là aussi, il y avait un monde fou. À croire qu’il n’y avait qu’une seule station dans les Alpes et que tout le monde s’était donné rendez-vous à cette heure-là.
Nous nous trouvions derrière un couple dans nos âges, 25-30 ans et sans enfant, comme nous. À coup sûr, l’un des deux travaillait aussi dans l’Éducation Nationale (sinon qui serait assez stupide pour aller s’entasser sur les routes et payer la location au prix fort ?). Sans hésitation, j’aurais parié sur elle : grande, fine, le maintien impeccable, une longue chevelure d’un roux foncé et des petites lunettes rectangulaires, elle me semblait le stéréotype parfait de l’instit froide et peu amène.
La file d’attente avançait lentement, il n’y avait qu’un agent d’accueil qui semblait un peu dépassé par les évènements.
Au bout d’une demi-heure, ce fut enfin le tour de ceux qui nous précédaient. Encore quelques minutes et ce serait la délivrance et le début des vacances.
Quel optimiste j’étais !
*****
Comme le local était assez exigu et que nous étions légèrement tassés (« Poussez pas derrière ! »), nous pouvions parfaitement entendre ce qui se disait devant :
« – bonsoir, madame, monsieur, à quel nom avez-vous réservé ? ».
C’est elle qui prit la parole :
« — De l’eau claire. »
Tout comme moi, le préposé fit un petit mouvement de tête appréciateur signifiant sans doute qu’il trouvait ce nom peu commun et tout à fait charmant.
Il regarda pourtant longuement son écran, puis au bout d’un moment :
« – désolé, je ne vous trouve pas, c’est à quel prénom ? »
« – je viens de vous le dire, c’est clair ! » Dit la rouquine d’un ton irrité.
Le gars ne trouvait visiblement pas ça clair du tout. Devant son air absent, la jeune femme insista :
« — c’est Claire ! »
Mais cela n’aida pas plus le malheureux.
Avec un raclement de gorge agacé, elle avisa alors le badge de l’agent :
« — Votre prénom, c’est Steve, c’est clair ?… Et bien moi, c’est Claire ! »
Le visage de l’homme se décomposait peu à peu.
Ayant compris la confusion en cours, j’échangeai un sourire complice avec le conjoint de l’énervée.
Celui-ci s’adressa alors au François Pignon en puissance afin de mettre fin à son supplice :
« — Nom : Deleau, prénom : Claire ».
Voilà qui dénotait un esprit d’analyse et de concision rigoureux.
La réaction du pauvre hère fut immédiate. Ce fut comme si le souffle divin le touchait soudain : Son visage s’éclaira et il s’exclama :
« — Ah ! Oui ! Fallait le dire plus tôt ! »
Personne ne releva que c’était précisément le cas. Ce n’était pas le moment de le renfrogner, tout le monde voulait en finir rapidement avec ces formalités.
D’autant que la grâce fut de courte durée.
En effet, l’employé eut beau se replonger dans son listing informatique, les sourcils froncés il confirma :
« – Non, désolé, je ne vous trouve toujours pas. »
« – ce n’est pas possible, enfin, cherchez mieux ! »
« – J’ai bien un Dewoekler, ça ressemble un peu au niveau sonorité… »
Je tentai alors un timide :
« – Ah ça c’est nous ! » Mais personne ne sembla y prêter attention.
Visiblement au comble de l’exaspération face à l’incompétence de l’hurluberlu, madame Deleau, fouilla rapidement dans son sac.
« – Attendez, ça va être simple, sur le document de confirmation de réservation que vous nous avez envoyé, il y a la référence du logement… Voilà ! Regardez : Appartement 15 D, semaine du 16 au 23 février ! » Fit-elle d’un ton triomphant en lui tendant le document sous le nez.
Je m’exclamai tout de suite :
« — Eh ! Mais nous aussi c’est le 15 D ! »
Semblant se rendre compte de notre présence derrière elle pour la première fois, la rouquine se retourna et me toisa :
« — Comment ça ? »
« – Tenez, regardez ! » Je lui montrai notre propre récépissé de réservation.
Ensemble, nous avons examiné et comparé les deux feuilles de papier.
Hormis la date d’envoi et l’adresse de destination, elles étaient rigoureusement identiques.
De toute évidence, il y avait eu un gros cafouillage dans le système de réservation.
« — Comment expliquez-vous ceci ? » Demanda-t-elle froidement au préposé en lui brandissant les deux feuillets.
Celui-ci courba l’échine et se réfugia derrière son écran :
« – Euhhh, en effet, l’appartement 15 D est bien réservé au nom de Monsieur Dewoekler Marc. »
J’ai cru qu’elle allait lui sauter à la gorge sur le champ.
« — Quoi ? »
Son mari lui posa une main sur le bras en signe d’apaisement. Il allait reprendre les choses en main lorsque le gars, pianotant fébrilement sur son clavier, s’écria soudain :
« – Ah si ! Vous êtes là !… C’est assez rare, mais il y a un deuxième nom de réservation sur ce logement. Vous êtes bien enregistrés ! » Dit-il avec un grand sourire, comme si cette simple information suffisait à tout solutionner.
Le système n’avait pas failli, il était soulagé notre Candide.
Comme sa femme semblait au bord de l’explosion, l’homme devant moi prit le relais :
« — Ce qui signifie donc que deux couples qui ne se connaissent ni d’Eve ni d’Adam ont réservé en même temps et ont payé chacun un acompte pour le même appartement de 20 mètres carrés prévus au maximum pour un couple avec deux enfants ? » Conclut-il avec cette étonnante faculté de concision.
« — Oui, c’est ça ! » Fit l’autre avec son grand sourire
« – Et ça ne vous semble pas bizarre ? »
Comprenant soudain l’incohérence de la situation, le sourire s’effaça brutalement sur la face de Simplet :
« — Ah. Euh… oui, peut-être… »
« — En effet, peut-être. Et dans ce cas, comment ça se passe ? C’est le premier arrivé qui remporte le lot… ou bien on se bat en duel et c’est pour le moins mort des deux ? »


